CONVERSATION ENTRE L'HOMME SEVERE, L'HOMME GAI. UNE DAME II LE FARCEUR
Excepté l'homme fondé et constant dans ses principes, il v a autant d'opinions parmi les hommes qu'il y a chez eux de caractères ; autant qu'il y a de nuance- dans les couleurs et les sons.
Est-ce un mal, est-ce un bien? Le contraire, à coup sûr, engendreroit une monotonie insupportable. C'est Jonc en employant des manières honnêtes qu'on peut discuter et entretenir, dans la société, le mouvement et la vie, sans lesquels elle languirait et succomberoit d'ennui. La preuve que tout ou presque tout peut se comparer à l'harmonie des sons (comme nous l'avons dit au chapitre pénultième1, c'est que le mot monotonie, ou égalité de ton, s'applique à tout ce qui a rapport à l'immobilité. C'est ce que l'on redoute le plus dans le monde; c'est la mort ou son image. Pourquoi l'homme court-il aux spectacles les plus effrayans ? Voir brûler une maison, voir pendre son semblable? Pourquoi, plus l'événement estaflreux, plus a-t-il d'empressement à y participer? Parce que là il y a mouvement, il y sent son existence et nulle monotonie. Enfin, si l'on se plaît à jeter un vernis de ridicule sur la secte respectable des Quakers, c'est uniquement parce que leurs mœurs,
leurs actions ont tant d'uniformité et de régularité qu'elles touchent à la monotonie.
Tout ce qui est spiritueux ou spirituel est actif et mouvant. Tout ce qui est matériel est réputé inactif et monotone. La monotonie est donc le mode appartenant à l'insensibilité, qui n'est jamais telle, dans l'espèce humaine, que comparativement à une sensibilité plus vive. Entre la presque nullité et l'extrême sensibilité, les sensations produites se diversifient à tel point qu'il y a toujours choc d'opinions depuis l'affirmative d'une chose jusqu'à sa négative, y compris les modes intermédiaires Il y a donc, je le répète, autant d'opinions et de manières de se sentir et de juger parmi nous qu'il y a d'individus pensans, diversement organisés. Nulle monotonie à redouter de ce côté; et si dans les petites villes on discute peu sur les sciences, on y médit d'autant plus sur les mœurs de ses voisins.
En entrant dans un salon, je suis abordé par deux hommes. L'un me dit à l'oreille droite: « Voilà l'original dont je vous ai parlé ; nous allons nous amuser. » L'autre me dit presque en même temps à l'oreille gauche, et m'indiquant le même personnage : « Voilà ce maudit farceur, comme il va nous ennuyer ! » — « C'est bien dit, dis-je à l'un. Vous avez raison, dis-je à l'autre. » C'est ainsi que les mêmes objets nous affectent diversement ; ce qui confirme qu'on ne peut plaire à tous et que tout est critiquable, depuis ÏAnacharsis de Barthélémy (1) jusqu'à l'œuvre la plus exiguë de nos boulevards. N'ai-je pas entendu une femme du plus mince talent en littérature direque si l'abbé Barthélémy n'eût pas fait le magnifique ouvrage précité, il auroit dû l'être par une femme ? A ce propos inconcevable, chacun fixe la dame avec étonnement, croyant qu'elle se désignoit.
— Oui, Messieurs, par une femme, reprit-elle, car il falloit toute la finesse de noire sexe : 1" pour redire d'une manière neuve ce qu'on savoit déjà ; 2° pour imaginer un jeune Scythe portant un nom célèbre, descendant d'u]} des sept sages, el voyageant dans la Grèce pour s'instruire; 3" pour mettre ainsi
(i) Le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, auquel l'auteur travailla durant trente
fut le plu iinl i littéraire de la fin du XVIII' siècle. Maigri l< préoccupations
politiques de cette époque troublée, l'effet fut immense ; la Grèce, i oubliée, redevint du
i mode.
en action tout cl- qu'on lui dit, ce qui donne â l'œuvre un mouvemenl el un intérêt vraiment dramatiques; 40 il n'y a voit surtout que lui ou nous qui puissions imaginer qu'en fai anl parler eux-mêmes les philosophes, tou de sectes diffé-
rentes et les plus opposées à nos mœurs, à notre religion, l'auteur n'étoit plus responsable de leui ses et de
leurs hérésies. Ne semble-t-il pas dire, ne dit-il pas, en effel : h ce n'est [vis moi qui parle, c'est le payen philosophe lui-même»; et, à chaque mot du texte, une note, tome et page, atteste la vérité de ce qu'il avance; 5° enfin, pour ne pas trop s'appesantir sur la même matière, il change de lieu, fait un voy. revient achever ce qu'il avoit commencé: une femme auroitelle plus de fine
— Eh bien, Madame, reprend quelqu'un, valoit-il mieux nous ennuyer et taire comme tant d'autres, voler les anci( I taisant le docteur, et parlant comme de soi-même?
— Je ne dis pas cela. Monsieur, je vous répète qu'il talloil toute la finesse et la sagacité d'une femme ou d'un abbé, interrompit doucement un ci-devant petit collet.
— Allons, Madame, reprit l'homme sévère qui venoit de parler, passe pour la finesse, mais la sagacité du plan, les connoissances immenses que renferme cette œuvre majeure, la pureté du style; pas une faute de goût ni de langage, pas même un hyatus fade et dégoûtant dans sept volumes; ne parler qu'à l'appui et pour ainsi dire qu'en citations, et il y en a dix mille, toutes véridiques et, ce qui étoit le plus difficile (car il faut ici plus que de la patience et de la finesse, il faut un mérite éminent), faire un ensemble parfait de cet amas énorme d'érudition. Disons vrai, Madame, ce colosse littéraire est aussi étonnant que gigantesque; enfin, il tient de l'homme, ne vous en déplaise, et il n'appartenoit qu'à l'illustre auteur du Jeune Anachavsis de l'imaginer et de l'exécuter.
— De l'exécuter, oui, j'y consens, Monsieur, mais de l'imaginer, c'étoit aussi notre affaire.
— Hé bien, puisque vous le voulez absolument, Madame, je consens à mon tour, mais permettez-moi Ar vous demander pourquoi vous ne l'avez pas lait"/
— Sans doute, dit notre farceur, qui écoutoitd'un air niais,
il falloit, Madame, faire VAnarcharsis, l'Iliade, l'Odyssée, les tragédies de Racine, les comédies de Molière, les fables de La Fontaine, construire les pyramides d'Egypte, découvrir l'Amérique et monter la première dans un ballon.
— Taisez-vous, vilain farceur, dit la dame, faites-nous rire, de pitié le plus souvent, et ne parlez pas de science.
— Diable, Madame, savez-vous que c'en est une que de faire rire ceux qui n'en ont guère envie? Je ne connois pas une femme qui possède ce beau talent.
— Nous, farceuses de société! Notre sexe est trop grand, trop noble pour s'abaisser à ce point.
— Vous aimez mieux nous faire pleurer, cruelles que vous êtes!... Savez-vous, Madame, à quoi nous ressemblons quand nous montrons des prétentions démesurées? Aux malades qui, pour se faire accroire qu'ils se portent bien, vont, viennent, s'agitent, bâtissent des maisons pour leurs héritiers, et croyent ainsi tromper la mort en se trompant eux-mêmes.
— Allons, Monsieur, dit la femme savante, finissez votre morale, et gardez-la pour vous qui vous faites un jeu de dégrader l'espèce humaine.
LE FARCEUR
En la faisant rire?...
LA DAME
Aux dépens des uns et des autres.
LE FARCEUR
Aux dépens de qui se laisse prendre : Molière n'a fait que cela.
l'homme sévère.
Doucement, Monsieur! Molière, même dans ses farces n'e i persifleur que vis-à-vis d'un sot ou d'un fat; vous autres, vous prenez le plus souvent pour dupe le plus honnête homme de toute une société; celui qui a le plus de candeur et de bonhomie. Vous jetez votre persiflage au vent, ramasse qui veut, échappe qui peut; aussi, quand je me trouve à pareille scène, je ne lis pas souvent quand tout le monde rit; la situation
de l'honnête victime repousse mon rire En deux mots, si votre dupe n'esl qu'une bête, voire mérite est peu de chose; si c'est un homme de sens, de bonne mœurs et de bonne foi, vous mêles odieux; plus vous montre/ de talent pour le mystifier, moins vous avez de gloire aux yeux des gens honnêtes. Chacun dans ce monde n'a-t-il pas quelque tic ou infirmité et, si le métier de farceur étoil en faveur, et qu'on daignai vous imiter, nous serions tous îles singes, se copiant, se jouant, se moquant les uns des autres. Vous ave/ lait cent dupes dans votre vie. Croyez-vous qu'aucune d'elles vous chéi
LE FARCEUR
Non; mais ceux que j'ai l'ait rire...