‹ Réflexions d'un solitaire (volume 4)Chapitre 53 sur 98 · IL EST, CHEZ L'HOMME, PEU DE CARACTÈRES PURS, ET BEAUCOUP DE MIXTES · texte numérisé non relu

IL EST, CHEZ L'HOMME, PEU DE CARACTÈRES PURS, ET BEAUCOUP DE MIXTES

Trois caractères distinguent l'homme. Il est fort, foible ou nul. Les passions viennent ensuite modifier, diviser, mêler ces trois caractères types, mais en doses si inégales qu'elles forment autant de nuances et de caractères mixtes qu'il y a d'hommes. S'il étoit possible, faudroit-il réprimer les passions? Non, sans elles, tous les hommes seroient nuls. On ne peut éviter les influences de la constitution que nous recevons de nos générateurs ; celles du climat où nous sommes nés ; celles des circonstances qui nous changent les effets de l'éducation et, plus que toute autre, les influences de l'amour.

Consolons-nous cependant d'être assujettis à tant de différens modes : il y a, en tout, compensation dans la nature. L'homme fort et dur combat la foiblesse du foible; le foible inspire la compassion du fort; et l'homme nul, celui dont les facultés organiques sont tellement mêlées, comprimées entre elles, qu'elles se nuisent et s'empêchent d'agir réciproquement, l'homme nul n'inspire ni haine ni amour ; il reste isolé des hommes comme de la nature.

11 est plus aisé de vivre avec le fort qu'avec le foible, dont

les indécisions nous accablent ; l'homme tort est décidé, on lui cède ou on le fuit.

« Connois-toi » , dit le sage. Connois-toi est bien aisé à dire, mais, pour le désigner méthodiquement, il faudroit connoître les rapports innombrables qui existent entre la nature et nous, qui ne sommes qu'une mince fraction du tout ; il faudroit connoître les hommes avec lesquels nous sommes en relation pour calculer forces et foiblesses entre eux et nous, ou de nous à eux ; calcul impossible, puisque tous nous différons les uns des autres et que, tous formés d'élémens mobiles, l'instant qui va suivre déroge souvent à l'instant actuel. Voilà pourquoi on ne peut plaire à tout le monde ; voilà pourquoi il est si difficile et même impossible, dans nos productions, de réunir tous les suffrages. Cependant, quand un public nombreux s'assemble pour nous juger, on peut obtenir un succès, sinon général, au moins maxime, qui fait loi malgré les réfractaires. Dans nos spectacles, c'est vraiment faire un cours de philosophie pratique que d'observer cette mer en courroux qu'on nomme parterre, lorsqu'il juge un ouvrage d'esprit (i).

Plusieurs milliers d'individus, tous constitués pour sentir et juger différemment, sont là réunis dans un local resserré, où chacun est mû selon son être et, en même temps, influence et est influencé par son voisin qu'il touche, et dont il sent et voit l'émotion électrique, agent-principe le plus communicatif. Les vapeurs réunies de tous ces corps échauffés, affectés de plaisirs ou d'ennuis, doivent former un nuage mixtionné dont le grand atelier de chimie, l'atmosphère, peut seul séparer les atomes spiritueux. Néanmoins, c'est à cette masse incohérente d'hommes qu'il faut plaire, c'est elle qu'il faut captiver malgré elle ; car le François, celui de tous les peuples le plus avide d'amusemens, est en même temps celui qui est plus l'ennemi de ses plaisirs, parce qu'il juge toute chose avec sa vivacité spirituelle et trop prosoyste, qui lui fait deviner une phrase par un mot, une scène par une phrase, et une pièce entière dans un acte. Mais le temps, ce grand maître des choses et des hommes, calme les exaspérés, persuade les incrédules, et met enfin chaque production à sa véritable place.

(i) Voyez le chapitre XXI 1 de ce volume. (Cî.)

Quel moyen pour réunir des opinions si divergentes et si multipliées? Aucun qui soit efficace, parce qu'on ne réunira jamais les divers caractères en un seul : l'unité n'est pas l'attribut de l'homme ; c'est, au contraire, de tout un peu qu'il tient son existence, ce dont il est très difficile de former un ensemble, à peu près et jamais parfait. Cependant, par une instruction unique et générale, par des principes avoués des maîtres dans les sciences et les arts, et surtout par une classification reconnue des caractères de l'homme, de leurs mixtes et des facultés y relatives, chacun apprendra, connoîtra mieux un jour sa fonction particulière, et n'ira plus la cherchant presqu'au hasard, en perdant les trois quarts de sa vie sans connoître sa destination par vœu de nature, et sans être fixé d'une manière utile à soimême et à la grande communauté. De plus, on connoîtra mieux alors la marche et contre-marche des passions On dira : 1° l'homme est né imitateur, ne faites devant lui que ce que vous voulez qu'il tasse ; surtout, n'agissez pas différemment de vos préceptes ; 2'' en rien, ne trompez l'homme, si vous ne voulez pas, tôt ou tard, qu'il vous trompe; 3° plus de mystères. Dites franchement : on est sûr, on espère, on ignore (1). Jusqu'à présent, on a trompé les foibles et les sots, mais, je le demande, qu'a-t-on gagné ? L'état de nos mœurs est une effrayante réponse à cette question. Vérité, vérité ! Sur cent circonstances où le mensonge est nuisible, il n'en est qu'une, peut-être, où la vérité peut nuire ; alors, taisons-la, en attendant le moment opportun de la révéler. Oui, l'expérience nous donnera des hommes d'un caractère plus nu. Les élus ne seroient pas toujours pour le ciel. Le physique se plie au moral déterminé. L'homme probe fleurira de la cendre même des êtres immoraux : c'est par la mort que la nature se purge ; heureux si elle épargnoit les bons et ne moissonnoit que les méchants. Mais sa marche est invariable; ses innombrables combinaisons sont l'effet attentif de ses substances mêmes ; donc, à nous de perfectionner l'homme moral, comme nous cultivons les fruits de nos vergers.

C'est dans ce chapitre que j'eusse pu parler de la femme avant que de parler de l'homme; car je la crois plus près que

Je reviens souvent sur ces sortes de tables physico-morales, comme étant choses d'urgente nécessité. (G.)

nous de la nature. Sa foiblesse ne lui permet pas de résister à ses loix; l'iiomme, au contraire, ce despote orgueilleux, résiste et succombe avec sa raison, quand la femme se plie et se résigne : c'est le chêne et le roseau de la fable ingénieuse de notre La Fontaine.

Dans les situations les plus épineuses de la vie sociale, j'entends dire aux hommes, même supérieurs dans leur état, que leurs femmes leur portent bonheur; cela veut dire qu'elles leur donnent d'excellens conseils. Dans ce cas, l'amour-propre de l'homme attribue au destin ce qui n'appartient qu'à elles ; mais en amour, il ne faut pas, je crois, trop les consulter ; elles sont trop partie intégrante et intéressées, plus surnaturelles que vraies.

Page 1