L'HOMME SÉVÈRE
Vous oublient, et les autres ne vous oublient pas. Moi qui vous parle, j'ai été votre dupe une t'ois et je m'en souviens; vous étiez sourd ce jour-là, et j'avois pitié de vous; je fus dupe de mon bon cœur, et vous me procurez, .Monsieur, cette flatteuse réminiscence chaque lois que je vous vois ou que je rencontre un sourd véritable.
l'homme gai.
Ma foi, dans ce bas monde il n'est que manière d'envisager les choses. Trouver à redire à tout annonce l'humeur noire, un amour-propre irascible, et, à tout prendre, je préfère Démocrite à Heraclite.
l'homme sévère.
Rire de tout, Monsieur, c'est excès. Pleurer de tout est un plus grand excès encore. Le juste milieu entre ces deux manières de prendre les choses est, je pense, ce qui convient à la dignité
de l'homme.
l'homme gai.
L'homme triste (et je ne parle pas à vous, Monsieur, vous n'êtes que raisonnable), l'homme triste, à mon avis, est insupportable pour tous, même pour lui : il voit trop le mal dans le bien. Si les enfans jouent, ils vont se casser la tête. Si la femme
est négligemment vêtue, il se croit humilié. Si elle est élégante, il la croit coquette, avec des intentions. Si elle est bête, il est sur les épines. Si elle a de l'esprit, il craint de n'être chez lui que domestique Comment vivre avec un tel homme? Parlezmoi de l'homme jovial...
l'homme sévère.
De vous, par exemple.
l'homme gai.
Ma foi, j'en conviens; sans être insensible, je me suis habitué à voir déjà le bien dans le mal, et rarement je me trompe. Hier encore, sous mes yeux, poussé par un cabriolet, un pauvre diable s'est cassé la jambe. Le propriétaire de la voiture a fait porter le malheureux dans son hôtel, et je me suis dit : voilà un pauvre ouvrier qui commence sa fortune par se casser une jambe.
l'homme sévère.
A merveille. Monsieur; voyez toujours en bien, cela diminue l'apparence du mal, que souvent mitre imagination se plaît à grossir.
LE EARCEUR.
Je pense ainsi. Egayons-nous, tant pis pour qui s'en lâche : Les sois sonl ici-b;is pour nos menus plaisirs
est mon vers favori.
l'homme sévère.
Et souvent les plus sols sont ceux qui rient des autres. J'ai dit ce que je pense des mystifications qui dégradent plus, à mon avis, le persifleur que le persillé.
Qu'est-ce que l'homme sans dignité ! Moins que la brute, qui ne peut franchir les bornes de son instinct. L'homme est ce qu'il veut être; la nature a jeté dans son âme un germe supérieui qui ne veut que fructifier en bien, si des passions viles ne le flétrissent dans sa source. Mais, dira-t-on, il faut que la fortune environne noire berceau, ou il faut s'abaisser pour méritei la
faveur dei i md Non, la dignité de l'homme est d; états ; elle se remarque jusque dans le mendianl qui sollicite notre pitié. Sa contenance noble, quoique suppliante, semble dire : c'esi ton semblable qui s'humilie devant toi, n'augmente point.a confusion d'un refus déshonnête, qui rejaillirait sur toi el ton espèce. Alors, c'est en frère qu'on lui tend une main secourable ; une voix secrète nous dit que. dans un revers de fortune, on recevroit sans honte les bienfaits de celui qui la sollicite avec tant de dignité et de bienséance. Anathème sur l'esclave d'Orient qui se combe bassement devant son égal, qu'il rend d'autant plus insolent ! Qu'y gagne-t-il '! Ainsi prosterné, il devient le marchepied par lequel son despote s'élance dans son palanquin superbe. Homme, sois fier, mai vertueux, et, respectivement à ton état, à tes facultés, les succès t'attendent. L'homme bas et vil ne peut jouer ce noble person-
. un rien le trahit sans qu'il y pense, et ce rien est un repoussoir qui, malgré ses prétentions déplacées, le laisse dans l'abjection pour laquelle il est né. Ce ne sont ni les grandes places, ni les habits magnifiques qui élèvent l'homme, c'est son caractère immuable de justice, de noblesse et de probité ascendant est tel que, depuis l'animal brut, depuis l'homme ordinaire et dépourvu jusqu'au chef de sa nation, tous ressentent l'influence de sa supériorité native. S'il demande une grâce, c'est avec déférence qu'on la lui accorde ou qu'on la lui refuse. Un refus désobligeant militeroit plus en faveur du solliciteur que du sollicité. Pourquoi donc un tel homme est-il réduit à supplier '! Pourquoi la fortune lui est-elle contraire? Oh ! pour bien des raisons.
D'abord, la fortune est une femme, et des plus capricieuses qu'il soit ; et plus les inférieurs puissans sentent leur distance à certains hommes, plus ils sont fiers de les attendre et de les voir venir à eux dans la posture convenable aux supplians. Ils arrivent enfin (car tous sont forcés d'aborder ceux qui disposent de tout) ; ils arrivent, dis-je, et souvent, vis-à-vis le supérieur qui ne l'est que par sa place, leur contenance noble réussit moins que la souplesse des vulgaires courtisans. Ils sont repoussés, non parce que leur demande est injuste, mais parce qu'ils effacent leurs protecteurs.
Il n'est que le dignitaire, en effet, digne de son titre, qui sçnte que l'infortune de celui qui demande sans bassesse n'en est que plus estimable. « Un ministre, homme de génie, me disoit qu'il considérait moins un haut titré déchu que l'homme d'esprit payant de sa personne. L'un, disoit-il, a mérité sa déchéance par quelques endroits, ne fût-ce que par vétusté de noblesse. L'autre n'a pas encore usé ni abusé de sa fortune. L'un est descendant et ne remontera pas de si tôt ; la nature veut du temps pour se régénérer. L'autre est neuf, ascendant, et de nature vivace, il peut aspirer à tout et servir utilement sa patrie. » Cette justesse de tact et d'esprit me parut louable dans un homme en place.
Voulons-nous savoir, au juste, en quoi consiste la vraie dignité de l'homme? Demandons-le aux femmes, elles sont notre pierre de touche.
LE FARCEUR
Je crois que notre principale mérite auprès d'elles, c'est... c'est...