‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 67 sur 91 · DANGER DU VIN CHEZ LES VIEILLARDS · texte numérisé non relu

DANGER DU VIN CHEZ LES VIEILLARDS

Le vin est le lait des vieillards; on le leur conseille et l'on a raison; mais voici des remarques qu'on peut faire et dont les vieux peuvent profiter. Outre la paralysie, j'ai remarqué que c'est presque toujours en sortant de table qu'ils font des chutes dangereuses. Leur reste d'esprit, mis en mouvement par la liqueur spiritueuse, leur communique une force factice hors de proportion avec celles de leurs organes décrépits. Quant à la paralysie des vieillards, qui leur survient assez communément après les repas, c'est, je crois, abondance de nourriture d'une part, et pas assez d'énergie stomacale de l'autre pour pouvoir digérer, qui leur donne cet anéantissement mortel. J'étois l'autre jour à un repas de bonnes gens; on chanta au dessert; un octogénaire, le verre en main (un peu tremblante à la vérité), se mit à chanter : « Vive le vin, vive l'amour!... » Je ne sais comment je le regardois, mais après qu'il eût chanté, quelqu'un me dit que j'avois l'air triste en l'écoutant. « Je craignois sans doute, lui dis-je, qu'il n'achevât pas sa chanson. »

J'aime Anacréon jusqu'à son dernier pépin; mais il n'est pas moins vrai qu'il est chez le vieillard une joie bachique, une joie d'emprunt qui donne de l'inquiétude; on craint qu'il ne se fasse mal en riant, on craint que le vieux cygne ne chante pour la dernière fois ; il communique un plaisir triste. En buvant, on craint qu'il ne se donne plus de force qu'il n'en peut supporter.

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