CHAPITRE IV
GŒTHE A ROME
« Soleil ! tu t'arrêtes et tu contemples ta Rome. Tu n'as rien vu de plus gfrand et tu ne verras rien de plus grand. »
(Élégies romaines, XV.)
L'évasion. — Le désir de Rome. — Ce que Goethe est venu y chercher. Ce qu'il y trouve. — Premières impressions : Rome, école de calme et d'harmonie. — La joie grave de Rome. — Goethe est attiré par la grandeur : son jugement sur Michel-Ange et la Sixtine. — Vie des artistes à Rome. — Second séjour : enthousiasme de Goethe. — Ferveur pour la beauté antique : l'Art est là pour qu'on le voie. — La leçon de Rome. — Sens de la vie naturelle et de la forme classique. — Les Éli'^ies romaines. — Les adieux de Goethe à Rome.
Le 3 septembre 1786, J.-W. Goethe, conseiller secret et premier ministre du duc Charles- Auguste de Saxe-Weimar, quittait subrepticement Carlsbad, oîi il venait de faire une cure, sans donner ni un adieu, ni une adresse, et, voyageant sous le nom provisoire de M. Jean-Philippe Mœller, il partait
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en toute hâte pour une destination inconnue de tous,
sauf de lui-même. ^.
Le !•' novembre 1 786, il arrivait à Rome, et s installait, toujours sous le même pseudonyme, dans la demeure du peintre allemand Tischbein, au Corso, en face du palais Rondanini, dans la maison qui porte aujourd'hui le numéro 18, à trois cents pas de la place du Peuple. C'est l'adresse qu'il donne aussitôt arrivé à ses amis de Weimar. Et c'est là que Gœthe — ou M. J. Ph. Mœller — fit à Rome un premier séjour de quatre mois du i" novembre 1786 au 21 février 1787, puis, après avoir longuement visité Naples et la Sicile, un second séjour, de dix mois et demi, du 8 juin 1787 au 22 avril 1788.
Le récit de ces ceux séjours — et les impressions immédiates de Gœthe — sont consignés dans les journaux et les lettres de Gœthe à ses amis de
Weimar.
C'est au moyen de ces lettres et de ces journaux que Gœthe a rédigé ses notes de voyage, — en 1789 celles sur le carnaval de Rome, et en 18 14 celles sur le reste du voyage— notes qu'il a publiées en 18 16 et 18 17 sous le titre de Voya^^e en Italie,
La comparaison des lettres et journaux originaux avec cette rédaction postérieure, montre que Gœthe a très peu modifié son texte primitif. Il a changé quelques dates, transposé quelques impressions d'une date à une autre, groupé quelques traits isolés dans les lettres, ou détaché quelques morceaux qui risquaient de se perdre dans l'ensemble; mais au total, ce sont bien ses impressions directes, spontanées et personnelles de Rome que nous trouvons dans le Voyage en Italie.
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C'est donc cette rédaction littéraire que nous prendrons pour texte, non sans l'avoir soigneusement confrontée avec les notes originales et contrôlée par elles.
C'est le désir Je Rome, un besoin puissant, obsédant, irrésistible, d'une violence presque douloureuse et maladive, qui a décidé Goethe à cette évasion mystérieuse. Après s'être tu pendant deux mois, pour mieux assurer l'exécution de son dessein, Goethe laisse éclater la confession si longuement réprimée qui est aussi sa justification. Sa première lettre à ses amis de Weimar, datée du i" novembre 1786, contient son aveu.
Enfin! je puis ouvrir la bouche et saluer avec Joie mes amis! Quon me pardonne le mystère et le voyage presque souterrain qui m' a amené ici! Cest à peine si f osais me dire à moi-même où f allais; même durant le voyage^ fêtais encore dans la crainte, et c*est seulement sous la Porta del Popolo que je fus sûr de tenir Rome!
Et laissez-moi vous dire encore que je pense à vous souvent, constamment, en la présence des objets que je ne croyais pas devoir jamais voir tout seul. C'est seulement quand j^ ai vu chacun rivé de corps et d'âme dans le Nord, quand fai vu qu'on ne faisait plus même une allusion à ces contrées-ci, que fai pu me résoudre à faire un long voyage solitaire pour y chercher le centre vers lequel m'entraînait un besoin irrésistible. Oui! dans ces dernières an^ nées ce besoin était devenu une iQvie de v%a,ladie^
dont la vue et la présence réelle (de Rome) pouvaient seules me guérir. Aujourd'hui, je puis V avouer : dans les derniers temps (de Weimar),/^ ne pouvais plus voir un livre latin, plus regarder une gravure qui représentât un paysage italien. Le désir ardent de voir ce pays était plus que mûr en moi. Maintenant qu'il est satisfait, maintenant seulement, mes amis et mon pays me redeviennent chers, et le retour désirable; d'autant plus désirable que je sais avec certitude que tant de trésors, je ne les rapporterai pas pour moi seul et pour mon usage personnel, mais qu'ils seront pour moi et pour d'autres, à travers toute la vie, une direction et un stimulant!
Ce passage, comme d'autres qu'on pourrait citer, * atteste assez la force de ce désir de Rome qui agitait l'esprit de Goethe.
Mais quelle est la cause profonde de cet ardent désir, de ce besoin irrésistible de l'Italie, de cette sensation douloureuse que Gœthe éprouve au seul contact, à la seule évocation du nom romain et de la nature d'Italie? Qu'est-ce que Gœthe demandait à l'Italie, qu'est-ce qu'il cherchait à Rome avec cette ardeur passionnée et presque maladive?
Pour le comprendre, pour le sentir, il faut embrasser d'un coup d'oeil les dix années que Gœthe vient de passer à Weimar, et marquer d'un trait rapide, mais précis, l'état d'âme, l'état d'esprit, l'état de développement artistique où se trouvait Gœthe au moment de cette évasion, dans la pleine maturité de ses trente-sept ans.
Cet examen sommaire nous montrera qu'il s'agissait pour Gœthe de s'arracher par ce coup de force à son passé et plus encore à son présent, de vivre
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d'une vie nouvelle, de faire refleurir et mûrir au soleil d'Italie la splendide virtualité d'art créateur qu'il portait en lui-même, et qui ne pouvait plus donner à Weimar ni une fleur, ni un fruit.
Depuis près de onze ans en effet — depuis le 27 novembre 1775, jour de son arrivée à la petite cour et résidence de Weimar — le Goethe de Wer^ iher et de Gœtz von Berlichingen a semblé se dérober aux yeux de la nation allemande.
Pendant onze ans, l'Allemagne n'a plus entendu parler de son plus grand poète, que vaguement et de loin en loin.
On sait qu'il s'est adonné, avec son prince, d'abord à tous les plaisirs et à toutes les jouissances de l'homme de cour, ensuite à tous les soins et à tous les travaux les plus absorbants et les plus terre à terre du fonctionnaire et de l'homme d'Etat.
Ami, compagnon, guide, conseiller, factotum du duc Charles- Auguste, Goethe ne dirige pas seulement le théâtre, les fêtes, les spectacles de la cour, il dirige aussi les mines de lÉtat, les travaux publics, la guerre, la diplomatie, les finances même du petit duché.
Tout retombe et tout pèse sur lui, et c'est même lui qui organise, équipe et inspecte les corps de pompiers du duché! C'est en procédant aux opérations du recrutement des troupes qu'il porte en lui et développe le plan de son Iphigènie (mars 1779). La joie de mettre en mouvement toutes les forces actives de sa nature, de tout comprendre, de tout
essayer et de tout faire par lui-même, fait de Goethe un homme d'action et de gouvernement. L'Allemagne peut croire son poète mort, perdu pour le grand art, absorbé par l'action immédiate de la vie pratique.
Et, de fait, pendant ces onze années, le génie poétique de Goethe ne produit rien, rien du moins qui mérite d'être mentionné : des pièces de cour, des livrets d'opéra, des poèmes de circonstance. C'est tout ce que le public sait de lui.
Cependant, dérobé aux yeux du public, connu seulement de ses amis intimes, Charlotte de Stein et les Herder, un immense travail d'investigation et d'élaboration s'accomplit dans l'esprit de Goethe pour le conduire à cette universalité qui fera un jour l'admiration du monde. Travail d'investigation d'abord, car il étudie à fond et secrètement la théorie et la pratique des arts plastiques; il se plonge dans la philosophie en prenant pour guide Spinoza; il se familiarise avec la géologie, la minéralogie et la botanique dans ses tournées d'inspecteur des mines ; il s'adonne même à l'anatomie et découvre l'os intermaxillaire.
Travail d'élaboration ensuite — ou de gestation artistique — car il porte en lui les plans grandioses de Wilhelm Meister dont il écrit, sans les publier encore, les six premiers livrets, à^ Iphigènie, de Torquato Tasso et à^Egmont.
Mais toutes ces conceptions, si belles et si grandes, restent dans son esprit à l'état de projets ou demeurent sur le papier à l'état d'ébauches en prose. Les œuvres rêvées stationnent incomplètes ou fragmentaires, tandis que le poète, absorbé et écrasé par sa
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lis
tâche d'homme de cour, d'homme d'action et de ministre, cherche encore — sans pouvoir la saisir ou l'atteindre — cette forme d'art nouvelle, ce style artistique parfait qu'il conçoit, qu'il sent nécessaire, qu'il veut donner à ces conceptions nouvelles de son
génie.
A la fin de cette période de Weimar, l'artiste, qui a grandi sous le conseiller secret et le ministre — à la fois se sent dans la pleine et parfaite possession de ses forces innées qu'il a volontairement développées en tous sens — et à la fois comprend qu'il ne pourra faire œuvre d'art là où il est. Il souffre de cette situation et il s'en plaint.
La vie de cour et la vie de gouvernement, l'idéalisme éthique et le moralisme raisonneur de son milieu intellectuel, la philosophie éthérée et nuageuse d'Allemagne, les mesquineries et les luttes d'un petit duché saxon, l'immensité même des plans qu'il porte en lui, sans pouvoir les accomplir, tout cela écrase, étouffe Goethe. Ni la vie extérieure de Weimar, ni l'intimité de Frau von Stein n'ont plus rien à lui donner.
Il a envers lui-même un devoir supérieur, auquel il sacrifiera le devoir immédiat du fonctionnaire et le devoir sentimental de l'amour.
Le poète, l'artiste qui est en lui, veut créer. Le païen, qui a secoué les brumes du romantisme allemand et du moyen âge gothique, a soif de voir, de jouir, de toucher son idéal, au lieu de lire, de raisonner et de supputer. Son art, qui a su concevoir la beauté abstraite, veut trouver sur le sol antique le secret de l'expression classique. Il lui faut la vie, le soleil, la forme belle et la nature plastique. Il lui
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faut Rome. Goethe quitte Weimar et vient à Rome.
C'est en effet sous le soleil d'Italie que mûrira l'immense et splendide moisson d'art qu'ont pré-* parée, dans ce sol fécond, les dix années de Weimar, dix ans d'apprentissage du monde et de la vie réelle, dix ans d'études théoriques, dix ans d'incubation , poétique. Le long apprentissage de l'Allemagne est ^ ^ . terminé, c'est l'Italie qui doit révéler le maître en fU^yC faisant éclore le chef-d'œuvre. C'est l'Italie, c'est Rome surtout qui rendra Gœthe à lui-même, à sa 0
vraie nature, à son moi le plus intime, c'est-à-dire k^r^^^^^M\f l'art et à la poésie. C'est Rome qui scellera, pour-» toujours cette fois, l'union féconde de l'artiste avec l'art. Et c'est parce qu'il a senti, entrevu et prévu, plus ou moins clairement, tout cela, que Gœthe a éprouvé avec tant de violence cette Sehnsucht de Rome que j'ai cherché à expliquer.
Nous savons maintenant ce que Gœthe cherchait à Rome et ce qu'il lui demandait.
Ce que Gœthe trouva à Rome^ ce que Rome lui, ^jonna, — et par quelles dispensations successives — voilà ce qui nous reste à examiner, en interrogeant constamment les impressions directes du poète lui-même.
A cette fièvre de désir, à cette attente presque morbide de Gœthe, Rome répondit d'emblée par son plus grand bienfait, en versant la paix dans son cœur et le calme dans son esprit. Elle ne fut pour lui ni une surprise, ni un éblouissement, mais une révélation vivante et visible de ce qui n'était en
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lui que conception abstraite ou vague imagination. Dès les premiers jours il en donne ce témoignage : Oui! je suis enfin arrivé dans cette capitale du monde. Certes, si je V avais vue il y a quinze ans, en bonne compagnie et guidé par un homme très compétent, je pourrais m'en estimer heureux. Mais, puisque je devais la voir seul et de mes propres yeux, alors il est bon que cette joie m'ait été accordée
si tard.
Le passage suivant est plus caractéristique encore et plus explicite :
Le désir de Rome était si grand en moi, il s'accroissait si fort de moment en moment, qu'il me fut impossible de rester nulle part en route et que je ne m'arrêtai que trois heures à Florence.
Maintenant je suis ici et tranquille, apaisé, à ce qu'il me semble, pour ma vie entière. Car, on peut bien le dire, c'est une vie nouvelle qui commence quand on contemple de ses yeux et dans son ensemble ce que l'on ne connaît que partiellement, par intuition, ou par oui-dire . Tous les rêves de ma jeunesse, je les vois maintenant vivants. Les premières gravures que je me rappelle, des vues de Rome que mon père avait placées dans un vestibule — je les vois maintenant en réalité, et tout ce que je connais depuis longtemps par les tableaux et les dessins, les gravures et les eaux-fortes, les modèles en plâtre ou en liège, tout cela se dresse maintenant à la fois devant moi.
Partout où je vais, je retrouve une (ancienne) connaissance dans un monde nouveau — tout est bien comme je me le figurais et pourtant tout est neuf pour moi»
yen puis dire autant de mes observations, de mes idées. Je n'ai eu (ici) aucune pensée absolument neuve, je n'ai rien trouvé qui me fût complètement étranger, mais les idées anciennes sont devenues si i)récises, si vivantes, si cohérentes qu'elles peuvent t>as5er pour des idées neuves.
Gœthe compare ici ses idées anciennes et ses idées nouvelles à la Galatée de Pygmalion, forme belle et froide, devenue chair et vie animée, et ce qu'il dit là de ses idées s'appliquerait parfaitement à ses œuvres, telles qu'elles étaient ébauchées avant son départ de Weimar et telles qu'elles s'épanouirent, vivantes et parfaites, à la suite de son séjour à Rome.
Cette première impression de calme et d'apaisement que donne Rome est nécessaire à celui qui veut s'initier vraiment à cet univers et jouir de cette étude. La lettre du 7 novembre 1786 montre que Gœthe a saisi d'emblée la nécessité d'une initiation lente, progressive, tranquille, où le voyageur ne cherche pas à tout saisir fiévreusement d'un premier coup d'œil, mais consent à se laisser pénétrer lentement par le spectacle et l'émotion des choses :
Voilà sept jours que je suis ici, et peu à peu l'idée générale de cette ville pénètre dans mon âme. Nous nous promenons avec zèle de tout côté; j' apprends à connaître les plans de la Rome ancienne et moderne; je contemple les ruines et les monuments ; je visite l'une ou l'autre villa. Les plus grandes curiosités ne sont traitées qu'avec beaucoup de lenteur. J'ouvre seulement les yeux, je regarde, je m'en vais et je reviens : car ce n'est qu'à Rome qu'on peut se préparer à Rome.
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Avouons-le pourtant, c^est une amère et triste affaire que d^ extirper la vieille Rome de la Rome nouvelle j mais il faut le faire et en espérer enfin une inappréciable satisfaction. On trouve les traces d'une splendeur et d'une destruction qui, lune et Vautre, dépassent notre entendement. Ce que les barbares ont laissé debout, les architectes de la Rome nouvelle Vont ravagé.
Quand Von considère ainsi une existence qui est vieille de deux mille ans et plus, qui a été bouleversée de fond en comble et modifiée de tant de façons par le changement des temps, et qui pourtant reste le même sol, la inême colline, souvent la même colonne et le même mur, et — dans le peuple — les traces de son antique caractère, on aevient V associé des grandes décisions du destin. Et c'est ainsi qu'au début il est difficile à Vobservateur de démêler comment Rome succède à Rome, et non seulement la Rome nouvelle à la Rome antique, mais chaque époque de la Rome antique ou de la nouvelle à la précédente...
Eh bien ! toute cette énormitê agit sur nous très tranquillement, quand nous parcourons Rome pour en voir les plus hauts objets. En d'autres endroits, il faut chercher ce qui est important, ici nous en sommes enserrés et comblés. Où qu'on aille, oti qu'on s'arrête^ on voit au passage un tableau, des palais et des ruines, des jardins et du désert, des lointains et des recoins, des huttes, des é tables, des arcs de triomphe et des colonnades et souvent tout cela pêlemêle, si rapproché qu'on pourrait le mettre sur une seule feuille! Il faudrait mille poinçons pour buriner cela : que faire avec une seule plume? Et le
soir on est las, épuisé à force de voir et de s'étonner.
Cette première impression générale, si parfaitement juste, de la grandeur presque écrasante, de la richesse presque excessive de Rome, amène tout naturellement Gœthe, comme tous les voyageurs réfléchis, à cette première et sage conclusion que devant Rome, il faut tout d'abord se taire, voir, apprendre et se recueillir. Il ne faut pas vouloir exprimer d'emblée les impressions tumultueuses qui assaillent de toute part l'esprit :
Ici on est dans une grande école, où chaque jour vous dit tant de choses, qu'on n'ose rien dire de chaque jour. Oui! Von ferait bien de rester ici des années et de garder le silence de Pythagore.
Il faut ensuite voir et apprendre, en voyant de ses yeux et non en s'instruisant par les livres. Gœthe qui s'est félicité déjà de vivre enfin parmi un peuple « qui vit par les sens », complétera, le 10 novembre, cette impression par ces lignes significatives :
Je vis ici maintenant dans une clarté et dans un calme dont f avais depuis longtemps perdu la sensation. Mon exercice pour voir et déchiffrer toutes choses telles qu'elles sont, ma fidélité à laisser l'œil être ma lumière, mon dépouillement complet de toute prétention, me reviennent ici tout d'un coup et me remplissent en mon for intérieur du bonheur le plus parfait. Tous les jours un nouvel objet d'admiration, tous les jours des images fraîches, grandes, frap* pantes et un ensemble qui fait penser et rêver long-
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temps, mais auquel on n'atteint pas par Vimagina* tion.
Et Goethe conclut par cette formule admirable de justesse : U esprit à Rome arrive à un sérieux dépourvu de sécheresse, à une sorte de calme allié à la joie.
Une joie grave, une joie calme, mais sans rien de sec ni de raide, tel est pour Goethe le premier et durable bienfait de ce premier séjour à Rome.
Il faut encore remarquer que par la tendance foncière de son esprit, par la nature propre de son génie, c'est vers la grandeur que Goethe devait se sentir attiré tout d'abord. D'autres, à l'arrivée, écrasés par l'énormité de Rome, recherchent, parmi les monuments, ceux qui se distinguent par leurs petites dimensions comme le délicieux Tempietto de Bramante au Janicule ou comme la jolie rotonde de San Giovanni in Oleo, à côté de la Porte Latine. C'est pour ce qu'il y a de plus grand dans Rome que Goethe se passionnera d'emblée : la Via Appia, le Colisée, les fresques de la Sixtine. A la date du II novembre 1786 il écrivait déjà :
J'ai visité aujourd'hui la nymphe Égérie, puis le cirque de Caracalla, les tombeaux épars le long de la Via Appia et la tombe de Cecilia Metella, qui vous donne tout d'abord la notion d'une maçonnerie solide. Ces hommes-là travaillaient pour l'éternité : tout était calculé, si ce n'est la folie des destructeurs à qui tout dut céder. Les restes des grands aqueducs sontinjiniment vénérables. Ah! le beau, le grandiose dessein d'abreuver ainsi tout un peuple par une si prodigieuse construction /. . .
Le soir nous sommes allés au Colisée, comme le
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crépuscule tombait déjà. Quana on voit cela, tout le reste parait petit : cela est si grand que l'on ne peut en garder V image dans son âme; on ne peut s'en souvenir qu'en plus petit, ^/ il faut y retourner pour retrouver cette impression de grandeur.
Voilà une impression prise sur le vif et dont tous les voyageurs, capables d'analyser un peu ce qu'ils éprouvent, constateront la parfaite justesse.
Dix jours plus tard, c'est le tour de la chapelle Sixtine et des fresques de Michel-Ange, et Gœthe écrit, avec la même justesse, sous le coup de la première émotion.
Nous sommes allés à la chapelle Sixtine que nous avons trouvée claire et gaie, les peintures bien éclairées. Le Jugement dernier et les nombreuses peintures du plafond par Michel- A nge, se partageaient notre admiration. Je n'ai pu que voir et m'étonner. La sûreté intérieure et la virilité du maître, sa grandeur dépassent toute expression. Après avoir vu et revu sans cesse tout cela, nous quittâmes le sanctuaire .
Une semaine plus tard, le 28 novembre 1786, une seconde visite lui arrache cette exclamation :
Je suis, dans le moment, si envoûté par Michel- Ange, que la nature elle-même ne me dit plus rien après lui, parce que (précisément) je ne puis pas la voir avec la même grandeur de vision que lui. Ah! s'il y avait seulement un moyen de se jixer dans l'âme de pareilles visions !
Au cours de son second séjour, le 23 août 1787, il écrira encore, toujours plus émerveillé de la force surhumaine d'un Michel- Ange :
Je ne puis vous dire combien j'aurais voulu vous
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avoir avec mot, afin que vous eussiez, ne fût-ce qu'une idée de ce qu'un homme unique et complet peut faire et accomplir. Si Von n'a pas vu la cha* pelle Sixtine, on ne peut se faire une idée tangible de ce que peut un seul homme!
Une impression de calme et de clarté, la vision directe des choses autrefois apprises dans les livres, la contemplation et l'intelligence du grand qui l'attire par instinct, voilà les premiers effets produits sur Gœthe par le séjour de Rome. A ce moment elle lui apparaît — et il la proclame — une grande école de vie, une source de renaissance intérieure :
On est pour ainsi dire obligé d'y naître à nouveau. L'homme le plus ordinaire devient ici quelque chose ou tout au moins il s^ élève à une conception qui sort du vulgaire, alors même qu'elle ne peut le pénétrer jusque dans son être intime.
Au moment de partir pour Naples et pour la Sicile, Gœthe, parcourant d'un regard le séjour de quatre mois qu'il vient de faire dans la ville, bien loin de croire qu'il a tout vu, reconnaît que le but s'éloigne à mesure qu'on avance, et il proclame l'immensité presque insondable de Rome :
// me devient toujours plus difficile de rendre compte de mon séjour à Rome; de même en effet qu'à mesure qu'on avance sur la mer, on trouve la mer plus profonde, de même en est-il pour moi, plus je contemple cette ville.
Un spectacle pareil donne, à toute âme capable de l'accueillir, une grande leçon de modestie, pour ne pas dire d'humilité. Dès son premier séjour Gœthe a entendu cette leçon et en a fait son profit :
Je pensais bien que je prendrais ici une bonne
leçon; mais je ne me doutais pas que je devrais pareillement retourner à l'école, que je devrais tant oublier ou plutôt que je devrais tout rapprendre. Maintenant fen suis persuadé, je m'y suis donné tout entier et plus je dois me renoncer moi-même, plus je me réjouis. Je suis comme un architecte^ qui voulait construire une tour et qui avait posé un mauvais fondement... Le ciel veuille qu'à mon retour se fassent sentir les conséquences morales de ce que m'a appris la vie dans un monde plus vaste. Car, à côté du sens artistique, c'est le sentiment moral lui aussi qui éprouve un grand renouvellement.
Ce n'est pas seulement le spectacle et le contact de Rome qui eurent sur Gœthe cet heureux effet de rénovation, c'est aussi le genre de vie qu'il y menait, et le genre de société qu'il y avait choisi. Voici, dans une lettre du i6 février 1788 au jeune Frédéric de Stein, le joli croquis d'intérieur que Gœthe trace de cet atelier des Allemands {Studio dei Tedeschi) où il est établi modestement sous les auspices du peintre Tischbein :
Notre petit ménage va tout à la bonne. M. Kayser compose la symphonie, les lieds et les intermèdes pour Egmont. M. Schûtz de Francfort peint un tableau et dessine tout au monde. M. Bury, de Hanau, dit Fritz second, fait des dessins d'après Michel- Ange à la chapelle Sixtine. Notre vieille fait la cuisine; notre vieux (le père de Filippo) rôde autour d'elle; la servante boiteuse jase plus qu'elle n'agit; le valet de chambre, un ex-jésuite, recoud les habits et sert à table, et le chat emporte les têtes des alouettes dont nous mangeons souvent. Il ne
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manque que toi pour apprendre de tous, et f intéresser à tout.
La vie d'artiste, la vie libre, heureuse, insouciante et gaie de l'artiste qui travaille et qui réussit, voilà ce que Gœthe a retrouvé à Rome, et c'est là une des plus pures joies qu'il y goûte.
Au lieu des vieilles grandes-duchesses, des conseillers auliques guindés et jaloux, il fait sa société des peintres, des graveurs et des artistes allemands et suisses. Angelica Kauffmann (née à Coire) est sa grande amie, et il se lie d'une intimité étroite avec le brave peintre et historien d'art, Heinrich Meyer. Je ne puis pas dire tout ce que je dois à un Suisse tranquille, laborieux et solitaire Jiommé Meyer.
C'est dans cette atmosphère paisible et créatrice que Gœthe achève d'écrire, le 6 janvier 1787, son I phi génie, la première de ses grandes œuvres qui ait mûri, pour la perfection, sous le soleil d'Italie et dans la paix de Rome. Le 5 septembre suivant, . Egmont^ achevé à son tour, était envoyé à Weimar. • L'artiste a triomphé en lui du dilettante; l'homme de cour et l'homme d'action ont cédé le pas au poète. Rome, qui a vu la Renaissance de l'art antique, fait éclore, deux siècles et demi plus tard, et sans s'en douter, la renaissance du génie poétique de Gœthe ! C^est là à nos yeux un des titres de gl^oire donjja Ville éternelle a le droit de se montrer le plus fière.
Si le premier séjour de Gœthe à Rome a été pour lui une source de rénovation intérieure, le second
séjour, après plus de trois mois passés à visiter Naples et la Sicile, marque encore un pas en avant.
C'est maintenant l'enthousiasme de Rome qui s'exprime à chaque page du journal et des lettres, c'est une joie parfaite, c'est un bonheur absolu et sans mélange, qui éclate à chaque rencontre de l'artiste avec le beau, du croyant avec son Dieu.
Les lettres de cette époque sont pleines de ces témoignages de bonheur; je ne puis en indiquer que quelques-uns.
Après avoir vu les Poussin et les Claude de la galerie Colonna, Gœthe écrit :
Je ne veux plus avoir de repos jusqu'à ce que rien ne soit plus pour moi parole et tradition, mais bien conception vivante... Je suis heureux et je jouis de mes jours.
Et il ajoute vers le même temps :
Si vous pensez à moi, pensez à un heureux. Je retrouve ma première jeunesse jusque dans de menus détails, parce que je suis livré à moi-même, et d'autre part la hauteur et la dignité des objets m' élèvent aussi haut et me conduisent aussi loin que peut atteindre mon existence de ces derniers temps. Mon œil se forme d'une façon incroyable et ma main ne restera pas tout à fait en arrière. Il n'y a qu'une Rome au monde, et je me trouve ici comme le poisson dans Veau... Rien ne trouble l'atmosphère de mes pensées, sinon de ne pouvoir partager mon bonheur avec ceux que j'aitne.
Une phrase de Gœthe résume tout ce second séjour : Ma vie actuelle est parfaitement semblable à un rêve de jeunesse. 11 ne s'en tient plus, comme naguère, au grand et au sublime. Il voit tout ce
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qu*on peut voir de Rome et, devant les spectacles les plus divers, il goûte les joies d'art les plus intenses et les plus délicates.
A la fête des saints Pierre et Paul, il contemple rillumination de la coupole de Saint- Pierre et ce spectacle, unique au monde, lui apparaît comme un conte prodigieux dont on ne peut croire ses propres yeux. Il parcourt les collines des castelli romani, et séjourne à Castel-Gandolfo et à Frascati qui lui laissera l'impression du Paradis. Tout le jour il travaille et le soir, au clair de lune, il se promène dans les claires et nobles villas. Il y esquisse avec une blonde et belle Milanaise, amie d'une noire Romaine, sa voisine au Corso, une délicate et pure idylle qu'il a contée avec une fraîcheur charmante d'émotion poétique et discrète. Il note sur la couleur du paysage romain, sur sa lumière, sur ses ombres, claires et bleues, sur les lointains vaporeux et bleuâtres et sur l'enveloppe de l'atmosphère qui atténue les tons crus en les fondant, des impressions si exactes et si subtiles de vision qu'un pleinairiste d'aujourd'hui les contresignerait sans hésiter. Oest un éclat et en même temps une harmonie, c^est une gradation de tons dans l'ensemble, dont on n*a aucune idée dans le Nord.
Aux abords mêmes de la ville, il visite la modeste et très curieuse abbaye des Trois-Fontaines, l'imposante basilique de Saint- Paul-hors-les-murs, dont l'intérieur lui fait une grande impression, la puissante fontaine de l'Acqua Paola au Janicule.
Dans la ville même, il parcourt de nuit et à la lueur des flambeaux les musées de sculpture du Vatican et du Capitole; mais, sur ce spectacle-là, il
se contente, avec une modestie rare, d'enregistrer les impressions et les commentaires de son ami H. Meyer.
A l'Académie de Saint-Luc, il se plonge dans la contemplation du prétendu crâne de Raphaël dont on n'admet plus aujourd'hui l'authenticité, crâne si dépourvu de bosses que la théorie de Gall en paraît sérieusement compromise aux yeux de Gœthe. Raphaël, en effet, lui est devenu maintenant presque aussi cher que Michel-Ange, et il passe des heures délicieuses à savourer les fresques de la Farnésine (i) ou les Arazzi du Vatican. Gœthe consacre à ces admirables tapisseries une longue étude, qui en rapprochant de ces reproductions les cartons originaux de Raphaël ou telle gravure de Marc- Antoine d'après le maître, est une page de critique artistique infiniment remarquable. Les réflexions de Gœthe sur la composition du Châtiment d'Ananias et de Saphir a justifient pleinement la conclusion de ce chapitre : Confessons sans détour qu^une telle étude a été pour nous une des plus belles joies d^une vie déjà longue. La virilité, le sérieux moral, la grandeur de l'inspiration, qui frappaient Gœthe dans toutes ces compositions, n'ont-ils pas été accentués et renforcés dans les tapisseries par le rude eénie des ouvriers du Nord? C'est là une question que Gœthe ne se pose pas, et que je ne me charge pas de trancher.
(i) Cette salle ou plutôt cette galerie est ce que je connais de plus beau en fait de décoration, malgré tout ce qu'on y a gâté et restauré.
Si tous les spectacles de Rome enchantent Goethe, à part celui des Catacombes de Saint-Sébastien, où il se sentit si mal à son aise qu'il dut battre en retraite avec précipitation, c'est toujours le spectacle de la sculpture antique qui l'émeut davantage et qui exalte son enthousiasme. Devant la tête de Méduse du palais Rondanini, il s'écriera :
La simple idée que quelque chose de pareil existe au monde, et quil ait été possible de créer cette chose-là, double votre puissance d'humanité. Comme je parlerais volontiers de cela, si tout ce qu'on pourrait dire sur une œuvre pareille n'était pas vaine sonorité, L^art est là pour qu^on le voie et non pour qu'on en parle, surtout pas en sa présence. Comme fai honte aujourd^ hui de tout le bavardage d'art auquel je me suis complu autrefois.
a L'art est là pour qu'on le voie et non pour qu'on en parle », quelle confession dans la bouche d'un Allemand et d'un penseur, et quel pas en avant fait par Goethe! Pour le guérir de l'esthétique raisonneuse des métaphysiciens nuageux et des critiques ergoteurs, il a suffi que Gœthe vive à Rome avec des artistes pratiquants et militants — et qu'il se fasse initier par eux et s'exerce lui-même, avec sa prodigieuse et inlassable activité, à la technique de leur art : dessin, perspective, peinture, modej lage, architecture.
Certes son clair bon sens lui montrera, au bout de quelques mois, qu'il est et doit rester écrivain et poète, qu'il ne sera jamais ni peintre, ni architecte,
GŒTHE A ROME
ni sculpteur; mais il en sait du moins assez pour exécrer le bavardage d'art des gens de goût, amateurs, dilettantes et connaisseurs, qui ignorent tout de la technique d'un art et des conditions de vie et de création où sont placés les artistes.
Il sait maintenant comment il faut juger une œuvre d'art, et il écrit cette page admirable où les principes modernes de la critique et de l'histoire de l'art sont pressentis et proclamés avec une netteté parfaite :
Il y a une certaine espèce de jugement empirique qui, depuis longtemps, a été mis surtout en vogue par les voyageurs anglais et français. On exprime son jugement instantané et dépourvu de préparation sans seulement réfléchir le moins du monde que chaque artiste est conditionné par de très multiples facteurs, par son propre talent particulier, par ses prédécesseurs et ses maîtres, par le lieu et lejemps où il vit, par ceux qui le protègent et qui lui font des commandes . On ne tient aucun compte de tous ces éléments si nécessaires à une juste appréciation, et c'est alors un affreux mélange d'éloge et de blâme, d'affirmations et de dénégations, au milieu duquel la valeur caractéristique des objets discutés disparaît complètement .
Le 9 février 1788, il exprime encore, en termes plus familiers, l'horreur que lui inspirent les amateurs ignorants et suffisants qui discutent de l'art sans en connaître les moindres éléments :
y ai lu ces jours le livre de Léonard de Vinci sur la peinture, et je comprends maintenant pourquoi je n'ai jamais rien pu comprendre à la peinture. Oh! que je trouve heureux les simples spectateurs. Ils se
GŒTHE A ROME
trouvent si forts, ils se trouvent quelque chose de si bien ! Et de même les « amateurs » et les « connaisseurs ». Tu ne saurais croire quel petit peuple confortable ils font, tandis que le véritable artiste est toujours humble (i). Mais f ai de nouveau un dégoût qui ne se peut exprimer à entendre quelqu^un juger quand il ne travaille pas lui-même. Comme la fumée de tabac, de tels propos me causent un malaise immédiat,
« Le véritable artiste est humble », dit Goethe. Et il le montre par son exemple quand — après avoir achevé Egmont, avancé Tasso et Wilhelm Meister — il termine la liquidation de son passé en coordonnant les huit volumes de ses œuvres complètes et qu'il écrit le i" février 1788 :
y ai revu mes petites poésies et pensé au huitième volume que je publierai peut-être avant le septième, Oest une chose étrange de faire ainsi la somme (summa summarum) de sa vie. Combien peu de traces il reste pourtant dune existence!
Maintenant, la leçon de Rome a profité. A la prodigieuse activité du début, le calme succède. Goethe a ressaisi sa propre nature et retrouvé sa véritable vocation. Le 6 février 1788, il écrit :
Je suis en plein calme, en pleine clarté sur moimême... Je suis trop vieux pour l'art plastique; il est donc indifférent que fy patauge un peu plus ou un peu moins. Ma soif est calmée \ je suis dans la
(i) Kleinîaut^ c'est-à-dire qui ne parle pas à haute voix.
bonne voie, celle de la contemplation et de Vétude; ma jouissance est paisible et sobre.
Quinze jours plus tard, le 22 février 1788, il revient sur la même impression en termes plus explicites encore :
Je suis actif et content, et j'' attends V avenir. De jour en jour je vois plus clairement que je suis né pour la poésie et, que dans les dix années au plus où je pourrai encore travailler (il en eut encore quarante-quatre!) mon devoir sera de cultiver ce talent et de faire encore quelque chose de bon, puisque le feu de ma jeunesse m^a fait réussir mainte chose sans grande étude.
Le 14 mars 1788, il écrit :
Par suite de circonstances extérieures, j'ai du prendre certaines mesures, — par lesquelles mon séjour à Rome est devenu toujours plus beau, plus utile et plus heureux. Oui! je puis dire que dans ces huit dernières semaines f ai goûté les plus hautes jouissances de ma vie. Je connais maintenant le point maximum du thermomètre d'après lequel je pourrai à l'avenir juger de mon existence.
Plus tard encore, tout à la fin de son séjour à Rome, Gœthe peut le proclamer, sans fausse honte comme sans orgueil : A Rome je me suis retrouvé moi-même, je me suis senti d'accora avec moi-même, heureux et sensé.
Non seulement il s'est retrouvé poète, artiste et créateur, mais encore et surtout il a trouvé dans l'art classique — dans la sculpture antique surtout — la forme artistique, le mode d'expression parfait qu'il cherchait en vain à Weimar, qu'il devinait et désirait, sans parvenir à l'atteindre et à le toucher.
iii:
La présence réelle du sol classique lui a révélé le secret de la forme classique.
C'est là ce que proclament toutes les lettres des derniers temps de son séjour, dont je ne veux citer ici que ce bref fragment : Mes idées titanesques n'étaient que des fantômes qui présageaient une époque plus sérieuse. Je suis plongé maintenant dans r étude de la forme humaine qui est le non plus ultra de tout savoir et de toute activité humaine... Maintenant je vois, maintenant je jouis de ce que l'antiquité nous a laissé de plus haut — les statues!
Oui, je vois clairement aujourd'hui que Von peut étudier pendant toute une vie pour arriver seulement tout à la fin à s'écrier : Maintenant je vois, maintenant je jouis !
Mais au delà de l'étude de la forme humaine, au delà de la plastique antique et de ses chefs-d'œuvre, il y a l'état d'esprit, les conditions de vie qui ont rendu possible cette forme d'art incomparable. Gœthe n'a eu garde de le méconnaître :
Quand on se trouve, continuellement, comme c'est le cas à Rome, en présence des chefs-d'œuvre plastiques des anciens, on se sent, comme en présence de la nature, devant quelque chose d'infini, d'insondable, ^impression du sublime, du beau, si bienfaisante qu'elle puisse être, nous inquiète, et nous désirons exprimer par des mots nos sentiments, notre vision, pour cela il faudrait d'abord reconnaître, pénétrer, saisir; nous commençons alors à distinguer, à différencier, à classer, et cela encore nous paraît, sinon impossible, du moins extrêmement difficile, et alors nous en revenons finalement à contempler, à jouir et à admirer.
GŒTHE A ROME
Mais, en somme, l'effet le plus décisif de tous les chefs-d'œuvre, c'est de nous replacer dans l'état de V époque et des individus qui les ont créés. Entouré de statues antiques, on se sent en plein mouvement de la vie naturelle; on se rend compte de la diversité de la forme humaine, et l'on est ramené à l'homme à son état le plus pur, en sorte que le spectateur lui* même revient à la vie et à la pure humanité.,. Comme on peut à Rome jouir jour après jour d'une telle compagnie, on en devient aussi avide, et l'on veut s'entourer de pareilles images... Quand on ouvre les yeux le matin, on se sent en contact avec ce qu'il y a de plus excellent; toute notre pensée et toute notre réfiexion se trouvent escortées de ces images-là, et il nous devient impossible de retomber dans la barbarie.
La vie naturelle retrouvée, le monde des sens reconquis, voilà, en dernière analyse, le résultat suprême du long séjour de Gœthe en Italie. La belle ^ sensualité, saine et forte, antique et païenne, que respirent les Elégies romaines n'a pas d'autre source, ni d'autre provenance. Que ces admirables vers aient été écrits en Allemagne, que la jeune Christiane Vulpius f en ait été la sensuelle héroïne, cela est très certain, mais il est non moins incontestable que c'est à Rome que Gœthe avait retrouvé le sens de la forme et de la couleur, le sens de la vie naturelle et antique qui font la vraie beauté des Élégies. Bien plus, ce sont les souvenirs, les paysages, les ostéries même de
Rome qui sont partout présentes dans ces vers où la volupté poétique de l'art ennoblit et embellit les élans de la ferveur amoureuse. S'il paraît établi que Gœthe, dans son premier séjour à Rome, s'abstint de tout ce qui peut ressembler à l'amour, il est non moins certain que, dans son second séjour, il n'accorda qu'une très faible part, une part insignifiante de son temps, au culte de l'éternel féminin. C'est ce qui me semble résulter et d'une conversation de Gœthe avec Eckermann (8 avril 1829) et de la première élégie elle-même :
O pierres f parlez-moi! oh! parlez-moi , palais ailiers,
Rues, dites un mot! Génie, ne f animes-tu pas?
Oui! tout a une âme dans tes murailles sacrées^ ô Rome éternelle!
Pour moi seul tout se tait encore. . .
Eglises, palais, ruines, colonnes, je regarde encore tout cela comme un homme réfléchi qui utilise avec intelligence son voyage.
Mais cela passera vite, et ensuite ce sera un temple unique, le temple d^ amour seul, qui recevra r initié.
O Rome, tu es un monde, cela est vrai, mais, sans V amour, le monde ne serait pas le monde, et Rome ne serait pas Rome.
Plusieurs autres élégies, la seconde, la cinquième, la sixième, la quinzième, semblent, par la précision du détail évoqué, faire une allusion directe à quelque aventure amoureuse, peu importante d'ailleurs^ de Gœthe à Rome. Aussi bien G. de Humboldt rapporte avoir vu à Rome une ancienne maîtresse de Gœthe, dont les grâces fanées n'évoquaient pas le souvenir
GŒTHE A ROME
d'une jeunesse exceptionnellement belle. Quoi qu'il en soit de ce détail biographique, on trouve dans les Élégies, et c'est ce qui en fait pour nous le meilleur charme, l'écho direct de la vie heureuse et libre de Gœthe à Rome, de sa ferveur pour l'antiquité retrouvée, de son enthousiasme vrai pour la Ville éternelle. Il n'est pas jusqu'à l'O^^^r/â; délia Campana, le modeste cabaret de Monte-Savello, aux abords du théâtre de Marcellus, où Gœthe allait avec ses amis déguster, parmi la plèbe pittoresque de ce quartier pauvre et populaire, le vin des castelli romani, qui n'ait laissé sa trace poétique dans les Elégies.
Voici le début de la quinzième :
Je n* aurais jamais suivi les Césars jusque chez les lointains Bretons,
Mais Florus m^aurait facilement entraîné à la popine!
— Car je hais beaucoup plus les brouillards du triste Septentrion que le peuple actif des puces du midi.
Soyez saluées, dès aujourd'hui, et dun plus beau salut, ô vous^ tavernes,
Ostéries, comme le Romain vous dénomme à bon droit,
Car vous m' avez fait voir aujourd'hui mon aimée,
Accompagnée de V oncle qu'elle trompe si souvent ^ cette bonne fille, pour me posséder.
Là se dressait notre table qu'entourait le cercle Hdèle des A llemands,
Et en face V enfant choisit sa place et s' assit à côté de sa mère,..
L'ivresse de Rome et des dieux anciens, voilà,
avec la joie simple de l'amour naturel, ce qui anime l'hymne triomphal des Elégies romaines.
Gœthe a en effet trouvé à Rome, ou si l'on veut retrouvé le sens de la vie naturelle, de la beauté classique, du monde extérieur. Mais, de tout cela, il n'a senti que la joie et la force de vie, il n'en a pas senti la mélancolie et l'impression glaciale de destruction et de mort. Voici la page capitale et superbe, dont il faudrait peser et méditer chaque mot, car elle contient la somme des impressions et des expériences romaines de Gœthe. Avant de partir, il a revu rapidement la ville, ses principaux monuments et les plus insignes chefs-d'œuvre d'art qu'elle renferme, et il écrit :
Dans cette rapide promenade^ fat eu le sentiment ^ V intuition et la vision de ce qu^on pourrait appeler au plus haut degré la présence du sol classique. y entends par là la sensation et la conviction intellectuelle que c'est ici que le grand a été, est et sera.
Que ce qu'il y a de plus grand et de plus sublime passe, cela est dans la nature du temps et des éléments physiques et moraux qui agissent librement les uns contre les autres. Dans cette vision tout à fait générale de Rome, nous ne pouvions éprouver de la tristesse en passant devant ce qui est détruit, mais bien plutôt de la joie à constater tout ce qui a été conservé et tout ce qui a été restauré, plus superbe et plus extraordinaire qu'il n'ait jamais été,
V église de Saint-Pierre est certainement une conception aussi grande, plus grande même et plus
GŒTHE A ROME
hardie qu'aucun des temples antiques. Ainsi nous avions sous les yeux non seulement ce que deux mille ans ont dû détruire, mais aussi, du même coup, ce qu'une civilisation plus avancée a su produire à son
tour.
Même les oscillations du goût artistique — effort vers la grandeur simple, ou retour au petit et au compliqué, tout cela est un signe de vie et de mouvement. L'histoire de l'art et celle de l'homme étaient sous nos yeux dans leur parallélisme.
// ne faut pas nous laisser abattre quand la pensée s'impose à nous que tout ce qui est grand est aussi passager. Au contraire, quand nous constatons combien le passé a été grand, cela doit nous encourager à créer quelque chose d'important, afin que cette œuvre, fût-elle même tombée en ruine, encourage nos successeurs à une noble activité, stimulant dont nos devanciers ne nous ont jamais laissés manquer nous-mêmes.
Ainsi donc Gœche n'a pas pleuré sur le passé disparu, il a salué la vie qui renaît sans cesse et, dans l'effondrement de la beauté ancienne, il a vu l'encouragement et l'impératif de créer de la beauté nouvelle pour la joie de l'humanité éternelle.
Tel est le dernier mot de Gœthe sur Rome. Rome lui a donné ainsi, avec la joie et la sérénité, le courage volontaire de la création artistique. Classique, optimiste et païen, il n'a vu en Rome que ce qui en reste debout, le trésor de la beauté antique et de la vie naturelle. C'est à Chateaubriand, mélancolique, inquiet, romantique et catholique, au moins par l'imagination, qu'il appartiendra d'en dégager la mélancolie, la désolation et la mort. Gœthe a vu
dans Rome surtout la vie, Chateaubriand en sentira surtout la mort.
Après un tel séjour, après de telles expériences de vie et de telles émotions d'art, on comprend sans peine combien furent douloureux et poignants les adieux de Goethe à Rome. Il nous l'a dit dans cette page, empreinte de grandeur et de simplicité, où reparaissent curieusement, dans un décor tout classique, les traces indéniables d'un romantisme inné :
Mon départ de Rome devait être préparé d'une façon toute solennelle. Trois nuits auparavant^ la pleine lune régnait dans le ciel le plus clair, et la magie y si souvent ressentie, qui se répand ainsi sur V immense ville, était alors dans toute sa force et son intensité. Les grandes masses de lumière — éclairées comme par un jour très doux, avec leurs oppositions d'ombres profondes, parfois illuminées d'un reflet qui faisait surgir un détail, nous donnaient la sensation d'un autre monde plus simple et plus grand» Après des jours de distraction — souvent péniblement passés — je fs cette promenade nocturne tout seul, suivi de quelques amis. Après avoir franchi, sans doute pour la dernière fois, le long espace du Corso, je gravis le C apitoie qui se dressait dans le désert comme un palais des fées. La statue de Marc- Aurèle rappelait au promeneur le commandeur de Don Juan et lui donnait à entendre qu'il entreprenait là une chose peu commune. Je descendis néanmoins l'escalier derrière la colline. Plongé dans l'ombre et projetant de l'ombre, l'arc de triomphe de Septime-Sévère se dressait devant moi. Dans la solitude de la Voie Sacrée, les monuments si familiers et si
GŒTHE A ROME
connus pourtant, m' apparaissaient étranges et semblables à des fantômes. Mais quand je m'approchai des restes sublimes du Cotisée et que fen aperçus à travers la grille l'intérieur clôturé, je ne puis nier qu'un frisson d'horreur me traversa et me fit hâter mon retour.
Quelques jours plus tard, il conclut ainsi :
A mon départ, f éprouvai une douleur d'une espèce particulière. Quitter cette capitale du mond^ dont on fut pour un temps citoyen, sans espoir de retour, cela produit un sentiment qui ne peut se rendrepar des paroles. Personne ne peut le partager, s'il ne l'a éprouvé lui-même.
Ainsi parle Gœthe. Et à tous ceux qui éprouveraient à leur tour cette douleur de quitter Rome, je souhaite qu'ils puissent répéter aussi ce que Gœthe écrivait, avant de partir, au grand-duc Charles- Auguste, le 25 janvier 1788 :
Le but principal de mon voyage était de me guérir des maux qui me tourmentaient au pays, et qui, en dernier lieu, me rendaient impropre à tout emploi, et ensuite d'apaiser la soif ardente que j'avais de Part véritable. Le premier de ces désirs est assez bien satisfait, le second l'est parfaitement.
En apaisant sa soif d'art véritable, en lui révélant le secret de cet art, qui est la grandeur simple, Rome a rendu Gœthe à lui-même et elle nous a donné ces œuvres de beauté classique qui sont les Elégies romaines, Iphigénie, Torquato Tasso et Egmont. '
Et si c'est surtout la Rome antique et païenne qui a exercé sur Gœthe cette merveilleuse action de rénovation et de renaissance intérieure, nous aurons
l'occasion de montrer, à propos de la Rome chrétienne et catholique, que, sans se laisser pénétrer ni dominer par elle, le grand Allemand sut l'étudier avec conscience et en parler avec sérieux, dignité et élévation.