‹ Reflets de Rome [microform]; Rome vue par les écrivains de Montaigne à Goethe, de Chateaubriand à Anatole FranceChapitre 7 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

a Ce que je trouve à Rome P C'est une ville éternelle ! »

(Montesquieu.)

« Elle est, quant au matériel, non seulement la plus belle ville du monde, mais hors de comparaison avec toute autre. »

(De Brosses.)

Voyageurs et érudits français à Rome (1705-1785). — Montesquieu. — L'histoire et les beaux-arts. Notes sur Rome. Les Voyages. — L'historien Duclos et l'esprit du dix-huitième siècle.

Rome dans les Lettres familières du Président de Brosses. Qualité de cet auteur comme guide. — Limites de son goût et lacunes de son esprit. — Son jugement timoré sur Michel- Ange. — Ce qu'il goûte pleinement : Les fresques de la Farnesine. Les Fontaines. — Ses connaissances techniques : les marbres du Gesîi ; les mosaïques de Saint-Pierre. — La vie romaine et la société. Les troupes du Pape. — De Brosses observateur, humoriste et penseur.

Si nos grands classiques du dix-septième siècle ont négligé Rome et l'Italie, il n'en fut pas de même pour leurs successeurs du dix-huitième, plus curieux, plus voyageurs, plus enclins à l'érudition.

La liste des écrivains français du dix-huitième siècle qui ont visité, ou même décrit Rome, serait longue à dresser. Indiquons, dans l'ordre chronologique, et sans prétendre être complet, quelques-uns de ces voyageurs. C'est d'abord le P. J.-B. Labat, qui a écnt un Voyage en Espagne et en Italie dans les années 1705 et 1707. C'est Montesquieu, qui séjourna à Rome en 1 729, et dont les Voyages furent publiés seulement en 1894 par l'un de ses descendants. C'est l'abbé J.-J. Barthélémy qui, avant de faire promener si sagement et si longuement le jeune Anacharsis en Grèce, vint à Rome à la recherche de monnaies et de médailles antiques pour le Cabinet du roi (1755-1757), et qui a consigné dans des lettres au comte Caylus ses joies et ses déboires d'archéologue et de numismate (i). Un troisième abbé, l'abbé Morellet, a écrit des Mémoires inédits sur le dix-huitième siècle qui contiennent le récit d'un voyagea Rome fait en 1758 à l'occasion du conclave qui suivit la mort de Benoît XIV. Le savant astronome J.-J. Lalande publia, en 1788, à Paris, les six volumes ïïi Voyage en Italie qu'il avait fait en 1765 et 1766. Précurseur des Baedeker et des Joanne, le brave Lalande a écrit là une manière de guide où il dresse le catalogue exact et complet des trésors d'art de l'Italie. Son ouvrage fut pendant longtemps très apprécié et Chateaubriand en cite cinq ou six lignes suivies de cette appréciation : Ce n'est pas trop mal pour un astronome qui mangeait des araignées. Le sec et froid Duclos, his-

(I) Ces lettres ont été réunies sous le titre de Voyage en Italie, Paris, Buisson, an X.

torien et économiste, a fait en 1766- 1767 im Voyage en Italie qui parut en 1791 (à Paris, chez Buisson) et qui fut vivement goûté par les contemporains. L'abbé Çoyer (en 1775) et le président du Paty (en 1785) ont publié sur l'Italie et Rome des impressions de voyage dont la valeur est mince et dont le succès fut assez vif. Un seul grand nom se détache en vigueur de cette liste où dominent les médiocrités estimables, celui de Montesquieu.

Quand il arriva à Rome, le 19 janvier 1729, Montesquieu étédt tout plein de l'esprit de Rome, — de son esprit politique, voulons-nous dire, — et sous les ruines de la Ville étemelle, il découvrait les fragments du squelette dont son génie devait reconsr tituer le grand organisme vivant, pour en expliquela vie et la mort, la grandeur et la décadence. Ce qui l'avait attiré et retenu à Rome, ce n'était pourtant pas seulement, comme on l'a trop affirmé, l'étude savante et philosophique du phénomène politique le plus puissant et le plus complet que l'histoire nous ait donné à contempler. Certes c'est de ce séjour qu'il rapportera l'idée de ses Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains (publiées en 1734), et le Dialogue de S y lia et d^Eucrate (1745) qui en est l'admirable complément. Et une telle récolte suffit amplement à sa gloire. Mais, à l'inverse de ce qu'ont dit et répété à l'envi tous ses biographes, les Voyages, publiés en 1894 (i), prouvent à l'évidence

(i) Par le baron Albert de Montesquieu.

que Montesquieu prêta à l'art, à la vie contemporaine, et même à la nature et au pittoresque, une bonne part de l'attention qu'on nous disait uniquement attirée et absorbée par le phénomène politique. Ses notes de voyage, car il s'agit de simples notes letees sur le papier au hasard de la rencontre, sans aucune préoccupation d'ordonnance ou de style ses notes montrent à quel point le futur auteur de PEs^ prit des Lois était curieux, préoccupé et même féru des arts et des questions d'art. Non certes qu'il fût le moins du monde artiste lui-même, ni capable de vibrer bien fort à une émotion d'art. Mais le zèle ingénu qu'il déploie à s'enquérir, à s'informer et à s instruire dans le domaine des arts plastiques n'en est que plus touchant. Intérêt si vif et si direct qu'il semble un moment se prendre lui-même pour un artiste quand il écrit, à propos des Noces Aldo^ brandtnes : nous peignons mieux! Et si les réflexions abondent dans ses notes sur les matières politiques économiques et même commerciales, qui devaient occuper l'apprenti diplomate qu'il était encore, il faut reconnaître que la plus grande partie en est consacrée aux monuments, aux œuvres d'art voire même aux vignes (villas) et aux paysages de la Ville étemelle. Certes le goût artistique de Montesquieu manque de sûreté et il voue à r Aurore àxx Guide ou à la chapelle de Saint-Ignace au Gesu, une admiration dépourvue de toute réserve, que nous ne saunons partager. Certes son jugement artistique est dépourvu d'originalité, et les effusions de son enthousiasme pour Raphaël ne semblent pas absolument spontanées, quand il s'écrie devant les Stanze du Vatican : Il semble que Dieu se sert de la main

de Raphaël pour créer ^ ou encore : ce n'est point de la peinturey c^est de la nature même. Il y a trop d'application minutieuse et de ratiocinations d'écolier consciencieux dans ses longues observations sur la technique de Raphël à la Famésine et sur les expressions de ses figures. Il fait sourire encore quand, après avoir osé dire que les fresques de Michel- Ange à la Sixtine ne sont point inférieures aux Loges de Raphaël, il leur reproche deux défauts dont l'un est de manquer de perspective et l'autre de choquer le bon sens par des répétitions de sujets dans le même tableau. Du reste ^ ajoute-t-il, il y a dans ces peintures une majesté^ une force dans les attitudes^ une grande manière qui étonne V esprit,

La hardiesse critique de Montesquieu, en matière de peinture, va jusqu'à classer deuxième la Desf^ cente de Croix de Daniel da Volterra (à la Trinitédu-Mont), que la tradition rangeait au troisième rang, après la Communion de saint Jérôme du Dominiquin. Mais il réserve le numéro un, et toute son admiration pâmée, pour la théâtrale Transfiguration de Raphaël qui ornait alors l'église de San Pietro in Montorio au Janicule.

En architecture, il admire l'œuvre du cavalier

Bernin, qui a beaucoup embelli la ville; la variété

infinie des églises, et surtout le palais Famèse, qu'il

égale au Luxembourg et au palais Pitti : il semble

jeté au moule y tant il est uni; c'est un dé.

Il va, en compagnie des sculpteurs français Bouchardon et Adam, étudier les statues anciennes et modernes de la villa Mattei, de la villa Borghèse, de diverses églises, et, à propos de la Sainte Bibiane de Bernin, il marque justement la seule supériorité

incontestable de ce sculpteur, sa science à tailler le marbre et à le faire vibrer d^une vie intense.

En dehors de la ville, il sait admirer le noble paysage de la Vigne Madame, les grandes villas^ de rrascatiet les admirables promenades des Castelli romani, comme les jardins de la villa d'Esté et les nunes de la villa Adriana à Tivoli.

Enfin, s'il y a un peu de naïveté dans le soin que Montesquieu met à transcrire dans ses notes de voyage tout ce qu'il a pu entendre ou lire touchant les règles générales de l'art (règles générales sur le dessin, sur le coloris, sur le clair obscur, sur l'architecture et sur la statuaire!), il faut reconnaître qu'il a eu pour 1 art un intérêt très vif, très soutenu, très appique, quon ne lui soupçonnait pas avant la publication des Voyages, Il a voulu tout voir à Kome et il a joui très vivement de tout ce qu'il a vu en un séjour de cinq mois (du 19 janvier au 20 avril et du 9 mai au 4 juillet 1739). H le dit : Rome est un séjour bien agréable; tout vous y amuse. Il ^ semble que les pierres parlent On n^ a jamais fini de voir. Et ailleurs : On peut voir Naples dans deux minutes. Il faut six mois pour voir Rome.

Montesquieu, dans les limites de^sa nature et de sa culture artistique, a bien vu Rome. Il fait, au passage des observations pleines de justesse et de saveur dans leur laconisme. C'est ainsi qu'il dira à propos du brocantage d'art effréné auquel s'adonnent pnnces et cardinaux : Rome nouvelle vend pièce à pièce l ancienne, et, au sujet du gouvernement ecclé-

sîastique : Ce quHly a de singulier à Rome y c^est de voir une ville où les femmes ne donnent pas le ton^ elles qui le donnent partout ailleurs. Ici, ce sont les prêtres.

Enfin, et surtout, le grand esprit de Montesquieu a bien discerné les deux caractères essentiels et primordiaux de la Ville, celui de la durée et celui de l'universalité :

Ce que je trouve à Rome? c^ est une ville éternelle ! Vixit in urbe aetema, ai-j'e lu dans une épiiaphe à Florence. Voilà deux mille cinq ou six cents ans d* existence et que d'une manière ou dune autre elle est métropole d'une grande partie de l'univers. Un trésor immense rassemblé de choses uniques, de ce qu'avaient les Romains, les Grecs, les Égyptiens, car ils ont dépouillé ceux qui avaient dépouillé. Chacun vient à Rome et croit trouver sa patrie.

Montaigne avait exprimé, avec plus d'éloquence, la même idée, dans son Voyage que Montesquieu n'a pu lire. La rencontre est tout à l'honneur de ces deux grands esprits.

Quant au Voyage d Italie de Duclos, si goûté et apprécié qu'il ait été par les contemporains, il nous paraît typique de la sécheresse dédaigneuse et de l'utilitarisme terre à terre par quoi se distinguèrent beaucoup d'entre les a philosophes » du dix-huitième siècle. Rien de plus froid et de plus trivial que les impressions de Duclos sur Rome. Il donne la mesure de son esprit dans ce passage d'autant plus caractéristique qu'il est évidemment soigné. On voit que Duclos, assez pauvre écrivain, a fait ici effort pour se hausser au style :

Les débris des monuments qui, dans cet état de

destruction, sont encore les témoins de la grandeur romaine, jettent l'âme dans une sorte de mélancolie gui n'est pas la tristesse, font naître des réflexions sur le sort des empires, ramènent V homme à lui-même et r avertissent.,, de jouir!

Une leçon d'égoïsme épicurien, voilà tout ce que Duclos retire de son séjour à Rome! Il est bien de son temps.

Le dix-huitième siècle français, celui des écrivains surtout, a été éminemment, non pas philosophe, comme il le croyait, mais raisonneur et ratiocineur. Extrêmement peu artiste et peu poétique, il est tout orienté vers les questions politiques et "sociales, tout occupé à détruire ce qu'il appelle la superstition et le préjugé. Il est essentiellement spirituel et ironique d'une part, sentimental et déclamatoire d'autre part. Et rien ne rend impropre à comprendre, et surtout à sentir, le grand art, autant que la sentimentalité et l'emphase — si ce n'est encore plus l'esprit des salons, l'ironie gouailleuse et desséchante. Le livre charmant et précieux que le dix-huitième siècle français nous a laissé sur Rome, les Lettres du président de Brosses, à la fois participent de cet esprit et le dépassent ; elles en expriment les meilleures qualités et n'en partagent pas tous les défauts. Stendhal, déjà, a relevé en quoi de Brosses l'emportait sur ses contemporains — et pourquoi il fut peu goûté de ses lecteurs de l'extrême fin du dix-huitième siècle. Le président, dit-il, avait étudié l'antiquité en conscience. Son âme préférait le beau

au joli. Il ne prévoyait pas que ses lettres seraient unj'our imprimées. Elles sont peu goûtées, dit Stendhal. Et il ajoute sarcastiquement : Le Français né malin aime le vaudeville.

Aujourd'hui, les lettres du président de Brosses sont fort goûtées, comme elles le furent, de son vivant, du petit cercle d'amis et d'amies de Dijon à qui il les adressait. Débordantes d'esprit et de gaîté — si elles l'emportent souvent sur la moyenne de l'esprit et du goût ambiant — elles donnent assez bien la mesure de ce qu'un Français du dix-huitième siècle, infiniment spirituel, cultivé, savant et dilettante à la fois, pouvait comprendre et goûter de Rome. Certes le point de vue de Charles de Brosses est encore étroit — et très heureusement nous l'avons dépassé — mais il y a encore beaucoup à prendre, à apprendre et à goûter dans les dixsept lettres familières qu'il écrivit de Rome à ses amis de Dijon, dans les trois derniers mois de 1739 et les quatre premiers mois de 1740.

Avant d'indiquer quels furent ses observations et ses jugements, — toujours libres et sincères, souvent fins et parfois frappants de justesse, — il faut rappeler en deux mots qui était le voyageur.

Mieux que ses savantes études sur le Culte des dieux fétiches (1760) ou sur Xdi Formation mécanique des langues (1765), et mieux que son bel ouvrage en trois volumes in-4" sur l'histoire romaine d'après Salluste (1777), c'est la longue, âpre, interminable et amusante polémique de Charles de Brosses avec

son locataire Voltaire — à propos du petit domaine de Tournay et de certaine coupe de bois contestée — qui a rendu illustre le nom du président du Parlement de Dijon. De Brosses mit les rieurs de son côté, et expia d'ailleurs ce crime en n'étant pas élu membre de l'Académie française, Voltaire ayant déclaré qu'il renoncerait à son titre d'académicien, si on lui donnait de Brosses pour confrère. De Brosses, qui était correspondant de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, se contenta d'être le membre le plus actif et le plus brillant de cette Académie de Dijon, qui venait de couronner le premier discours de Jean-Jacques.

Type représentatif du magistrat érudit et lettré de l'ancienne France provinciale, Charles de Brosses naquit (en 1709), vécut et mourut (en 1777) à Dijon. Conseiller au Parlement de Bourgogne à vingt et un ans, il sera nommé président à mortier à trente-deux ans, précisément à son retour d'Italie. Sa vie, partagée entre les devoirs de sa charge, ses grands travaux d'érudition et les joies de^ la famille et de Tamitié, le tint à l'écart du parti philosophique, c'est-à-dire de la coterie encyclopédique. Sans doute il a l'esprit de son siècle, mais, comme son condisciple et ami Buffon, il n'accepte les ordres et les œillères d'aucun parti. Cette indépendance lui assure une hauteur et une largeur de vues que n'ont point les Parisiens et les embrigadés de l'Encyclopédie, ses contemporains. Du même coup, —grand homme dans son pays de Bourgogne — on ne le met pas en France à la place honorable qui lui revient de droit. Et pourtant nul plus que ce provincial — indépendant, spirituel, éclairé, — ne fut un véritable écri-

lit

ÉCRIVAINS DU DiX-HUITIÈME SIÈCLE 85

vain français par la clarté, le trait, la naturelle simplicité, la vivacité légère et sûre de l'esprit.

C'était un tout petit homme, tout vif, tout aimable, tout en saillies originales, plaisant, emporté, joyeux, sanguin, prompt à s'indigner et revenant vite. Petite tête gaie, ironique et satyresque^ l'a défini Diderot.

C'est ainsi qu'il part de Dijon, le 30 mai 1739, pour l'Italie, avec son cousin issu de germain, Loppin de Montmort, conseiller et président à mortier, géomètre et « ami intime des lignes droites » , esprit distingué et original. En Avignon, ils rejoignent deux autres amis, les Lacurne, deux frères jumeaux et inséparables, dont l'un, Sainte-Palaye, a le culte, bien rare au dix-huitième siècle, du moyen âge, écrit \ Histoire des Troubadours ^ traduit le conte à! A ucassin et Nicolette et méritera par ses belles recherches médiévales d'entrer à l'Académie des Inscriptions et même à l'Académie française (1758). L'autre frère est un grand amateur de musique et un admirateur passionné de son jumeau.

A Rome, la joyeuse et docte bande se complète par l'arrivée de deux amis, Legouz de Gerland, grand amateur d'art qui dotera Dijon d'une école de peinture et de sculpture, et de Migieu, conseiller au Parlement, qui saura se former, en voyage, un beau cabinet d'antiquités. Et tout ce monde s'installe à la place d'Espagne, au pied de l'escalier de la Trinité-du-Mont, vis-à-vis de l'amusante barcaccia du Bernin.

Secrétaire et historiographe de la compagnie, de Brosses écrira le récit de ce voyage aux amis restés à Dijon : le gros Blancey, secrétaire en chef des

li ^ i

Etats de Bourgogne, gai convive, conteur étincelant ami intime de de Brosses; le grave président Bouhier, de l'Académie française, dont l'exemple décida le jeune de Brosses à s'engager dans l'étude de 1 histoire ancienne; l'abbé Cortois de Quincey qui devint evêque de Belley; le bon et doux Quintin procureur général et bibliophile; Maleteste, homme d esprit et de savoir, quoique mélomane, et de Neuilly, et le comte de Tournay, frère de notre écrivam, et Fargès et Bévy, et tous les autres.

Les dames ne manquaient pas dans cette honnête et joyeuse « coterie ,, dijonnaise, et de Brosses n'est jamais a court d'un bon mot, d'un sourire, d'un compliment gaillard ou fin à l'adresse de cette charmante petite Montot, de la chère Blanquette, de la bonne Poussehne de Quintin et d'autres amies, dames honnêtes et gaies, que n'offusquait pas un mot un peu vif. Les lettres familières que leur adressait de Brosses n étaient pas destinées à la publicité, et il n^en circula longtemps que cinq ou six copies destinées aux amis, parmi lesquels figure Buffon Elles ne furent imprimées qu'en l'an Vil (1799), vin^tdeux ans après la mort du premier président, par un sieur berieys, qui en donna une édition détestable pleine de fautes et de lacunes, désavouée par la famille de l'auteur. C'est en 1836 seulement que R. Colomb en publia, d'après les manuscrits originaux, une édition authentique.

Ainsi réunies, ces lettres du président de Brosses forment un des livres les plus charmants, les plus

enjoués, les plus françcds de la littérature du dixhuitième siècle. Celles qui se rapportent à Rome ne suivent pas l'ordre chronologique des événements, mais l'ordre logique des matières : elles restent, malgré tous les changements et malgré les progrès de la science historique, un des meilleurs guides qui soient pour se promener dans Rome.

Comme guide dans Rome, de Brosses a trois grandes qualités : il est complet, il est exact, il est sincère. Il est complet, car il a tout vu, du moins tout ce qu'on pouvait voir de son temps à Rome. Son esprit curieux de tout, ouvert à tout, n'a rien d'exclusif. Sans doute, il expédie en deux ou trois lignes ce qui ne lui dit rien, mais il mentionne tout, pour ne s'attarder qu'à ce qui lui plaît. Exact, il l'est autant que l'état de la science permet de l'être alors, car son esprit net, précis, lumineux ne tolère ni obscurité, ni à peu près. Et surtout, il est sincère. Il donne, en chaque occasion, son impression directe, telle quelle, spontanée, ne laissant altérer son jugement ni par un enthousiasme préconçu, ni par un dénigrement de Parisien, ni par le respect obéissant pour une autorité quelconque.

Cette parfaite sincérité s'affirme dès les premières lignes de sa lettre générale sur Rome où il marque l'impression, ou mieux l'absence d'ipipression, que lui fait éprouver Saint- Pierre au premier abord :

Quand vous serez ici... quelle impression croyez • vous que vous fera le premier coup d'œil de Saint- Pierre? Aucune. Rien ne m^a tant surpris f à la vue de la plus belle chose quHly ait dans l'univers, que de n^avoir aucune surprise; on entre dans ce bâti- > ment dont on s^est fait une si vaste idée^ cela est

tout simple. Il ne parait ni grand, ni petit, ni haut, ni bas, ni large, ni étroit. On ne s* aperçoit de son énorme étendue que par relation, lorsqu'en considérant une chapelle, on la trouve grande comme une cathédrale ; lorsqu'en mesurant un marmouset qui est là, au pied d'une colonne, on lui trouve le pouce gros comme le poignet. Tout cet édifice, par V admirable justesse de ses proportions, a la propriété de réduire les choses démesurées à leur juste valeur. Si ce bâtiment ne fait aucun fracas dans V esprit à la première inspection, c'est qu'il a cette excellente singularité de ne se faire distinguer par aucune.

La même sincérité éclate dans la sévérité de son jugement sur les maîtres et les élèves de l'Académie de France installée depuis Louis XIV dans un palais du Corso, il vitupère leur maudit coloris plâtreux à la française et l'extrême platitude du coloris de nos peintres français. En architecture, en sculpture, il est carrément et résolument contre le contourné et le prétentieux qui régnaient alors souverainement à Rome grâce aux épigones de Bernin (1680).

Cependant, si le goût du voyageur bourguignon n'a rien d'exclusif, ni de conventionnel, il reste bien un Français du dix-huitième siècle; il est de son pays et de son temps, et par conséquent il y a une foule de choses à Rome qu'il ne comprend pas, un certain ordre de beautés qu'il ne peut saisir complètement.

Le sentiment intime de la nature lui fait défaut. Pas plus que Montaigne il n'a senti la poésie mélancolique et la grandeur désolée de la Campagne de Rome. A l'arrivée déjà, il écrit à M. de Blancey :

Savez'vous ce que c'est que cette campagne fa*

meuse? Cest une quantité prodigieuse et continue de petites collines stériles, incultes, absolument désertes, tristes et horribles au dernier point, IlfaU lait que Romulus fût ivre quand il songea à bâtir dans un terrain si laid.

Plus tard, il est vrai, il absoudra Romulus, mais sans modifier son jugement sévère sur les lieux euxmêmes :

Nous voilà donc dans cette campagne, misérable au delà de tout ce qu'on peut dire. Pas un arbre, pas une maison; et ne vous en prenez point à Romulus, J'ai eu tort de l'accuser dans ma précédente lettre, le terrain est le plus fertile du monde, et produirait tout ce qu'on voudrait s' il était cultivé. Vous me direz : Pourquoi ne V est-il point? On vous répondra : A cause de l'intempérie de l'air qui fait mourir tous ceux qui y viennent habiter. Mais mot je réponds que la proposition est réciproque. Il n'est point habité parce qu'il y a de l'intempérie et il y a de V intempérie parce qu'il n'est point habité. , .

De Brosses disserte longuement sur la culture possible de l'agro romano et il en oublie la beauté du paysage. Et de même, à la Via Appia, qu'il appelle le plus beau, le plus grand et plus estimable monument qui nous reste de l'antiquité, ce n'est pas l'émotion esthétique qui le pénètre, c'est la curiosité toute intellectuelle et pratique de savoir comment était faite cette voie romaine, ce chemin de 350 milles qui menait de Rome à Capoue et à

Brindes (i).

L'admirable vue qu'on domine de Frascati ou de

(i) Letirts, I, p. 317-318.

Tivoli ne désarme pas notre Bourguignon qui se contente de dire avec un laconisme dédaigneux :

On estime fort les vues de ces lieux ^ mais elles ne me plaisent guère, car qu'est-ce que la vue d'une i>laine étendue, mais aride et déserte?

La grâce exquise des villas de Rome, des vignes, comme on les appelait alors et comme on les appelle encore quelquefois, ne l'a point touché bien vivement : Je vous dirai seulement là-dessus que les Italiens les estiment trop et les Français trop peu. Ce n'est point le ton de l'enthousiasme.

Plus encore que la Campagne, le moyen âge mystique, l'architecture gothique, la touchante poésie des légendes chrétiennes primitives demeurent lettre close pour de Brosses. L'église dominicaine de la Miner va, ce coin de recueillement et de piété mystique parmi les églises théâtrales et païennes de Rome, ne lui dit rien. Sans aucune apparence au dehors, l'église n'offre qu'un coup cPœil médiocre au dedans. Il ne faut pas demander à de Brosses de s'émouvoir devant la pierre tombale de Fra Angelico de Fiesole ou devant la chapelle de F. Lippi.

La pathétique histoire de la petite sainte Agnès — cette petite patricienne romaine martyre à quatorze ans — ne lui inspirera, devant le bas-relief de l'Algarde, qu'une description sensuelle et quelques allusions polissonnes. Les anges du Pont-Saint- Ange, portant les instruments de la Passion, l 'offusquent tout à fait :

Sur ma foi, les instruments de la Passion font un pauvre effet sur le pont! Les anges et les saints se trouvent si bien dans les églises! pourquoi ne pas les y laisser?

Ainsi disposé, il ne comprendra rien — absolument rien — ni aux primitifs, ni même aux artistes préraphaélites. Avant Raphaël tout est mesquin, raide, barbare. Il lira le moins possible de Dante, car il me rend Pâme toute sombre, dit-il, et f avoue que le Dante ne me plaît qu'en peu d'endroits et me fatigue partout.

Enfin, et c'est là un reproche plus sérieux que je lui adresse, de Brosses est insensible au pittoresque intense des quartiers grouillants, délabrés et débordants de couleur qui serraient leurs bicoques noires jusqu'aux berges fleuries et désertes du Tibre. Et il appelle de ses vœux les quais massifs qu'a construits, après 1870, l'ingénieur suisse Conradin Zschokke! Je cite textuellement :

// n'y a point de quais le long du Tibre; jugez quel énorme défaut dans une ville aussi ornée que celle-ci! Il arrive de là que les quartiers voisins de la rivière, qui devraient être les plus ouverts et les plus aérés, sont au contraire les plus vilains : celui des juifs surtout est une archi-saloperie. Les quais seraient le plus nécessaire et le plus grand embellissèment qu'on pût donner à cette ville. On m'a dit qu'il n'en aurait pas plus coûté pour en faire un depuis l'entrée de la ville jusqu' au pont Saint-Ange que pour décorer, ainsi qu'on vient de le faire, l'église de Saint-Jean de Latran; que l'on avait mis en balance à laquelle de ces deux dépenses la somme serait employée y et que la dernière avait eu la préfé»

rence. Fort judicieusement pensé ! Qu'en dites-vous? Cependant cette décision a été applaudie ici, oà l'on aime par-dessus toute chose le culte et ce qui sy rapporte. En vérité, cette nation est tout à fait dévote, et n'en est pas plus sage.

L'esthétique, la dévotion, la splendeur du culte sont choses dont se soucie peu de Brosses, mais il est un chapitre où il se montre plus que sévère, impitoyable même, c'est le chapitre du vin des castelli romani, dont les Quirites de tout rang sont si friands et si fiers. Le vin de Genzano Ixii-même n'est à ses yeux de Bourguignon ç^M^une petite liqueur jaunâtre, fade, douce, à laquelle on a mal à propos donné le nom de vin. Cependant il est fort vanté. Ce n'est pas là le vinum generosum des anciens Romains, mais en raison géométrique les modernes Romains sont aux anciens comme le Genzano est au vin de F a 1er ne.

A côté de ces lacunes faciles à constater, le goût de notre excellent cicérone a des limites qu'il faut bien indiquer. La sombre grandeur d'un palais de la pure renaissance toscane, tel que l'admirable Cancelleria, lui paraît lugubre et il n'en est pas fort content. La beauté tragique et presque surhumaine des créations d'un Michel-Ange ne va pas sans l'effrayer un peu.

Son jugement sur les peintures de la Sixtine est empreint d'une admiration mitigée par la réserve. De Brosses a le goût trop sûr pour ne pas admirer cette conception prodigieuse de grandeur et de puissance, mais trop timide aussi pour se laisser prendre tout entier et transporter par elle jusque sur les hauteurs suprêmes du grand art.

Le Jugement dernier — et même les figures de

écrivains/ DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 93

sybilles et des prophètes — sont, à ses yeux, une furie d'anatomie, du reste incomparables pour la science et la force du dessin. C est le plus bel ouvrage de Michel- Ange, en peinture, déclare de Brosses; mais il ajoute aussitôt :

A vrai dire, je n'en connais point d autre que celui-ci de véritablement beau. C était, pour trancher le mot, un mauvais, mais un terrible dessinateur. Nous devons à ce vigoureux génie le bannissement du goût gothique, et la gloire d'avoir ramené les autres à la belle nature, tandis qu'il l'outrait luimême. Les figures de cette frise, leur force et leur raccourci, emportent l'imagination hors d^ elle-même comme le sublime du grand Corneille; on n'a rien déplus beau en son genre. Son tableau du jugement dernier a réussi, parce que c'est un sujet confus oà le désordre se trouve en sa place et parce qu'il a su répandre un coloris sans harmonie, une mauvaise teinte générale, ambiguë, d'un air bleuâtre et rougeâtre, qui ne ressemble pas mal au mélange des éléments dans le renversement de la nature. Ce sujet était le plus convenable dont un esprit sublime, vaste et féroce, tel que celui de Michel-Ange, pût faire choix selon son caractère. Toute cette pièce fait un grand fracas et étonne bien plus qu'elle ne plaît; c'est ce que demandait un tel sujet.

Ce que de Brosses dit ici de la couleur générale du Jugement dernier est singulièrement vrai, mais vouloir expliquer par là le succès de l'œuvre est un paradoxe ingénieux et piquant, sous lequel le sage bourguignon voile discrètement son défaut presque complet d'enthousiasme.

Si Michel-Ange peintre effraie un peu le bon

de Brosses, que sera-ce de Michel-Ange sculpteur? Que dira-t-il devant le Motse de San Pietro in Vincoli? Comment sentira-t-il cette vision individuelle d'une extraordinaire puissance où toute la force qui était dans Tâme de Michel-Ange — cette âme altière, sublime et solitaire — semble avoir passé dans le marbre? Restera-t-il, comme nous, muet et saisi d'une émotion presque religieuse devant cette fougue magnifique, dominatrice de la matière, qui a fait surgir du marbre les traits énergiques et mâles du visage ; le fleuve ondoyant de la barbe surhumaine; les veines des mains, gonflées de force ; les muscles des jambes saillants et durs comme les ligaments d'un vieux chêne? Comprendra-t-il bien l'expression de puissance volontaire et concentrée de toute cette figure — qui n'a pas sa pareille en force dans toute la statuaire antique et moderne? Sentira-t-il l'effet grandiose que fait à côté de cette figure si étrangement fouillée, la simplicité fruste de la draperie négligemment jetée sur les épaules et les genoux du colosse? Sera-t-il touché par le contraste voulu, mais exquis, que font avec la puissante énergie virile du Moïse la grâce et le charme féminin des statues de Rachel, contemplative et douce, image de la vie intérieure, et de Léa, ferme et vaillante, symbole de la vie active? Voici, hélas! ce que nous dit de Brosses : (Le Moïse) est presque colossal, assis avec une longue tunique, une chaussure à la barbare, une longue barbe jusqu'à la ceinture, deux bouts de cornes en saillie et une vraie physionomie de bouc. Les bras sont nus et fortement musclés, toute cette statue est belle et savante à la vérité, mais ainsi

que presque tous les ouvrages de MicheUA nge, rude et sans goût!

Sans goût! Voilà le grand mot lâché, au nom duquel on condamnera toutes les audaces novatrices et toutes les créations hardies du grand dans l'art : Shakespeare comme Michel-Ange et Beethoven comme Goya ou Rodin ! Ah! certes, le goût est une faculté précieuse et charmante tant qu'il s'applique à des objets qui ne le dépassent pas. Il suffit à discerner les nuances délicates du joli ou les formes modérées du beau. Mais il n'est pas le critère suprême de l'art, et il doit céder le pas et s'effacer devant ce qui le surpasse, devant ces créations du génie hun ym qui sont pareilles à des puissances de la nature. Est-ce que la nature a du goût, et estce avec notre goût qu'il faudra juger la beauté d'une cascade, d'une avalanche, d'un torrent déchaîné? Ainsi de Michel- Ange sculpteur.

Ce goût fin, servi par des organes délicats, ce goût pondéré et timide, que le sublime inquiète et choque, devait faire de notre de Brosses l'admirateur fervent du Corrège à Parme et de Raphaël à

Rome. .

Sans perdre jamais son sens critique qui lui impose souvent des réserves judicieuses, de Brosses admire presque tout de Raphaël à Rome. Il admire, mais sans excès d'enthousiasme, les fresques des Stanze, la décoration des Loges au Vatican, et les Sybilles qu'on a tant de peine à voir aux voûtes de Santa Maria délia Pace. Il admire même le trop

correct Esàîe de Sant^ Agostino et cette trop fameuse Transfiguration, alors à San Pietro in Montorio et aujourd'hui à la galerie de peinture du Vatican, qui nous semble, à nous, plus théâtrale, déclamatoire et grandiloquente que vraiment belle.

Mais c'est le Raphaël de la Farnêstne, le poète inspiré de Galathée et de Psyché, qui enchante, transporte et exalte notre de Brosses :

Pour celui-ci, s^êcrie-t-il, ce sont mes amours particulières, mieux que le Vatican, mieux que Mon^ torio!... C* est un délire! ,

C'est qu'en effet la Famésine est le sourire de Rome. C'est la gaieté qui rit parmi tant de grandeur. C'est l'esprit qui pétille parmi toute/cette majesté solennelle et tendue, et l'on sait'si de Brosses appréciait l'esprit. Et c'est, à côté de la pure beauté, la grâce qui s'abandonne et qui s'amuse.

Voici la description que donne de Brosses de cette délicieuse Famésine et ses impressions restent celles de tous les visiteurs qui ont de l'esprit et du goût :

Le Triomphe de Galathée se promenant sur les ondes est un morceau sans prix, que quelques connaisseurs regardent comme le plus bel ouvrage qui soit sorti des mains de Raphaël; il Va peint lui-même tout entier; mais il n*a fait qu'inventer, dessiner et conduire le salon voisin quHl fit peindre par Jules Romain; c*est celui qu'en mon particulier je préfère à tout.

Les sujets de l'histoire de Psyché y sont reprê sentes en dix ou douze parties du plafond séparées par une poutre. Dans Vune, le Conseil tenu par les dieux pour recevoir Psyché dans la cour céleste; dans Vautre, le festin des noces de Psyché et de

V Amour; le tout entremêlé de guirlandes de fleurs en festons, de petits amours et d^ oiseaux qui se jouent au travers; le dessin de toutes ces pièces est absolument parfait. Mercure, son petit chapeau sur la tête, son caducée à la main, s'envole d'un des angles en face du spectateur, portant sur la terre les ordres de Jupiter, Je cite cette figure, la regardant, en particulier, comme la plus parfaite que jamais ait faite Raphaël. Quelles figures encore que ce Gany^ mède, présentant la coupe à Jupiter, un genou en terre; que ces trois Grâces versant des parfums; que ce sphynx avec sa mine de jourberie ; que cette Vénus partant dans son char attelé de colombes!

Quel esprit dans la manière de rendre la physionomie de ces trois frères, Jupiter, Neptune et Pluton, qui n'ont pas un trait Vun de Vautre, et se ressemblent comme deux gouttes d'eau...

Cette description de de Brosses est fine et juste. Elle donne une idée de ce coin unique où la Renaissance romaine se détend et sourit. Le génie riant et heureux de Raphaël s'amuse ici, au lieu de se guinder vers la force et vers le sublime. C'est un Olympe bon enfant, familier et très humain, presque un peu bourgeois et naïf, qu'il nous montre dans ces fresques, un Olympe qu'on ne prend ni au tragique, ni au trop grand sérieux. Et le rude pinceau de Jules Romain n'a pu altérer complètement la belle humeur ailée, l'éclat de fantaisie et la fine psychologie, si doucement ironique, qui font le charme de cette œuvre vraiment attique, et qui rappelle certains chœurs lyriques d'Aristophane.

Avec la Famésine, ce sont surtout les aspects gais, riants et souriants de Rome qui devaient enchanter l'esprit joyeux et clair du sage Bourguignon. Et c'est à ceux-là qu'il s'attache de préférence. Le charme des fontaines de Rome devait lui sourire et, comme le feront tous les autres après lui, il en a le premier célébré la beauté :

En général, la plus belle partie de Rome, à mon gré, ce sont les fontaines ; celle de la place Navone est, de tout ce que f ai vu, ce qui m'a le plus frappé. Le nombre de ces fontaines, qu'on trouve à chaque pas, et les fleuves entiers qui en sortent, sont plus agréables et plus étonnants encore que les édifices, tout magnifiques qu'ils sont en général, surtout les anciens.

De Brosses ne se lasse pas d'admirer cette prof u-sîon de sources et d'eaux faillissantes : Les grandes sont toufours dun goût noble, les petites d'un goût agréable.,, mais dans les grandes, ce ne sont plus des filets deau, ce sont des torrents, des rivières entières qui s'échappent de tous côtés.

De Brosses décrit toutes ces grandes fontaines et il a pour les caractériser chacune le mot juste et qui

fait image.

Sur la place de Saint- Pierre les fontaines, des deux côtés de l'obélisque, lui font l'effet de deux feux d artifice deau. Rien à Rome ne lui a fait plus de plaisir et, tous les jours, il va leur faire une visite d'amitié, surtout quand k soleil donne dessus,

La grande fontaine de la place Navone le frappe aussi d'admiration :

Figurez-vous seulement, au milieu dune place, cette masse de rochers percés à four : ces quatre colosses du Danube, du Nil, du Gange et du Rio de la Plata, couchés sur les angles du rocher, versant de leurs urnes des torrents deau; ce Nil qui voile sa tête; ce beau lion qui sort de sa caverne et vient s'abreuver à la fontaine; ce cheval qui boit dun autre côté; ces reptiles rampant sur la montagne; ces bouillons deau qui rejaillissent sur les pointes des rochers, et à la cime du roc un obélisque de granit, tant que Von peut lever la tête.

L'Acqua Paola, à côté de San Pietro in Montorio, lui cause encore plus de plaisir avec son arc de triomphe à cinq portes d'où tombent des nappes deau perpendiculaires et il n'a garde de négliger de suivre les travaux de la fontaine de Trevi (Acqua Felice) dont on achevait alors la riche et puissante architecture.

De Brosses, qui jugeait si mal les vues de la campagne, a senti et goûté les coups d'oeil que l'on a des collines sur Rome, et surtout la vue qu'on a du Janicule au coucher du soleil :

Retournez la tête du côté de la ville, au mo^ ment où le soleil incliné sur l'horizon en éclaire le sommet; voyez cet étonnant assemblage de dômes, de campaniles et de coupoles dorés, de faites, de façades, d églises et de palais, d'arbres verts, d eaux faillissantes. Il n'y a point de coup dœil d^ la ville de Paris égal à celui^i.

A côté de ces vues de la ville contemplées du haut des collines, de Brosses a su admirer aussi les vastes perspectives des rues de Rome, celle surtout du carrefour des Quatre-Fontaines où quatre rues se croisent à angle droit donnant y de tous les côtés, une enfilade à perte de vue depuis la Trinité- du-M ont jusqu^à Sainte-Marie-Majeure et depuis la Porta Pia jusqu'à Monte-Cavallo (Quirinal).

Il a longtemps et patiemment étudié et admiré ce qui restait visible des édifices à demi enterrés du Campo Vaccino, c'est-à-dire du Forum romanum, et il déplore qu'on n'ait pas encore adopté un plan pour déblayer cette vaste place, lui donner une forme, déterrer, rétablir, conserver les anciens monuments, dont elle est remplie, et donner un bel aspect à ce lieu... Il n'a pu contempler le Colisée sans ressentir dans rame quelque petit saisissement et il soutient le projet bizarre de le réduire en demi-amphithéâtre, en détruisant les débris restés debout du côté du Cœlius et en restaurant l'autre moitié, l'arène devenant une belle place publique.

Ne vaut-il pas mieux avoir un demi-Colisée en bon état que de l'avoir tout entier en guenilles? Le tour de la phrase est joli, mais le goût, borné et bourgeois, du dix-huitième siècle français, ne s'étale-t-il pas là tout entier?

En matière de sculpture, le Laocoon est aux yeux de de Brosses, comme pour tous les gens du dixhuitième siècle, le chef-d'œuvre de l'art antique, le monarque et le souverain du peuple statue^ alors que

ÉCRIVAINS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE loi

nous avons remis à sa place, très inférieure, cette œuvre trop habile, théâtrale et décadente de l'art grec à son déclin. Mais devant l'œuvre du Bernin, décadente elle aussi, mais exquise dans sa volupté pâmée et troublante, la ^âîîw^i? T^^r^j^ de Santa Maria délia Vittoria, de Brosses a trouvé la note juste et fine sur la sainte en extase et l'ange prêt à la percer :

Elle est dans son habit de carmélite; pâmée, tombant à la renverse, la bouche entr'ouverte, les yeux mourants et presque fermés; elle n'en peut plus; range s'approche d'elle, tenant en main un dard dont il la menace d'un air riant et un peu malin. C'est une expression merveilleuse, mais franchement beaucoup trop vive pour une église. Si c'est ici r amour divin, je le connais; on en voit ici-bas maintes copies d'après nature.

De Brosses admire encore, plus que nous ne le faisons nous-mêmes, la somptueuse magnificence de l'intérieur de Saint-Pierre y compris le lourd baldaquin du Bernin. Dans l'église du Gesu, il se pâme d'aise devant le luxe outrageusement opulent et chargé de la chapelle de Saint-Ignace, mais je crois que ce n'est pas ici l'homme de goût qui parle, mais l'admirable connaisseur en marbres qu'était de Brosses. De Brosses a sur les marbres et sur leur magnificence giandiose des pages que Sainte-Beuve jugeait, avec raison, pleines de majesté et presque d'amour. Il faut les lire tout entières, mais en voici la conclusion :

On peut dire qu^en France nous ne savons presque pas ce que c'est que des marbres, et qu'on n^en a point vu, si Von n'est venu dans ce pays-ci. Il en produit de cent espèces dijférentes, plus ou moins

belles, mais toutes curieuses .-Jaune de Sienne, blanc de Carrare, albâtre, brèche, lumachelle, turquin, griotte, cipolin, portor, dont rassortiment, mêlé avec le marbre antique, frappe l'œil dun éclat tout à fait ravissant et inattendu.

A ces marbres indigènes d'Italie, les anciens Romains ajoutaient ceux, plus beaux encore, qu'ils tiraient de l'Archipel, de Syrie, d'Egypte et de Numidie. C'est de ces marbres antiques, sciés pour en faire des placages, que les papes ont orné leurs églises. De Brosses en énumère les nombreuses variétés :

Il y en a de merveilleux, soit pour V éclat, soit pour la singularité des couleurs, tels que le phengitès transparent couleur d'orange ; le pentélique panaché à queue de paon; le rouge de Numidie, le basalte noir d' Ethiopie ; les albâtres ondes et fleuris, le blanc d'ivoire, le jaune antique, le vert d Egypte, le porphyre vert, le vert jaune et noir, le vert noir et blanc; le riche africain rouge, noir et jaune; le grand et le petit antique noir et blanc, sans parler de diverses autres brèches rares, non plus que des jaspes et des prismes, qui tirent sur la pierre pré» cieuse et qui ne se trouvent guère en gros blocs... Cette énorme dépense des Romains, qui allaient chercher si loin les premiers matériaux de leurs édifices, caractérise bien le vaste génie de cette nation qui, en ceci comme en toute autre chose, tendait toujours au plus grand sans se rebuter des difficultés et des longueurs, quand il s'agissait de conduire ses projets à un plus haut degré de perfection.

Le marbre, comme on le voit, le marbre antique surtout, est capable d'élever de Brosses, si uni et si

calme, jusqu'à l'enthousiasme, à la poésie et à Télo-

^^ir a été aussi très frappé par la fabrication des magnifiques mosaïques de Saint- Pierre, qui assurent la pérennité, sinon l'intacte beauté, de quelques tableaux d'autel, peints d'abord sur toile par Raphaël, le Dominiquin, le Guerchin et d'autres maîtres. Ce travail qui se poursuivait alors pour la Transfiguration, passionna de Brosses qui l'étudia de très près et qui en donne une description mmutieuse et très complète et précise (i).

On fait donc fondre les tables plates de verre de toutes couleurs et de toutes nuances, que Von coupe en espèces de chevilles carrées, larges denviron quatre lignes de chaque face, et longues de deux pouces. On prépare une table épaisse de pierre d'un ou deux morceaux, selon le lieu oà on la destine, et rayée de tous sens en creux, pour mieux retenir la couche épaisse de mastic dont on V enduit : cela fait, V ouvrier, ayant son tableau original devant lui et ses chevilles de verre rangées par nuances, comme dans des carrés d'imprimerie, copie sa peinture en fichant des chevilles de verre dans le mastic.

A côté et en dehors de ses connaissances techniques, de Brosses se révèle dans ses lettres comme un observateur très fin et très sûr de la vie romaine, de la société, du caractère général de la population.

Comme tous les étrangers perspicaces, il a été

(I) n, p. as8.

frappé de Tair de tolérance qu'on respire à Rome : La liberté de penser en matière de religion, et quelquefois même de parler, est au moins aussi grande à Rome qu'en aucune ville que je connaisse. Il ne faut pas croire que le Saint-Office soit aussi diable qu'il est noir; je n'ai oui parler d: aucune aventure de gens mis à V inquisition ou par elle traités avec rigueur.

Sur le caractère général de la ville et de la société, de Brosses fait des remarques qui sont justes aujourd'hui encore :

Il est facile aux gens d'une certaine façon d'être présentés partout en huit ou quinze jours, et d'entrer en quelque connaissance avec la plus grande partie de la ville. Les Romains sont fort accueillants à cet égard, accessibles aux étrangers et d'un commerce doux. . . Cette ville-ci, quoique très grande, ne sent point la capitale; la vie qu'on y mène est assez uni^ forme et plus semblable à celles de nos grandes villes de province qu'à celle de Paris, oîi tout est tumulte et variété... On se voit tout les jours; on est au fait des moindres allures. La vérité est qu'on ne peut pas tourner le pied sans être la proie des caquets; tout y est matière à gazette ; avec cela, entière liberté dans les actions; laissez-les dire, ils vous laissent faire, et je ne sais, tout mis en balance, s'il y a aucune autre ville en Europe plus agréable, plus commode et que f aimasse mieux habiter que celle-ci, sans même en excepter Paris>

Dans les salons, surtout dans celui de la princesse Borghèsepour laquelle le futur président a un faible marqué et qu'il ne dissimule nullement, on caquette beaucoup, on joue gros jeu, mais ces assemblées ne

ruinent pas les maîtres de la maison : A u diable, dit de Brosses, sify ai vu encore donner un verre d'eau

à personne!

Les traits de ce genre, vifs, légers, rapides, abondent dans les lettres familières. Ainsi ce joli croquis si lestement troussé des troupes du pape à Monte-Cavallo :

Ces troupes sont bien vêtues et de bonne mine; elles seraient fort en peine elles-mêmes de vous dire si elles ont un bon jeu, n'ayant, de leur vie, vu d'autre feu que celui de la Saint- Jean; le soleil et la pluie sont les ennemis ordinaires devant lesquels elles prennent la fuite. Dès que l'un ou l'autre paraît, on quitte son poste et on court se masser sous un corps de garde couvert. Leur campagne de fatigue est de monter la garde à la porte de l'Opéra. Du reste, les officiers ont de bons appointements ; ainsi leur métier vaut bien celui de chanoine, car on n'y dit point le bréviaire.

Ainsi encore, à propos de Saint e-Agnès-hors-lesmurs, la capitale des catacombes de toute la chrétienté, cette boutade d'humoriste :

Les martyrs, les confesseurs et les vierges y fourmillent de tous côtés. Quand on se fait besoin de quelques reliques en pays étrangers, le pape n'a qu'à descendre ici et crier : « Qui de vous autres veut aller être saint en Pologne? » Alors, s'il se trouve quelque mort de bonne volonté, il se lève et s'en va.

Même gaieté d'esprit, même allure alerte du récit, dans cette anecdote que de Brosses rapporte à

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propos de son ascension au dôme de Saint- Pierre et, au-dessus de la lanterne, dans la boule où l'on parvient par une échelle de fer toute droite : Alors on aperçoit, comme Sancho Pança, la terre grosse comme un pois et les hommes comme des feuilles de chêne, qui marchent dessus. On me conta qu'il y a quelques années, pendant que deux religieux espagnols étaient dans la boule, survint un tremblement de terre, qui la faisait aller en cadence. On ne peut pas être mieux gîté que dans cette boule, pour sentir un tremblement, à cause de la longueur du levier; un de ces pauvres moines en mourut de frayeur sur la place.

S'il cède ainsi parfois aux joyeusetés de son esprit gaulois, il n'en est pas moins vrai, comme Ta indiqué Sainte-Beuve, que le séjour de Rome a élevé de Brosses au grand goût dont elle offre Ventier modèle. On en trouvera la preuve dans le jugement plutôt sévère qu'il sait porter sur le fade Saint Michel du fade Guido Reni, et dans les réserves qu'il ose faire sur la trop fameuse A urore du même peintre. On la retrouvera aussi dans la sincère admiration qu'il sait exprimer pour l'église de Santa Maria degli Angeli et le cloître des Chartreux que Michel-Ange osa construire dans les ruines des thermes de Dioclétien. Non seulement de Brosses sait s^élever à un sentiment digne du spectacle qu'il a sous les yeux, mais il arrive que Rome lui inspire parfois de hautes et fortes pensées qui dépassent son temps et semblent deviner l'avenir. Ainsi dans cette page, où il esquisse ce que pourrait devenir, malgré l'affaiblissement extérieur de sa politique, la puissance morale et internationale de la papauté :

ÉCRIVAINS DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 107 Un pontife habile sera toujours en état de se faire rechercher, de jouer un grand et très grand rôle en Europe, par sa qualité toujours pacifique, par la neutralité exacte qu'il doit garder entre tous les princes dont il se dit le père commun;,,, même par le vieux respect que les nations ont pour son nom et qui lui deviendrait d'un plus sûr usage aujourd'hui qu'il n'est plus dans le cas d'en abuser. Par là le pape devrait se regarder comme le véritable amphictyon de l'Europe et faire de sa cour la cour générale des négociations, le centre commun où se régleraient tous les intérêts des puissances, sous sa médiation et son autorité. Personne ne la refuserait, s'il était habile et sans partialité, pas même peut-être la plupart des princes protestants, qui ne le haïssent point aujourdhui comme il y a deux siècles (i). ^insi, ce qu' il a perdu d' un côté, il peut le regagner de l'autre en suivant ses propres intérêts, qui consistent à accorder tout le monde, et en s'attachant à prévenir les guerres et à tenir les princes en paix .

Voilà à quelle hauteur de pensée le séjour de Rome a pu élever un esprit curieux, ouvert, observateur et très intelligent, comme celui du président de Brosses. L'exemple de Gœthe nous montrera quelle peut être l'action de Rome sur un génie d'ordre supérieur et universel.

(i) Voir le différend entre l'Espagne et l'Empire allemand au sujet des îles Carolines soumis de nos jours à l'arbitrage du pape Léon XIU.

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