CHAPITRE XX
POUR PLAIRE AUX HOMMES, SOIT AU THEATRE OU DANS LES ROMANS, FAUT-IL LEUR RETRA- CER DES VERTUS OU DES VICES?
Il faut l'un et l'autre, puis qu'ils alternent sur les deux points. Ne leur dépeindre que les vertus, ils diroient qu'on les trompe ; ne leur montrer que des vices, ils récrimineroient comme d'abus. Leur montrer trop souvent la peinture du vice seroit dangereux autant que de multiplier les exécutions des criminels : l'habitude de les voir les leur rendroient indifférentes.
Il faut encore proportionner les nuances du vice selon le peuple auquel on s'adresse : ce qui seroit peu pour l'un, seroit trop pour l'autre. Par exemple : le théâtre de Londres est trop vigoureux pour Paris et le nôtre serait insipide à Londres. Il est des défauts et des vices inhérens à chaque peuple : c'est ceux-là qu'il faut attaquer; mais il faut tout le talent d'un Molière, d'un Shakespeare pour oser accuser le peuple devant le peuple. Un auteur assez énergique peut encore le faire comparoître, en intitulant : Le peuple juge de lui-même; chaque siècle amène ses vertus, ses défauts et ses vices.
En général, les arts ne vivent que d'oppositions : le vice fait ressortir la vertu et la vertu fait haïr le vice; le difficile pour
l'auteur est de nous conduire à ce terme. La vertu n'est pas de parade, elle se cache ; elle est peu expansive et vit d'elle-même : au contraire, le vice est éclatant et n'existe que par ses victimes D'ailleurs, les victimes du vice crient vengeance; ceux qui éprouvent les effets de la vertu bienfaisante, parlent bas ; et ceux qui en sont témoins se taisent prudemment pour ne rien donner au malheur. Au reste, en sortant d'un spectacle, qui voudroit être le méchant, le menteur, le Tartufe, le glorieux, le joueur, qu'on vient d'y représenter? Personne, je pense. Qui n'admire pas l'honnête homme ? Tout le monde, excepté peut-être le coquin qui creuse le précipice où il tombera immanquablement. Mais le coquin, ou plutôt le sémillant et spirituel libertin amuse par la variété de ses inventions, tandis que l'honnête homme, toujours régulier, prête peu de mouvement à la scène. Il y a plus de raisonnement que d'esprit dans la conduite de l'homme probe : c'est la rose qui sent la rose, et toujours de même ; mais le joyeux coquin qui renverse l'ordre établi est une espèce de pot-pourri moral, ennemi de toute monotonie. Est-il étonnant qu'il attache, ne fût-ce que pour savoir quelle sera sa fin sinistre? On sait l'homme d'ordre par cœur, on sait qu'il ne dérogera pas à ses principes; l'autre est un caméléon, un Protée toujours nouveau, et nous semblons croire qu'il vaut mieux s'amuser avec un fou que de s'ennuyer avec un sage. Jean-Jacques en a dit beaucoup plus dans sa Lettre sur les spectacles, ou plutôt contre les spectacles (1); mais je ne veux pas, comme lui, ni outrer ni faire mousser la matière; je vis du théâtre et je crois que, inspecté par la police, c'est le premier plaisir salutaire de tous ceux qui concourent à l'instruction de l'homme. Le théâtre a ses dangers, sans doute; et comment ne les auroit-il pas, quand l'église même réforme les abus que le temps et les passions de ses ministres amènent dans son sein ?
Pourquoi, généralement, sait-on sa langue mieux que jamais? C'est parce que la raison se perfectionne; c'est que chaque jour le peuple va prendre sa leçon de langage, de musique et de poésie au théâtre. Instruit par nous d'abord, il devient ensuite notre juge. Quel emploi plus flatteur pour son
(1) C'est la célèbre Lettre à d'Alembert, à propos de l'article Genève dans l'Encyclopédie (Amsterdam 1758, in-8).
amour-propre que de juger ses maîtres, de leur prodiguer applaudissemens ou sifflets au gré de ses caprices ! Mais toujours juste quand le temps a mûri ses jugemens précipités, tel qu'un enfant, il revient sur lui-même et couronne aujourd'hui l'ouvrage que jadis il avoit proscrit. Perfectionner sa langue, c'est perfectionner le jugement; qui pense bien, parle bien ; il n'importe que ce soit l'un qui mène à l'autre.
Pourquoi connoit-on mieux l'homme impie, menteur, tartufe ou fripon...? N'est-ce pas parce que chacun a été épluché, analysé au théâtre?
Dans les grandes villes, que feroient des milliers d'individus inoccupés, s'ils n'avoient la ressource des spectacles? L'ennui les rendroit dangereux, et l'ennui est une maladie funeste dont les arts sont le remède. La morale dit : soyez honnête homme ; pour l'être à coup sûr, j'ajouterois : soyez utilement occupé.
Dans les petites villes, où la médisance règne, la comédie et les pauvres comédiens lui servent d'aliment. Voilà pour le théâtre : parlons des romans qu'on aime et qu'on lit en cachette, presque honteux si quelqu'un nous surprend à cette lecture. De quoi est-on honteux, je vous prie? C'est apparemment parce que le joyeux coquin et celui d'un grand caractère y sont presque toujours plus piquants que l'homme de bien. On rougit de s'amuser de fredaines et de bâiller quand on sermonne; on rougit de s'intéresser à des êtres imaginaires, moins factices que certains héros de l'histoire.
Dans les romans, l'auteur est moins gêné; les unités qui nous pressent à notre théâtre de France (1) ne commandent pas le prosateur romancier. Il nous promène dans un parc immense où nous rencontrons tous ceux avec lesquels nous avons à faire connaissance, tandis que l'auteur dramatique n'a qu'un court espace de temps et de lieu pour faire naître l'intérêt. Tout est bon dans un roman, pourvu que l'intérêt s'y trouve; le lecteur se transporte aisément d'une contrée à l'autre, il ne faut que l'avertir par trois lignes de prose. Peu de morale, beaucoup d'événemens : mort et mariage accommodent tout.
Les femmes de notre siècle composent d'agréables romans;
(1) Il s'agit de la « règle des trois unités» : d'action, de temps et de lieu, qui régit l'ancienne littérature dramatique.
leur âme, aussi tendre que mobile, est convenable à ce genre de littérature. On reconnoît surtout leur pinceau à l'abondance des larmes que répandent ou font répandre leurs personnages.
Mais ce n'est pas de quoi il s'agit : nous demandons, dans l'intitulé de ce chapitre, si, pour plaire aux hommes, il faut leur retracer des vices ou des vertus ? L'un et l'autre, avons-nous répondu, puisqu'ils alternent sur les deux points.
Quel roman a le plus réussi et mérité sa réputation? Clarisse, dira la voix publique (i); il est tout entier dans la nature. — Pauvre nature, dirois-je, si c'est là ta copie fidèle ! Car il n'est pas un personnage de ce chef-d'œuvre qui n'ait des défauts ou des vices, et qui ne fasse des bévues impardonnables. C'est peut-être après avoir essuyé ce reproche que l'immortel Richardson a conçu le plan de Grandison ; et, remarquez-le bien, lecteur, plus que Lovelace, on a dit et répété que ce héros de perfection îïétoit pas naturel ; et si beaucoup de femmes avoient à choisir entre ces deux champions... Mais taisons-nous. A commencer par la divine Clarisse, dans un de nos précédens chapitres, nous avons dit un mot de ses proches. Ne pouvoitelle pas dix fois recourir aux juges de paix si bien connus, si estimés et si prépondérans en Angleterre, et si c'est par amour qu'elle ne le fait pas, de quoi se plaint-elle? Et sa chère miss Howe qui la laisse mourir lentement, pourquoi n'agit-elle pas à sa place ? Pourquoi, sous des prétextes- controuvés, ne vole-t-elle pas à son secours? Et ce Lovelace, cet homme d'esprit qui s'occupe lui-même de toujours mentir auprès des femmes, et jamais avec les hommes, ne manque-t-il pas absolument de bon sens et de jugement quand il affirme qu'il épousera Clarisse après sa violation? Jamais libertin, de quelque trempe qu'il soit, n'a eu pareille idée : il en veut à l'honneur de tout le beau sexe, excepté à celui de sa femme. Et ce colonel Morden qui, sans doute, a reçu vingt lettres des Harlowe pendant l'action du drame; quelle affaire le retient à Florence? Ne semble-t-il pas différer pour arriver trop tard? Si tout cela
(i) Voir Chap. XL du 4e volume et XXXV du 5e, t. III, pp. 190 et 876 et notes. Clarisse Harlowe obtint en France un succès aussi considérable qu'en Angleterre. Voltaire compare l'auteur à Shakespeare. Longtemps après l'époque de Grétry, Barré et Jules Janin ravivaient le succès de l'ouvrage au moyen de traductions nouvelles.
3oi
est dans la nature, couvrons-nous le visage. Cependant, oui, c'est elle, c'est la nature nécessairement corrompue des sociétés. Vingt caractères différens agissent dans ce chef-d'œuvre ; excepté les femmes perdues, chacun a plus ou moins de défauts, mêlés à plus ou moins de bonnes qualités ; c'est un combat entre les passions humaines, représenté au vif; c'est notre nature enfin, à tel point que souvent les étrangers qui vont à Londres, et qui connoissent le roman de Clarisse, demandent dans quel canton est situé le château de Harlowe.
On demandoit aussi à Sedaine pourquoi il ne mettoit pas sur la scène cette fameuse histoire : « Parce que, répondit-il, le théâtre n'est pas un mauvais lieu » (1).
(i) Clarisse Harlowe a cependant été portée plusieurs fois à la scène, notamment en Allemagne par Lessing, dans Miss Sara Sampson, et en France par Népomucène Remercier.