PROMENADE
(( Je monte avec plus de facilité que je ne descends », me disoit un vieillard avec lequel je me promenois dans notre vallée.
— Tant au physique qu'au moral, vous dites vrai, lui dis-je, pour nous et pour tous les hommes.
— Asseyons-nous, me dit-il, et raisonnons un instant sur ce sujet.
Au physique, il est plus aisé de monter que de descendre si la saillie n'est pas trop rapide, car alors, monter est impossible sans moyens secondaires, et descendre est une chute naturelle. Pour monter on a le temps de prendre son aplomb, de préparer ses muscles, ses leviers ; tout dépend de nous et de notre force et nous pressentons, dans un instant, s'il nous est possible ou non de franchir telle saillie. Quand nous ne pouvons monter, c'est parce que nos forces sont au-dessous de notre poids (i).
(i) Un hâbleur parlait un jour de la force surnaturelle d'un homme. « Rien n'est comparable à la force de M. de Saint Georges (*), riposta quelqu'un; il s'enlève lui-même avec la main par ses cheveux et se tient ainsi suspendu à deux pieds de terre. » (G).
(*) Le chevalier de Saint Georges (1745-1799), un mulâtre, fils d'un intendant général des finances, personnage très répandu dans la société française du temps. Il était renommé pour son adresse et sa force physique. Violoniste habile, il s'essaya également dans la composition musicale et produisit notamment des concertos qui furent très goûtés.
Si en nous l'esprit ctoit en équilibre avec la matière, nous ne chuterions plus; si l'esprit étoit prédominant, il nous enlèveroit : ces expériences ont été répétées par les aéronautes de nos jours. Mais dans les descentes et les montées praticables, l'homme le plus doué de l'esprit de vie semble être respectivement à son matériel comme dix est à mille : il a beaucoup de quoi tomber, peu pour s'élever : voilà l'homme. Notre propension à descendre est donc toute physique; c'est la matière en moins qui se précipite vers la matière en plus qui l'attire. Or, il faut résister à cette force attractive pour descendre doucement, et, comme nous l'avons présumé, si les deux forces descendantes et montantes sont comme dix est à mille, nous avons 990 fois plus de propension à tomber qu'à monter, et pour éviter une chute dangereuse, notre résistance nous fatigue plus que nos efforts pour monter une saillie praticable. Enfin, toute chute à pic est possible, tandis que monter à pic est impossible, si on ne nous porte. Ce n'est pas en comparant ces deux mouvemens inverses qu'on peut dire que l'un est à l'autre comme dix est à mille : il y a une incommensurabilité; la chute totale est à l'ascension totale comme le possible est à l'impossible.
— Nous raisonnons peut-être physique comme les aveugles parlent des couleurs, dis-je à mon compagnon, qui étoit cultivateur, mais, hors les causes finales que nul ne comprend, il est permis de s'amuser des effets, chacun à sa manière.
— C'est surtout au moral qu'il est plus aisé de monter que de descendre. L'esprit, le courage et surtout la persévérance vers un même but nous poussent. Ajoutez à cette force celle réunie des foibles admirateurs, qui imposent autant à l'homme fort qu'il en impose lui-même aux foibles par ses succès. Mais l'esprit, le courage qui donnent la persévérance finale sont des effets et non des causes, et si les causes s'affoiblissent par l'âge, les revers ou la satiété, les effets s'oblitèrent d'autant; et si la force et le courage manquent au prédestiné, tous, forts et foibles, conspirent à sa ruine, les uns par jalousie, les autres par découragement. Voilà pourquoi l'échelle double de la fortune nous présente d'un côté les grimpans, de l'autre les tombans, culs par-dessus têtes. Encore, là, il est plus facile de monter que de
se maintenir au loile; et quand nous sommes à l'apogée, il laut descendre. Dans la jeunesse, des esprits vifs et peu de poids matériel à soulevernous rendent lestes ; dans l'âge avancé, c'est le contraire.
Mais voilà la cloche de l'Hermitage qui sonne : allons déjeûner.
Amf4