‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 56 sur 91 · COMME IL EST AISÉ D'ÊTRE BÊTE AVEC LA FEMME QU'ON AIME · texte numérisé non relu

COMME IL EST AISÉ D'ÊTRE BÊTE AVEC LA FEMME QU'ON AIME

Je demandois à un homme pourquoi il avoit la rage de n'aimer que des laides. — « C'est qu'elles m'aiment , me dit-il. — Et les belles? — Elles s'aiment. » Cet homme étoit judicieux; il gagnoit au bonheur d'être aimé ce qu'il perdoit du côté de l'amour-propre qu'on met à subjuguer les belles.

Al y a toujours rivalité entre un bel homme et une belle femme. Si, d'abord, celui-là cède tout à l'autre pour la subjuguer, celle-ci se soumet en cédant. Le règne commence par le foible et finit par le fort : ce qui prouve qu'il y a tromperie et tyrannie en amour. Milton nous l'a dit : le paradis terrestre est dans l'innocence ; aussitôt qu'elle est flétrie, la foiblesse, l'inquiétude, le dépit, les querelles et le désordre la remplacent. Quel triste rôle que celui de l'homme de peu de mérite qui, par son crédit et son opulence, se fait écouter d'une belle femme ; ou d'un vieux financier qui veut être aimé de la beauté dans l'indigence ; ou d'un sot qui courtise une femme d'esprit ; ou d'un nigaud de province qui veut rendre honnête la jolie prostituée de Paris; ou d'un cafard qui, après avoir quelque temps imploré le ciel avec sa dévote pour la conversion des pécheurs, use de tous les ressorts de son esprit pour rétorquer ses argumens, et

finir par se jeter aux genoux de celle qui naguère étoit prosternée à ses pieds ! Quel emploi pour un homme (de chair) de pénétrer dans les replis les plus secrets de la conscience d'une belle pénitente, d'une pénitente qui ne l'est point, et qui prouve par ses aveux que ses habitudes sont enracinées ! Quel emploi dangereux que celui d'un homme qui entend dire à la beauté souffrante, qu'elle est négligée par son époux ! En lui conseillant des bains rafraîchissans, ne s'imprégnera-t-il pas lui-même du feu qu'il veut éteindre? Veut-il l'éteindre en effet, puisque luimême brûle d'un feu pareil ? Quel emploi que celui de l'homme qui interroge l'innocente beauté pour découvrir ses penchans secrets ! N'est-ce pas là qu'elle va apprendre si elle a péché, et ne vaudroit-il pas mieux qu'elle restât dans le doute ? Malheur à tel homme s'il est né vif, sensible et spirituel. Plus heureux s'il est imbécile de naissance ou stupéfié par l'âge ; mais, dans les deux cas, sa mission est dangereuse pour lui ou pour sa pénitente; car s'il est insensible aux aveux d'une Circé repentante, il est inhabile pour l'exhorter à éviter la récidive et ignore son langage qui est celui du monde. Si c'est une jeunesse presqu'innocente qu'il écoute, ses exhortations outrepasseront la mesure du délit non-intentionnel. Combien de fois alors l'innocence n'entrera-t-elle pas au confessionnal pour en sortir criminelle ! S'il est homme d'esprit et de bonnes mœurs, son emploi est le plus terrible qu'il soit dans la société : sa conscience, son honneur, sa réputation, sa probité le font résister, tandis que chaque jour le vautour du désir le dévore. Passons aux autres.

On voit de très bons mariages contractés avec des femmes qui ont été peu délicates sur l'article des mœurs. Fatiguées du désordre, rien ne peut plus les y entraîner après leur union avec un honnête homme: c'est pour elles une nouvelle vie, dont elles sentent tout le charme; elles se font un plaisir, une gloire, un devoir de réparer le passé par le présent. Mais il n'appartient qu'à l'homme du monde de lire au fond de l'âme d'une femme, qui souvent ne s'est égarée que par la force des circonstances ; il n'appartient qu'à lui de distinguer celle qui seule peut faire son bonheur. L'imbécile dont nous avons parlé n'est épris que des charmes extérieurs d'une belle courtisane; il est incapable

de la fixer au bien : il fait un sot marché; il n'a été épousé que pour son argent, qui ne servira qu'à combler sa honte.

Souvent les gens de lettres épousent leurs gouvernantes; ils ont raison. Ils ont été gouvernés longtemps; chez eux l'habitude est contractée; nul changement dans leur manière de vivre ne peut leur convenir; ils sentent qu'il nuiroit à leurs travaux, à leur tranquillité; je le répète, ils ont raison. 11 faut à l'homme studieux, non la femme la plus riche, la plus belle, la plus spirituelle, mais celle qui lui convient. Que dirons-nous du sot qui courtise la femme d'esprit ? Il en est le jouet. Plus il s'efforce à lui plaire, plus il s'enfonce dans sa gaucherie et lui déplaît. C'est le matériel luttant avec l'esprit; c'est le rôle le plus triste de l'homme du commun. Quelle différence entre cette union et celle de deux êtres bien assortis ! Que de finesse et de délicatesse dans ce qu'écrivoit une femme aimable à son amant éloigné d'elle : « Mandez-moi, sans détour, combien de lettres vous avez reçues par le dernier courrier, et laquelle vous avez ouverte la première, je saurai si vous m'aimez toujours. » Quand on prétend le forcer à rendre les armes, l'amour ne connoît point d'égards; c'est le vrai Prothée qui sous mille formes échappe à ses liens ; et, mieux que lui, il sait feindre d'être subjugué, d'accorder tout ce qu'on lui demande sans se donner luimême. La fortune d'un vieil amant peut réduire une belle; mais, en se victimant, elle conçoit déjà l'envie de se dédommager du sacrifice qu'elle fait à l'amour; et plus on exige d'elle, plus elle croit juste de se venger. L'amour est le seul bien qui ne se paye point par échange ; si ce n'est lui-même, il ne connoît plus d'équivalent ni de synonyme. Disons, de plus, que même entre amans véritables, il n'est point de juste balance. D'abord l'homme aime trop, et puis pas assez ; trop quand il espère, pas assez quand il possède. La femme est d'abord indécise, et puis manifeste trop son penchant, si elle n'est pas adroite. Le plus beau rôle n'appartient pas à celui qui aime le mieux, mais à celui qui se voit aimé en plus que l'autre. C'est à l'école des femmes qu'il nous faut aller pour apprendre la tactique d'amour. Oh ! comme elles savent au juste comment il faut nous aimer, chacun selon son mérite et son caractère ; s'il faut plus ou moins piquer notre suffisance par un dédain artificiel !

Il est difficile qu'une femme soit gauche en amour : elle tire parti de tout, même de sa foiblesse et de sa prétendue ignorance. Mais souvent, rien de si gauche que l'homme sûr de plaire; sa supériorité doit se manifester par des actions héroïques, en laissant à la femme les démonstrations non effectives. L'homme qui gémit, soupire et pleure, cesse d'être homme; pour la femme, alors, c'est un Adonis dont elle a regret de ne pas faire sa chère compagne : pas assez homme, pas assez femme, c'est le moins des deux sexes. La femme voit avec orgueil son maître prosterné devant elle; elle se plaît alors à retarder le dénouement qu'elle désire au fond de son âme; mais ayant peut-être encore plus d'amour-propre que d'amour, elle ne se rend qu'à la dernière extrémité. Elle fait mieux encore : elle nous accuse de violence, renie son consentement antérieur, pour recommencer de plus belle à filer ce qu'elle nomme le parfait amour. Laissons-la faire cependant, elle seule sait donner du prix et de la décence à la plus roturière des passions.

Oh ! combien souvent l'amour est profané chez l'homme grossier ! Entre sauvages il l'est moins ; là comme chez nous, si l'homme est plus fort, la femme est plus fine, et la liberté naturelle y établit plus d'équilibre. Mais chez les gens grossiers de nos habitations, la femme est gourmandée de toute manière. Esclave la nuit comme le jour, la brutalité la poursuit. Combien de fois elle lave de ses larmes l'enfant qu'elle presse contre son sein maternel ! Oui, les unions les moins bien assorties ont besoin de procédés et réclament la décence. Parmi les gens bien nés, même en se haïssant, une manière polie de se détester, de se parler, les distingue. Monsieur et Madame remplacent chez eux les mots obscènes dont le peuple se sert ; chez eux, dis-je, quand leur haine est au comble, leur langage conserve encore le vernis de la politesse. « Monsieur, vous m'avez manqué »; « Madame, vous me déshonorez; je veux, j'ordonne... » La fureur, la rage peuvent faire sauter l'homme de qualité sur son épée ou ses pistolets, sans que sa bouche se salisse d'injures vulgaires; jamais sa noble épouse n'entendra l'épithète grossière qu'elle sait avoir méritée. Mais généralisons notre question.

Chaque sexe a une direction naturelle dans sa manière d'aimer. L'homme qui aime en femme s'avilit, et la femme qui

aime en homme est ridicule. L'homme doit faire les avances ; supplier, en outrepassant d'autre part les bornes du respect, est l'allure des amans. Il n'est que les Turcs qui, après avoir parqué leurs femmes, ne supplient point; ils font l'amour en despotes, comme les coqs avec nos poules. Quand l'homme pleure et gémit, la femme n'en tient compte, elle ne voit plus en lui son maître ; pour qu'elle aime véritablement, il faut qu'elle craigne un peu son vainqueur, sinon elle le méprise. Après avoir subi quelque douce violence, elle aime à dire : « Monstre, comme vous m'avez traitée ! voyez comme me voilà faite ! » Et pour en être sûre, elle consulte son miroir.

La femme qui mendie l'amour ne réussit jamais, c'est une écervelée qui se condamne à souffrir. Les lettres de Mlle de Lespinasse font pitié : il n'est pas une femme qui ne la blâme de s'abaisser de la sorte pour un homme qui ne l'aime point ; on diroit qu'elle cherche la peine, comme les autres courent après le plaisir, voltigeant de branche en branche sans pouvoir se fixer; tranchant en Aristarque sur les réputations des meilleurs hommes ; divaguant, répétant dix mille fois les mêmes choses... Oh ! si pareille tête vaporeuse influençoit jadis le chef de l'Académie françoise (îj, il faut convenir qu'elle étoit fort exposée à l'erreur. La pauvre femme ne voyoit pas que son martyriseur vouloit un fauteuil à l'Académie, et point du tout un sopha chez elle. Je ne l'attaque point ici ; je prends ma revanche ; elle tranche trop inconsidérément sur mes foibles talens ; jamais l'attaque ne viendra de moi ; j'estime dans les arts jusqu'aux efforts infructueux, mais je me défends quand on m'attaque. Je l'aimois, cette femme; sa sensibilité m'intéressoit ;

(1) D'Alembert, qui aima M,,e de Lespinasse d'un amour obstiné, humble et dédaigné, et qui en mourut, pendant que, de son côté, M,,e de Lespinasse aimait passionnément le comte de Guibert, n'en fut jamais aimée et en mourut également. C'est au comte de Guibert que furent adressées, de 1778 à 1776, les Lettres célèbres, publiées en 180g. — xM"e de Lespinasse admirait beaucoup le talent de Grétry ; elle avait parlé avec enthousiasme, dans ces mêmes Lettres (3i janvier 1775), de la Fausse magie; mais elle s'était permis ensuite de ne pas aimer la musique de Céphale et Procris, à laquelle la révélation des opéras de Gluck venait de faire quelque tort, et de l'écrire ainsi : ce Cette musique a les pâles couleurs ; il faut que mon ami Grétry s'en tienne au genre doux, agréable, sensible, spirituel, c'est bien assez ; et quand on est bien fait dans sa petite taille, il est dangereux et sûrement ridicule de monter sur des échasses. On tombe sur le nez, et les passants rient. ■>■> C'est de cette phrase, que la publication de la correspondance de Mlle de Lespinasse fit connaître à Grétry, dont celui-ci «se venge » ici, avec les insinuations et les arguments habituels aux auteurs trop susceptibles.

j'attendois mieux d'une petite ingrate qui, sans reproches, a si souvent rajusté ses nerfs au son de ma musique. Ah ! qu'il est cruel de récriminer contre ceux dont l'éloge étoit dans notre cœur ! Ce n'est pas d'Alembert qui lui a inspiré la phrase où elle dit, parlant de moi, que « lorsqu'on monte sur des éehasses, on est exposé à tomber le nez par terre, et que les passans en rient. » Non, d'Alembert avoit pour moi des égards ; mais sa chère compagne, amie intime de Marmontel, vouloit jeter le blâme sur moi du peu de succès de l'opéra de Céphale et Procris. L'Aurore, amoureuse non aimée du chasseur Céphale ; une déesse suppliante et repoussée d'un mortel... Ces rapports avec la situation d'âme de la dame en question dévoient trop l'excuser en flattant son amour-propre, pour qu'elle n'accusât pas la musique de nuire au succès du poëme. J'ai beau chercher en quoi j'ai pu déplaire à cette chère vaporeuse, à moins que ce ne soit ceci ; elle voulut plusieurs fois me mettre à son régime d'opium, qui me donneroit, disoit-elle, un plaisir bien supérieur à celui que je devois éprouver en composant ma musique ; mais je l'assurois que mon travail m'exaltoit suffisamment, et qu'à un degré de plus, je ne serois bon qu'à faire une nouvelle Apocalypse. Au reste, je lui pardonne son sarcasme, comme elle pardonnoit sans cesse à celui qui ne l'aimoit pas. Je pense même qu'elle a écrit que ses lettres n'arriveroient pas au grand jour, et que cetoit pour plaire à son «gloukiste (1) martyriseur » qu'elle me régaloit en secret de son style épigrammatique. Il est possible aussi que quelqu'un de ces hommes qui font argent de tout, et qui savent que la critique qui tombe sur les hommes estimables, fait vendre un ouvrage, se soit permis d'ajouter à ce qu'elle a dit et voulu dire. En tous cas, je sais mieux que le raccommodeur d'ouvrages de femmes que le genre de la tragédie n'est pas le mien ; que plus elle est noire, moins j'y suis convenable. Je dirai de plus que la musique a peu d'emploi avantageux dans tout ce qui est du ressort diplomatique, du raisonnement etdessentimens exaltés et emphatiques : elle-même est une espèce d'emphase, un langage surnaturel et de convention; il lui faut des sentimens purs et simples à exprimer, à ennoblir;

(1) Cette épithète semble montrer que, dans certains cercles de l'époque, le nom du génial réformateur du drame lyrique se prononçait à l'allemande, Glonck.

et si déjà les paroles sont exaltées et disent tout, elle n'a plus rien à dire. C'est comme une belle femme couverte de pierreries qui offusquent sa beauté native ; ses charmes sont préférables à tous les bijoux sortis du centre de la terre.

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