‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 18 sur 84 · CHAQUE FEMME VEUT ETRE AIMÉE A SA MANIÈRE · texte numérisé non relu

CHAQUE FEMME VEUT ETRE AIMÉE A SA MANIÈRE

Voltaire, à ce que dit l'histoire du café Procope (i), écoutant les doléances d'un jeune homme que sa maîtresse désespéroit, lui répétoit sans cesse (mais en un seul mot énergique) : (( Soyez homme. » Quant aux femmes ordinaires. Voltaire avoit raison. Peut-être aussi son jeune homme étoit-il un Philinte trop langoureux, qu'il s'amusoit à persifler. Est-il en effet rien de si niais que l'homme qui sollicite auprès d'une femme les travaux qu'il ne peut exécuter? Mais revenons. Il ne suffit pas d'être homme robuste pour captiver les belles ; s'il en étoit ainsi, les forts de la Halle seroient les seuls favoris de Vénus. La femme préfère l'homme fort, à la vérité ; mais, outre la santé, c'est la force d'âme qu'elle aime par-dessus tout, parce qu'elle donne à l'homme un caractère déterminé ; c'est aussi la force de l'esprit, qui donne les talens supérieurs. D'ailleurs, elle est sûre que si l'une ou l'autre de ces deux forces n'est pas accompagnée de forces majeures au physique, le possesseur sait y suppléer par une magie sentimentale qui épure le plaisir même. Elle préfère donc le moins au plus, parce qu'au premier se

(i) Le café Procope, où se rencontraient, peu de temps auparavant, Voltaire, Jean- Jacques, Marmontel, Sainte-Foix, etc., était encore dans toute sa gloire.

joint l'aplomb moral, la grâce et l'esprit, et qu'au second, une grossière réalité détruit toute illusion ; que l'un est suivi de souvenirs délicieux, l'autre d'une satiété dégoûtante (i).

Dans la catégorie des amours, il est des femmes vives, des tendres, des spirituelles, des anges, des furibondes... Le même homme ne peut convenir à toutes.

Si l'inconstance dément les rapprochemens que nous allons faire entre les êtres des deux sexes qui se conviennent plus ou moins, c'est qu'alors une moitié cherche l'autre. L'inconstance est souvent la preuve de la difficulté de trouver, pour l'aimer uniquement, l'objet plus que parfait d'une imagination exaltée. Avant d'entrer directement en matière, nous demanderons si, entre femme et homme, de grands rapports entre les éducations sont nécessaires pour bien s'aimer? Je les crois plus essentiels pour s'estimer. L'amour est ami des contrastes piquans, dont il se nourrit ; il meurt dans la monotonie des unissons, à l'exception d'un seul, qui tôt ou tard finit encore par le tuer. Une religieuse est plutôt séduite par un grenadier que par un moine ; elle trouve son excuse dans la violence du guerrier. Les moeurs, les costumes, les habitudes, les langages divers plaisent à l'amour. Une belle française à Pékin, une belle chinoise à Paris, conservant leurs costumes et leurs accens natals, sont sûres de tourner les têtes. Oui, je dirois, au rebours de La Fontaine dans la fable des Deux pigeons :

Filles qui cherchez des amans, Montrez-vous aux rives lointaines.

Nous le répétons, c'est dans les dissonances que l'amour cherche l'unisson et s'il le trouve trop parfait, gare la monotonie de l'ennui !

La danse qu'on nomme valse, qui a pris naissance dans le Nord, est aujourd'hui naturalisée en France. C'est en tournant sans cesse que nos maîtres de ballet de l'Opéra font danser les vents personnifiés. Passe encore pour cela ; mais que tout un

(:) C'est la thèse qu'a défendue M. de Curel dans sa pièce l'Ame en folie, représentée en 1920. Nil novi siih sole.

peuple de jeunes gens s'amuse de cet exercice aussi incommode que peu décent, c'est ce qui est inconcevable. Nos Françaises n'ont pas besoin de ce plaisir tournoyant, elles sont assez volages.

Si la danse favorite d'un peuple quelconque lui étoit inspirée par ses besoins d'agir avec plus ou moins de vélocité, la valse seroit restée dans le Nord, la légère contredanse et la gavotte en France et le grave menuet en PZspagne (i). Mais la mode ne consulte pas souvent la raison et, dtit-on faire un bon gros paradoxe, on pourroit dire que les hommes lourds et légers ont besoin de danses opposées à leurs caractères pour en diminuer les excès. C'est l'amour qui préside aux yeux de la belle jeunesse ; il aime les contrastes, avons-nous dit. Ajoutons les contretemps et les contre-sens; il tire parti de tout pour en venir à ses fins, c'est-à-dire au grand résultat de la nature.

La femme vive et légère dans ses goiits comme dans ses manières est difficile à fixer : c'est une puce qui échappe sous le doigt. Sera-ce l'homme frivole comme elle qui sera son amant? On verroit alors tourbillonner ce couple volage et, tel que deux papillons, effleurer toutes choses en voltigeant toujours. Sera-ce le jeune homme posé que nous associerons à la pétulance de la jeune folle? Ce seroit claquemurer l'esprit-de-vin dans l'argile glutineuse; il n'y resteroit qu'en faisant des efforts pour s'échapper. Quel homme lui donnerons-nous donc? Ma foi, celui qui voudra bien se charger d'elle et courir les risques de payer trois beaux jours par une vie remplie d'amertume.

Au reste, la légèreté passe avec l'âge et la fille la plus folle a souvent, moins que d'autres filles, plus réservées en apparence, le goût des intrigues. Laissez-la jouer, folâtrer, valser, faire des pirouettes à la Duport (2), des roulades à la Martin (3) ; ne la contrariez pas, ou à l'instant vous êtes un monstre effroyable, timpanisé dans les boudoirs. Si elle a reçu de l'éducation, peutêtre retrouverez-vous à trente ans une femme charmante qui ne vous aura jamais manqué, quoiqu'elle en ait couru les risques

(i) Le menuet est au contraire d'origine française.

(2) Danseur et chorégraphe, rival de Vestris à l'Opéra '1781-1853).

(3) Jean-Biaise Martin, chanteur de l'Opéra-Comique, puis professeur de chant au Conservatoire de Paris (1768-1837).

cent fois, une femme qui vous chérira par reconnoissance de vos bons procédés, qui aimera ses enfans, parce qu'une mère est toujours mère (i), et qui vous payera vos périls et risques par une arrière-moitié de la vie la plus aimable.

La femme douce et tendre, fatiguée de ca quiétude, sera peut-être tentée de se choisir un aimable étourdi sur lequel sa prudence aura le dessus, et avec lequel elle sera forcée de sortir de ses rêveries sentimentales. Cependant, il ne lui convient pas plus que le petit-maître libertin. Quand l'étourdi aura ce qu'il cherchoit, il deviendra prudent, et notre belle prêcheuse n'aura plus de quoi moraliser, ou peut-être trop pour oser se plaindre. Je ne dis pas qu'il lui faille un Philinte soupirant, il n'y auroit nul contraste entre eux; par égards et à force de procédés, ils s'ennuyeroient à la mort. Toujours du miel est trop fade, l'aigre-doux est préférable. La femme dont nous parlons est d'une difficulté horrible à pourvoir, et c'est cependant celle qui est le plus selon la nature de son sexe, et telle qu'en général devroient être les femmes. Mais cela n'est pas, et voilà peut-être pourquoi les unions exemplaires sont si rares. Il n'y a pas plus d'unité de caractère chez la femme que chez l'homme. Dans l'une on ne voit que mélange de foiblesse et de coquetterie ; dans l'autre, mélange de force et d'orgueil. Veulent-ils se contrefaire? Ce n'est plus que grimaces. Quand l'homme, par habitude et par envie de plaire, prend le caractère souple d'une femme, celle-ci se fait homme par opposition, et quand la femme s'est viiHlisée^ l'homme n'a plus qu'à prendre la quenouille. C'est un bien sot ménage que celui où ce renversement de l'ordre est devenu habituel ! Je crois que la femme douce et tendre a besoin de l'homme d'un esprit cultivé qui la laisse agir en souveraine ; en retour, il recevra pour récompense les précieux effets des plus tendres sentimens. Ne craignons pas l'ennui dans une telle

(i) Dans la scène la plus intéressante de l'opéra Œdipe à Colonne, où Polinice dit : « Un père est toujours père», j'ai entendu mon voisin dire : « Cela n'est pas sûr « Voilà bien le Français. (G.)

société ; les petites contrariétés ne manqueront jamais à la femme douce et tendre, qu'un cheveu blesse. Mais l'homme, plus solide et plus profondément instruit, en adorant cette sensibilité divine qui s'exerce presque toujours pour lui ou par rapport à lui, saura néanmoins en modérer l'excès par quelques remontrances caressantes; et si elles font couler une larme, il la séchera d'un baiser. C'est ici où l'on peut demander si l'éducation de la femme doit être la même, et aussi étendue, que celle de l'homme. Non. La nature veut que la force soit d'obligation, même dans les procédés et dans les productions les plus délicates. La finesse a son genre d'énergie qui lui est propre; et celle de l'homme fin est plus pénétrante, plus loin de l'affectation que celle de la femme la plus fine.

La femme spirituelle ne l'est pas quand elle ne sait pas établir le bonheur dans son intérieur. Qu'importe qu'elle compose des romans, ce sont des enfans bien élevés qu'elle doit nous montrer. Quel homme lui donnerez-vous? Un benêt? Elle n'en voudra pas. Un homme d'esprit? Il l'écrasera. Si elle est véritablement spirituelle, elle se contentera d'être la lune de son soleil, et tout ira bien. Si elle écrase son mari, c'est un pensionnaire qu'elle a chez elle et qui fait la plus triste figure. En France, on dit « chez madame Une Telle » et pas « chez monsieur » ; c'est très bien quand l'homme est imposant, il cède ses droits à sa femme. Mais si réellement l'homme n'est rien et qu'on ait raison de dire « chez Madame », Monsieur n'est plus que le fournisseur, le premier laquais de sa maison : sot ménage que cela! Donnerons-nous à la femme spirituelle un homme d'un gros bon sens, s'occupant de son commerce ou de ses terres ? Il rira de la manie de sa femme et notre auteur femelle n'aura pour son mari qu'une estime conditionnelle. Elle croira honorer le nom qu'elle porte à regret parce que jadis les journaux auront annoncé quelques fadaises sous son nom primitif. Il est si peu de contact entre la femme à prétention et le bon et honnête homme qu'on est forcé de conseiller à celle-ci de vivre avec les Muses dans sa première et seconde jeunesse

et, comme Sapho, d'éterniser sa gloire dans ses amours surannés et désespérés. Mais ce parti est courageux, déterminé, il est grec enfin; nos femmes rougiroient d'un tel abandon; et, de toutes les chutes possibles, celle du rocher de Leucade (i) leur sembleroit la plus indécente.

Lisez, étudiez l'Agnès de Molière dans V Ecole des Femmes, vous verrez ce que c'est qu'une innocente qu'on élève à la brochette pour être gobée par le premier vautour entreprenant. Quand vous moralisez une Agnès, vous trompe-t-elle par ses réponses ingénues? Elle fait mieux, elle bâille en disant vrai, parce que vous parlez un langage qui lui est étranger.

La morale n'est de saison qu'avec ceux qui ont failli, ils cherchent le remède à Jeurs coulpes ; mais chez l'Agnès, où le chaos des sensations n'est pas débrouillé, mettre la réprimande (même supposée) avant la faute, c'est lui indiquer d'avance des erreurs qu'elle commettra, quitte à s'en repentir après; et, toute Agnès qu'elle est, elle préfère (dans ses petits voyages imaginaires) la douleur d'un repentir intéressant et mérité aux tristes résultat de vos leçons.

La fleur de l'innocence est si délicate qu'elle ne souffre les approches que du soleil et du zéphir. « C'est le désir dans sa naissance, c'est le plaisir dans sa fleur » a dit Marmontel dans V Ami de la maison. C'est ainsi que Cliton, poussé par l'intérêt de ses désirs amoureux, se peint la candeur d'Agathe, qui est loin d'être une Agnès (2).

(i) Rocher d'où l'on précipitait les condamnés à mort, dans une des îles Ioniennes; d'où le « saut de Leucade ».

(2) Un mot d'un homme habile en son art ne s'oublie point. Je me rappelle qu'étant à côté de Préville (*) à une représentation de Y Ami de la maison dans sa nouveauté, il me dit, en écoutant l'air :

Si quelquefois tu sais ruser, Amour ! apprends-moi l'art de feindre, Tu n'auras jamais à t'en plaindre, Je ne veux point en abuser...

(( L'espiègle avoit besoin de nous dire cela. » (G.)

(*) Pierre-Louis Dubus, dit Préville, comédien français (1721-1799). « La nature et l'art, dit Dazincourt {Mémoires, un vol. in-S», 1809), sembloient s'être réunis pour former dans Préville l'acteur parfait et le grand comédien. Nul, avant lui,

La fille qui rêve au moyen de se soustraire à l'autorité n'est déjà plus Agnès. Trois jours suffisent pour lui ouvrir l'intellect, quand elle est parvenue à ce point de maturité. « La sagesse d'une fille qui aime est plus mûre qu'il ne faut », dit Sedaine. C'est au moment de la crise virginale que Molière nous montre son Agnès. C'est aussi cet instant critique que choisit Favart dans sa Chercheuse d'esprit : d'abord niaise au dernier point, puis tout à coup très dégourdie sans s'en douter.

L'aurore de la nubilité de la femme est donc bien précieuse à l'homme, puisque cet instant est l'objet continuel de ses pensées, de ses désirs et de ses chants, « Oui, tous les hommes sont chasseurs de ce gibier-là », disoit Montaigne. Dès le premier rayon du jour, ils courent aux armes, précédés de Vénus et de l'Amour; les prières, les cris des victimes enflamment encore leurs transports; c'est dans le sang qu'ils les apaisent et la vie des êtres est le prix de ces nombreux sacrifices.

Ne cherchons point le mari qui convient à l'Agnès qui ne l'est plus; c'est une femme comme une autre et qui rentre dans la catégorie de celles que nous cherchons à établir avantageusement. Si l'on demande ce que [celle qui] fut Agnès dans son enfance deviendra dans son adolescence, nous dirons qu'il faut être bien hardi pour le dire. Soit moyen de fortune ou d'instruction, l'art des développemens des choses non-avenues est fort conjectural et le sera toujours. Par exemple, on veut sur le champ faire de l'or pour s'enrichir, et la nature emploie peut-être des milliers d'années pour confectionner la mine. Pourquoi ne pas faire quelque chose de plus aisé ? Des truffes, par exemple, qui sont chères et qui paroissent se former annuellement à la surface de la terre. Pourquoi ne pouvons-nous dire, avec certitude, de Iquel sexe une femme est gro.sse? Voilà deux moyens de fortune qui sont plus près de nous que le grand secret

n'avoit présenté au public plus de variété dans les personnages à crispins, manteaux, financiers, amants, tuteurs, valets ; tous ces caractères ont été embellis par son génie créateur. Doué de beaucoup d'esprit naturel, d'une mémoire prompte et fiére, d'une taille charmante, d'une figure aimable, d'une physionomie expressive, plein de grâce dans tous ses mouvements, Préville fut le comédien le plus vrai, l'acteur le plus exact, le plus varié, le peintre le plus fidèle. » Pendant trente-trois ans (1753-1786), Préville fut le premier comédien du Théâtre-Français. Il était membre de l'Institut (Voir vol. V, ch. 34 et note).

de l'alchimie. Revenons à notre affaire. Si les indices d'un caractère futur n'étoient souvent remplacés par d'autres indices qui se vérifient; si dans le développement des passions la gaieté d'une fille ne se changeoit en mélancolie et la mélancolie en gaieté, la malpropreté en coquetterie et celle-ci en malpropreté, l'étourderie en prudence, la fille niaise en spirituelle et la spirituelle en bête..., nous dirions ce que sera notre Agnès ; mais, nous l'avons dit; passons à la furibonde.

Rien ne se fait de rien. La nullité est la source du mal, comme la force est le principe du bien. Si la force sert pour opérer le mal, c'est par abus; mais il n'est pas moins vrai que force et foiblesse sont les deux points opposés de l'existence et de la non-existence des choses : par la force on se relève d'une chute; sans force on reste anéanti. Mais sortons des abstractions : trop de gens n'admirent que ce qu'ils n'entendent pas ; ne donnons pas matière à leur stupide admiration.

La femme est souvent furibonde ou furieuse parce que son état physique est contrarié par son état moral. Une femme d'une complexion forte, à passions vives, ayant reçu une bonne éducation, qui aime à faire en elle respecter son sexe,.., si telle femme est unie à l'homme peu étotfé de toutes manières, que peut-elle ? Dominer, direz-vous. Elle dédaigne l'ascendant qu'il est trop aisé de prendre sur une bête. Elle soutfre en silence, avec hauteur et chagrin, de se voir à la fois en puissance et en impuissance de mari. Besoin d'aimer et d'être aimée d'un côté, amour-propre humilié de l'autre, obligation de se taire et de se contrefaire devant le monde... Tout assiège la malheureuse, faite pour honorer son sexe, si elle étoit à sa place. Quand on voit une femme en souffrance, il ne faut souvent qu'un coup d'œil pour en dévoiler la cause. Dans cet être fort et sensible, prédestiné pour une chose, c'est le physique satisfait qui régularise le moral. Quand la femme se livre avec dégoût au malheur d'être épouse et mère adorée, croyons que son union est mal assortie, ou que sa vie est en danger. Nous donnons,

dira-t on, l'avanlage à la femme qui a raison de se révolter; mais la furibonde qui manque d'éducation et d'esprit, n'est-elle pas commune parmi le peuple? Cela peut être; mais là, les préjuges d'éducation ne comptent point. Le plus fort entre les époux s'empare de l'autorité, et l'autre se soumet. Le mari foible, fier de la possession de sa femme forte, jure par elle, comme la femme par son mari s'il jouit de la prépondérance. C'est entre eux une convention irréfléchie qui n'enorgueillit et qui n'humilie ni l'un ni l'autre : le plus foible cède comme l'eau descend. Au contraire, le monde plus poli n'apprécie son bonheur que dans l'opinion des autres : c'est là le miroir où il cherche le résultat de son heureuse ou malheureuse étoile. « Qu'en dit-on " ou « qu'en dira-t-on » est le régulateur suprême des gens du bon ton ; c'est lui qui décide des dix-neuf vingtièmes de leurs peines et de leurs plaisirs.

Savoir au juste ce qu'il nous faut seroit le maximum de la • science humaine ; mais comment oser former des désirs, quand nous ignorons même ce qui nous convient? Avançons néanmoins. A quel homme associerons-nous la femme violente, qui ne l'est plus, dirons-nous, dès qu'elle est classée selon ses vœux et son être? Ce n'est ni l'homme trop formidable, ni l'homme débile qu'il lui faut; l'un est trop près, l'autre trop loin d'elle. C'est encore l'homme d'esprit, destiné à la femme douée et tendre, que nous lui donnerions. Et dans toutes les liaisons que nous venons de former, cet homme ne seroit déplacé nulle part, tant il est vrai que l'esprit, joint à la santé, sert à tout. L'homme d'esprit seul saura apprécier la vertu presque mâle de cette compagne. Il saura la dominer (car toute femme doit l'être) par la force de sa raison; et la progéniture de ce mariage doit réunir les deux espèces de forces, de corps et d'esprit, qui constituent les véritablement bons sujets. D'où vient donc cette difficulté d'établir une concordance matrimoniale entre deux êtres faits l'un pour l'autre? Nous le savons tous, mais, par décence d'un côté, par honte de l'autre, on feint de l'ignorer. Nous tirons le rideau sur ce qui nous importe le plus savoir. Osons le dire cependant : tout ne va-t-il pas bien quand on s'aime, et qu'on a une envie réciproque de se le prouver? Mais voici le mal, voici le

nœud : satiété, maladie, vieillesse d'un côté; force, besoins mal satisfaits ou vertu acariâtre de l'autre. Au physique, je défie le chimiste le plus expert de rapprocher les causes de ses contraires, je défie le moraliste le plus subtil d'en faire ressortir quelque chose de bon.

Quoique ce soit un auteur d'opéras-comiques, écoutons Dhell (i) dans le Jugement de Midas (2). Voici comment ce penseur fait dialoguer Pan et Palémon :

Pan.

Ne devez-vous pas convaincre votre femme? lui prouver, lui persuader?

Palémon.

Moi lui prouver, lui persuader... Ah ! mon ami ! Cela ne m'est plus possible.

Puis il chante :

Dans mon jeune âge, Ah ! qu'il n'en étoit pas ainsi.

Quand ma moitié faisoit tapage, Je lui prouvois que j'étois son mari.

Soudain plus calme et plus tranquille, Elle écoutoit, elle cédoit D'un air docile.

J'étois un roi dans ma maison, J'avois, j'avois toujours raison.

Ce temps n'est plus, et la vieillesse A son tour m'a rendu plus doux.

Soit indolence, soit foihlesse.

J'ai de la peine à me mettre en courroux.

(i) Thomas d'Hèle, en réalité Haies, qui se prononçait Hèle (d'où l'on fit D'Hèle, d'Hel ou Dhell), auteur dramatique français, originaire du comté de Glocester en Irlande (vers 1740), mort à Paris en 17S0. Sa collaboration avec Grétry dans le Jugement de Midas, puis dans \' Amant jaloux etXes Evénements imprévus, lerenàxt célèbre du jour au lendemain; un petit acte, Gilles ravisseur, nous a conservé, plus encore, sa mémoire d'excellent dramaturge. Le maître liégeois, qui l'estimait beaucoup, parle longuement de lui dans ses Mémoires (t. I, chapitre Le Jugement de Midas); voir aussi plus loin, volume V, chap. 10 [Sur d'Hèle) des Réflexions.

(2) Comédie mêlée d'ariettes, représentée pour la première fois à la Comédie italienne le 27 juin 177S.

Quand par ses cris elle nVcxccdc, Je laisse agir.

Aller, venir, C'est moi qui cède, Ou, si je veux crier plus fort, J'ai toujours tort (i).

Voilà l'histoire naïve des quinze vingtièmes des maris, en contradiction d'âge et de force avec leurs femmes. Si c'est l'homme, encore gaillard, qui prolonge son existence probajite, après le terme fort limité des amours excitatifs de la femme, aura-t-elle le courage de se voir préférer une maîtresse? Non, elle voudra que les privations soient réciproques, et le carême général. En ceci, les gens riches du beau monde ont une tactique morale plus commode. Entre époux, chacun a son vaste appartement, son carrosse, ses gens, ses maîtresses et ses amans. Les enfans sont mis de côté, soi-disant pour qu'ils n'incommodent ni la mère ni le père. Quand ils sont grands, ils entrent dans le monde, on les marie, et ils font comme leurs parens. Mais les pauvres gens n'ont qu'une petite maison ou une seule chambre; ils font comme Palémon et sa femme, ils se querellent pour passer le temps sans sennuyer, ou en s'ennuyant.

Plus on y réfléchit : Réunir pour la vie deux êtres dissemblables, c'est vouloir créer une unité factice. Hors le temps où ils sont nécessaires au grand oeuvre, qu'ont-ils à se dire? Entre ces deux êtres, désirer de même, de même force et pendant le même laps de temps est impossible. Désirer, c'est aimer : n'aimer plus, c'est absence de désirs. Entre deux individus des deux sexes les plus en rapports, une balance exacte des facultés physiques et morales est chimérique. Je dis de plus : il faut qu'il y ait entre eux mouvement contradictoire; car si le mouvement est unigène ou semblable, toute passion cesse, le repos s'établit, jusqu'à ce qu'une fermentation quelconque ramène le mouvement.

(i) Ce couplet n etoit pas aisé à mettre en musique. Dans ces sortes de cas, quand la musique n'exprime rien, elle est foible ; quand elle dit trop, elle est indécente. J'ai lu dans un journal du temps que j'avois répété cinq fiis de suite, et à dessein : Je lui prouvais. Je n'y avois pas pensé en composant, mais c'étoit peut-être la seule manière d'expliquer en totalité l'idée de l'auteur des paroles, sans rien dire de choquant pour la décence. (G.)

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