UNITÉ DE CRÉATION
Il n'est probablement qu'un système de création dans toute la nature, mais il est modifié d'autant de manières qu'il y a
d'espèces.
C'est par homogénéité que les substances s'attachent les unes aux autres : cette loi de nature est autre, à ce qu'il paraît, que celle de la gravitation ou de l'attraction; si l'attraction a lieu entre corps hétérogènes, il n'est plus de doute que ces deux loix ne soient distinctes. Homogénéité physique, c'est accord entre les substances, comme nous formons accord entre les sons, entre les couleurs. C'est aussi par accord des pensées que s'engendre l'harmonie morale.
Le système harmonique des êtres, ou matériels, ou doués d'instinct ou de raison, est lié entre ses parties. Il est des végétaux intermédiaires entre le règne minéral ou végétal. Il est des polypes qui tiennent du végétal et de l'animal. Il est des animaux bruts, d'autres remplis d'instinct et de malice. Un éléphant a plus de sens que les notables de certain village. Enfin, l'homme instruit est autant au-dessus de la brute que l'éther est supérieur à la fange (i). La qualité des substances
(i) Quelle distance immense, tant physique que morale, il y a entre l'être éthéré, s'il est (et il doit être), et le crapaud de nos marais fangeux ! (G.)
employées dans la composition des germes divers montre toujours, dans son développement, un animal différent. La chimie, qui se plaît à décomposer et recomposer (ce qu'on nomme synthèse), nous donnera quelque jour l'échelle des substances dont les animaux sont composés et la gradation de leur instinct, plus ou moins supérieur en raison de la qualité et de la force de leurs substances. L'homme, par sa supériorité, sera toujours sur la terre le iiec plus ultra, le maximun des productions terrestres. Son esprit inventif, son génie laisseront toujours croire qu'il n'est qu'une préparation à de plus hautes destinées.
Son amour-propre seul, trop souvent imbécile, le dégrade; sans celui-ci, l'homme seroit une créature charmante, estimable, mais trop passive pour viser au grand... Laissons-le ce qu'il est et ne nous écartons pas, ne nous perdons pas dans cet immense souterrain. Si les voix naturelles sont comme nous venons de le dire, tout s'engendre harmoniquement, et les dissonances sont des maladies physiques ou morales. Alors, il y a de grands rapports entre l'harmonie des sons et celle de tous les êtres. Cette idée n'est pas neuve; Pythagore, le plus grand partisan des nombres, a voulu soumettre l'univers aux unités diversement combinées. Et comme la musique est la partie que j'entens le mieux, parce que je m'en suis occupé toute ma vie; que la science musicale est absolument soumise aux nombres, enfin, que c'est toujours par ce qu'on sait le mieux qu'il faut chercher ce qu'on sait le moins... nous allons examiner (plus par curiosité que par prétention d'endoctriner les autres) s'il est des rapports entre l'arrangement des sons numériquement représentés pour former harmonie, et le système des êtres.
Un, c'est Dieu, qui est parce qu'il est. Le corps sonore aussi est un, mais il a deux aliquotes, trois et cinq, qui résonnent avec lui (i). Ces trois sons qui ne font qu'un sont assez semblables à la Trinité des Chrétiens, i, 3, 5, ou w/, mi, 50/ est en
(i) On compte beaucoup plus de sons par la division du monocorde; ne seroit-ce pas les aliquotes des aliquotes dont je parle, qu'il nous donne? (G.)
Les aliquotes, ou sons harmoniques, sont des sons supérieurs accompagnant la résonance d'un son fondamental quelconque. Grétry limite les harmoniques à la fondamentale, à la tierce et à la quinte, et se demande si les autres notes de l'échelle diatonique sont des harmoniques dégagés à leur tour des trois précédentes. En réalité, tous ces sons représentent une même série harmonique dégagée par la résonance du son fondamental.
musique l'accord parfait; tous les nombres ajoutés à ces trois nombres sont de l'invention des hommes. En remplissant les vides qui sont entre i, 3, 5, ils ont dit : i, 2, 4, 5, puis 5, 6, 7, 8, qui, d'après la division reçue de notre gamme, ressemble à 1, 2, 3, 4, mais une quinte plus haut. Voilà donc la gamme de huit sons : ut, ré, mi, fa, sol, la, si, ut. ou 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8. y compris la réplique du premier son ou son octave. Je n'examine pas si Ton devoit diviser la gamme autrement que la nôtre; si les Grecs chantoient par quarts de ton (ii; je pense que si l'on parcouroit la terre pour recueillir les airs nationaux, le système de notre gamme seroit souvent compromis (2).
Le corps sonore n'est qu'un; tout est physique en lui et tout est moral dans les sons ou les nombres dont nous l'avons accompagné. Il est trois sons générateurs dans l'harrrionie; de même, dans l'homme, le cœur, la tête, les organes génitaux se montrent les premiers dans la formation du fœtus. Le reste de l'individu semble n'être que le complément, le remplissage de ces trois organes principaux. En musique (3), plus un air est composé dans le corps sonore, mieux on le retient; plus il s'en éloigne, plus il est difficile à retenir. De même dans l'homme; s'il pèche par un de ses trois organes capitaux, sa vie est en péril; pour qu'il existe solidement, il faut que i, 3, 5, soient intacts et purs. Les maîtres de musique qui, pour affermir l'intonation de leurs élèves, commencent par leur faire chanter la gamme, ont tort; c'est par le corps sonore (4) qu'il faut les exercer d'abord. On voit aussi d'ignorans médecins qui attaquent
(i) Cette division répond, en effet, au genre enharmonique des Grecs, qui, à la vérité, ne fut jamais très pratiqué.
(2) Quoique toutes les langues qu'on écrit se ponctuent de même, l'accent est différent ; le turc, le juif, le russe, le suédois, l'allemand n'interrogent pas, n'affirment pas, ne suspendent pas les uns comme les autres ; c'est une autre musique. Je dis ceci pour prouver que hors le corps sonore, qui est partout le même, les inter\ ailes qu'il contient sont des ad libitum, comme la peau de l'homme, noire ou blanche, et les autres différences extérieures du corps humain, sont aussi des ad libitum, qui n'empêchent pas les organes principaux d'être essentiellement les mêmes. (G.)
L'ethnographie musicale moderne en constatant l'existence des systèmes musicaux les plus variés, a confirmé les intuitions de Grétry concernant l'infinie diversité des échelles modales.
(3) Quoique nous ne parlions que du corps sonore, [notons que] le même système de trois unités que l'homme a multipliées se retrouve dans beaucoup d'autres objets; par exemple trois couleurs doivent engendrer les quatre autres par leur mélange. Voyez le chapitre V de ce volume, qui a pour titre : Trois en un. (G.)
(4) Les trois notes de la triade majeure, dite accord parfait.
la localité malade; les bons voient [d'abord] si i, 3, 5, sont en bon état; s'il y manque quelque chose, c'est là le siège du mal, et non le bout du doigt, qui se guérit tout seul quand la source est sanifiée. Mais le corps sonore est une machine existante, sans vie. Les trois organes capitaux du corps humain subsistent par nutrition. Si les alimens manquent, s'ils ne sont pas analogues, les organes dépérissent avec l'individu. Le corps sonore est aussi une musique bientôt parcourue, mais le produit de ses aliquotes en fait une branche des mathématiques; mille combinaisons harmoniques et mélodiques en font une science infinie pour le calcul, et un langage sentimental qui reproduit tous les accens des passions. Par ses immenses produits, le corps sonore devient un être physico-moral, qui agit presque sur tous les sens de l'homme par le sens de l'ouïe. Nos nerfs sont tendus harmoniquement quand nous sommes en bonne disposition; ils sont en dissonance quand nous souffrons. Un fluide nerveux les parcourt avec la rapidité de l'éclair. Ce fluide n'est pas reconnu par tous les médecins : qu'est-ce donc que cette chaleur ou ce froid qui parcourt en un instant tout notre être, si ce n'est un fluide? D'ailleurs, tout ne semble-t-il pas être dépendant des fluides ? Fluide pour les sons, qui est autre et plus subtil que l'air, à ce qu'on prétend (i); fluide rayonnant qui colore les objets; fluide aérien que nous respirons; fluide ignis qui vivifie tout et donne la vie, fluide qui presse les globes répandus dans les cieux et les force d'aller toujours en tournant, parce qu'ils sont ronds. Fluide électrique, magnétique, galvanique... Fluide universel, encore peu connu, sans lequel rien n'agiroit et resteroit in statu quo (2). Oui, l'univers est une grande unité qui n'a qu'une loi, par laquelle tout s'opère; unité de création semble écrite par tout. Si j'étois physicien autant que musicien, beaucoup de rapports encore s'offriroient à mon esprit; mais en les poussant trop loin, on se jette dans les abstractions inintelligibles (3). C'est donc ici que je finis ce qui regarde le monde physique, comparé avec l'harmonie des sons. Quant au monde
(i) On sait que le son n'est autre chose que le résultat de vibrations aériennes.
(2) Je serois peu étonné si un jour on reconnoissoit trois fluides, i, 3, 5, ne fout qu'un comme le corps sonore. (G.)
(3) Newton disoit : a O physique, préserve-toi de la métaphysique ! » (G.)
moral, monde composé de dissonances préparées, sauvées ou non sauvées {4), il a tant de rapports avec le système compliqué de l'harmonie de nos jours, qu'on diroit que l'un n'est que l'image de l'autre.
(Voyez le chapitre XXVI du Premier volume de cet ouvrage, qui a pour titre : Y a-t-il des rapports entre l'harmonie sociale et celle des sons?)
(4) Dans le langage musical d'aujourd'hui : dissonances préparées, résolues ou non résolues.