L'HOMME D'ESPRIT EST-IL PARTOUT DE MEME
Il lui faut l'occasion de briller, une confiance qui l'anime. Cette confiance, il ne la tire presque jatnais de lui-même, on la lui communique. O amour-propre, le premier et le plus vil des dons que nous fit la nature, que ta puissance est vaste ! Vrai caméléon moral, tu empruntes toutes les formes, toutes les couleurs et tous les tons. Socrate condamné est fort de l'amour de ses amis en pleurs. Rousseau, fuyant le décret qui le condamne, lui et son Emile, n'éprouve pas la moindre appréhension, parce qu'il fut baigné des larmes des grands de la Cour, même de celles des femmes ; il fuit dans la voiture d'un grand seigneur, la France le suit dans sa route, la France s'occupe de lui ; que peut-il lui manquer? Il n'eut jamais, dit-il, plus de sérénité ni plus d'aptitude au travail (i). J'ai vu les hommes de lettres de l'ancien régime donnant le ton dans les sociétés de Paris. Je les ai vus aussi à Versailles, en présence du maître ou seulement du ministre tout-puissant; ce n'étoient plus les mêmes hommes. Ils avoient raison de se conformer aux mœurs et au ton de la Cour ; le contraire n'eût été qu'une déraison condamnable. En observant l'étiquette qui soumet tout à la puissance, on voit' clairement pourquoi les philosophes n'aiment pas les grands et
(ij Voyez ses Confessions, tome IV, page 332. (G.)
pourquoi ceux ci n'aiment les philosophes qu'autant qu'ils veulent bien cesser de l'être en leur présence. Mais, placez un homme d'un esprit solide au milieu d'un monde qui l'apprécie, il devient l'oracle qui rétablit l'ordre partout. Agit-il ainsi par amour-propre? Il est toujours un intérêt qui pousse les hommes dans leurs actions. La pieuse recluse lit dans les yeux de ses consoeurs combien elle est révérée. Le richard voit qu'on lui fait place pour ne pas le coudoyer. Apres l'avoir ainsi traité plusieurs fois, allez hardiment lui demander un peu de sa bourse. L'homme en place voit que le peuple admire son costume, et lui qui est dessous. Excepté dans les corps militaires, je n'aime pas les costumes; voici pourquoi. L'homme se décèle dans la manière de se vêtir, et c'est un bien. Les costumes uniformisent trop les hommes, on ne voit plus si bien ce qu'ils sont et ce qu'ils valent. L'homme d'esprit agit, comme nous l'avons dit, par amour-propre. Mais ajoutez-y le plaisir de faire le bien, d'être estimé, d'être révéré. Il faut se garder de briser le pourquoi qui nous conduit au bien ; sans lui, nous ne tiendrions rien de bon dans ce monde. J'ai dit que l'homme d'esprit est un oracle quand il se sent porté par l'opinion. C'est le médecin des âmes et des esprits. « Par sa jalousie, lui dit une jeune femme (en causant avec son amour-propre), mon mari trouble le repos de ma vie et celui de toute sa maison. « — « Soyez moins coquette, lui répond-il, et, surtout, ne vous apercevez pas qu'il est quelquefois galant avec d'autres femmes que vous. » « Ma fille, lui dit une bonne mère, est triste et rêveuse. » — « Menez-la dans le monde, dans les bals, dites-lui de préparer ses habits, mettez-la à même de se trouver un mari ; c'est ce qu'elle cherche sans oser vous en faire confidence. » L'homme d'esprit a le courage de faire quelquefois un peu de mal pour procurer nn grand bien Voici à ce sujet une anecdote assez singulière. Un homme de lettres, voyant que, malgré ses remontrances et ses conseils, son ami se disposait à publier un grand ouvrage auquel il désirait qu'il donnât une autre marche, s'avisa d'éparpiller par toute sa chambre plus de deux mille pages, toutes séparées (c'était sa manière d'écrire, et c'est aussi
la mienne) (i). Notre auteur poussa des cris en voyant ce désordre dans la plus chère partie de lui-même. Il en accusa un coup de vent et se mit à l'ouvrage pour rassembler les pages. Cependant, chemin faisant, il se souvint des conseils de son ami et donna à son ouvrage la marche que le malin confrère lui avait suggérée. Il est beau d'être méchant de cette manière.
(i) On peut, par cette manière, retrancher ou ajouter des pages en ne cotant l'ouvrage qu'au moment de le donner à l'imprimeur. (G.)