DESTRUCTION
Pythagore et bien d'autres philosophes trouvent mauvais que les espèces se dévorent mutuellement ; que tout rentre l'un dans l'autre pour subsister. C'est cependant là le système des êtres; tous sans pitié semblent dire aux autres : « Meurs, pourvu que je vive. ^ — « Aimez-vous », dit la saine morale ; «Mangez-vous», dit le besoin d'exister; et pour l'homme même, les antropophages prouvent cette loi d'existence. — Si les espèces ne se mangeoient point, qu'arriveroit-il? C'est comme si l'on disoit : Si le monde n'étoit pas ce qu'il est, que seroit-il? 11 est des espèces si productives qu'elles couvriroient le globe de leur progéniture, si elles ne servoient de pâture les unes aux autres. On dit avoir calculé que si l'on restoit vingt ans sans faire une omelette et sans manger un œuf, le globe seroit couvert de poules. Si d'un côté la nature est prodigue et ordonne, par l'instinct, aux animaux de se dévorer, si d'un autre côté elle est avare d'espèces gigantesques et voraces qui consommeroient une trop forte somme d'alimens, et si les masses inanimées, les pierres dures, qui ont besoin d'un laps considérable de siècles pour se former et se détruire, étoient communes..., elles annihileroient le monde (i). Mais cela n'est
(i) On dit avoir remarqué qu'un aigle ne s'établit qu'à dix lieues d'un autre aigle, pour ne point manquer de subsistances. L'instinct des animaux grands carnassiers leur indique sans doute la même précaution (G.)
pas à redouter : plus la matière d'un corps est dure, plus il lui taut du temps pour se former. Il faut peut-être mille ans à la nature pour faire et confectionner un diamant, que l'alchimiste voudroit contrefaire en huit jours. Enfin, si la race humaine étoit parfaite, si les races d'animaux ne se dévoroient, si les corps les plus durs n'étoient usés par le temps (que je nommerois volontiers le grand usurier), le monde seroit autre, et pas du tout ce que nous le voyons. Quand on dit : Tout est bien tel qu'il est, on peut répondre : Sans doute, puisque tout est ainsi, et qu'il n'est pas en notre puissance que rien soit autrement.
On peut tourner au moral les propositions que nous n'avons envisagées que sous leurs rapports physiques; car le moral naît du physique, comme le jour du soleil, ou l'ombre du corps qui la produit.
Si les hommes de génie étoient communs, il n'y auroit plus d'homme de génie : c'est la rareté qui fait le prix des choses. Si l'or étoit commun, si les pierres précieuses étoient abondantes, ces trésors cesseroient de l'être. Si tous les hommes étoient de grands hommes et de même force en tout, supériorité seroit un mot inconnu ou de la plus obscure abstraction ce ne seroit qu'avec d'autres conventions sociales que les hommes pourroient vivre ensemble. J'aperçois cependant un grand bien dans cet autre monde : ils ne pourroient plus mentir. Le mensonge, cette maladie infâme des trop foibles ou des trop forts, n'existe que parce que les forts trompent les foibles; et comme «un sot trouve toujours un plus sot qui l'admire », de même un foible trouve toujours un plus foible qui se laisse duper. Il seroit curieux de calculer combien de fois (selon les circonstances) un menteur peut mentir impunément, après quoi il devient forcément !e plus vil des êtres. Ce calcul d'arithmétique... morale, affiché aux coins des rues, seroit pour les peuples le plus profitable des sermons.
QG^^^XXX^QCX.^^^.^ - |n| j (
r^^^QG"'."/
ŒHIT