‹ Réflexions d'un solitaire (volume 2)Chapitre 87 sur 91 · LA VIE EN PROVINCE · texte numérisé non relu

LA VIE EN PROVINCE

...Comestible. Encore une fois, que manque-t-il en province pour qu'on ne désire pas ou qu'on n'y regrette pas Paris, la grande ville ? Il y manque le mouvement, c'est-à-dire la vie physique et morale. L'esprit, tiré de mille plantes substantielles et analogues entre elles, est plus actif, plus essentiel que celui qui n'est extrait que d'un petit nombre de ces mêmes plantes. Le bon neutralise le mauvais; trois fois le bon est meilleur qu'une seule fois. C'est ainsi que l'homme se forme avec les hommes, et que seul il croupit dans son ignorance, parce qu'il manque de comparaisons pour se juger soi-même. Plus l'homme s'isole, plus il s'abrutit. Ce n'est qu'en comparant les événements, et cent choses qui lui passent chaque jour, chaque instant sous les yeux, qu'il se forme des idées fixes une... objets de sa prédilection ; et, quand il rentre chez lui, c'est pour annoncer à sa femme un autre prochain voyage plus urgent, plus indispensable pour ses affaires ou son commerce, que celui qu'il vient de faire. De l'argent, de l'argent, ma mie, dit-il, pour que nous allions bientôt nous établir à Paris. Nous ne sommes ici que des échos,

(1) Ce feuillet se trouve dans la collection d'autographes de M. Henri Fatio, de Genève. C'est certainement une page isolée des Réflexions d'un Solitaire. Le papier est le même que celui des manuscrits de Paris, de Gand et de Liège. La page est divisée en deux colonnes ; malheureusement, la partie de droite est coupée vers le bas : d'où la lacune que nous marquons à la i3me ligne par des points de suspension.

dépêchons-nous d'aller jouer un plus grand rôle. Cet espoir soutient la plupart des habitans de province, et leur fait supporter leur monotone existence. Le désir soutient et console quand l'espérance l'accompagne; malheureusement, la majorité des provinciaux n'espère plus sortir de l'asile qui lui déplaît ; elle critique (1)... chagrine les autres à la ronde, pour dissiper son ennui et son chagrin.

Il est cependant quelques hommes qui aiment la retraite, mais bien peu de femmes. On trouve quelques hommes d'un esprit excellent, qui nous jugent sévèrement d'après nos ouvrages et nos feuilles périodiques, avec une perspicacité qui peut nous étonner. J'ai trouvé dans la petite ville de St-Etienne-en-Forest, qui n'est habitée que par des cyclopes, et où l'on trouve jusqu'à une rivière aussi noire que le Cocyte, j'ai trouvé là un homme qui me parla musique comme le plus habile professeur de Paris ou de Rome. Dans le temps de nos ridicules querelles musicales, il avoit comparé, analysé, apprécié les musiques italienne, françoise, allemande, à leur juste valeur. L'italienne, disoit-il, par son charme idéal, convient aux imaginations chaudes et exaltées qui aiment à nager dans le vague. La françoise, qui rend l'expression juste des paroles, et qui se sacrifie plutôt que de blesser la vérité dramatique (en disant ces mots il m'ôta son bonnet), doit plaire au peuple raisonneur et léger, qui a plus d'esprit que d'imagination. La musique harmonieuse et forte plaît et doit plaire aux peuples du Nord, qui aiment ce que les sciences ont de plus abstrait.

(1) «Critique» est le dernier mot de l'autographe de M. Fatio. Or, la bibliothèque du Conservatoire Royal de Bruxelles conserve une feuille détachée autographe des Réflexions d'un Solitaire qui commence par ce même mot « critique », et qui est certainement la suite de ce chapitre ; nous le donnons ici, à la place qu'elle paraît devoir occuper.

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