MÉTAPHYSIQUE
Les ouvrages légers de littérature, quoiqu'atissi agréables que la crème fouettée, ne sont plus guère du goût du siècle. Mais on relit les lettres de Pline, de Cicéron, de xMontesquieu, parce qu'elles sont pleines de substance. Celles de M™^ de Sévigné peuvent servir d'eau sucrée, quand on a quelqu'indigestion de métaphysique ; cependant, on y trouve une foule de mots précieux et des faits historiques intéressans, surtout ceux qui regardent les hommes qui ont conservé de la réputation.
Il fait beau, aujourd'hui, entendre dire à J.-J. Rousseau, dans ses Confessions, qu'il eut bien de la peine d'engager son libraire à payer douze cents livres à Condillac pour un de ses meilleurs ouvrages, tant on prisoit peu la métaphysique. Alors, c'étoit donc Rousseau qui protégeoit Condillac? On auroit peine à décider actuellement lequel de ces deux auteurs a le droit de protéger l'autre. En tout cas (et ceci arrive souvent dans le monde), Rousseau, à qui l'on reproche d'être paradoxal, a aidé à faire connaître l'homme qui nous enseigne le mieux à être conséquens dans nos idées.
C'est surtout en Allemagne que la métaphysique fleurit actuellement. Nous n'admirons pas encore le philosophe Kant,
qui a, dit-on, des milliers de disciples enthousiastes (ii, parce qu'en France on n'estime, on n'admire rien sur parole, mais d'après une persuasion intime. La partie sémillante et véritablement françoise vit des systèmes nouveaux qu'elle n'entend pas, mais toujours sans aigreur et avec grâce. Ses hommes studieux lisent à mesure qu'on traduit un étranger ; ils se familiarisent petit à petit avec le néologue et l'idéologue allemand ; ils consultent, confèrent avec leurs amis sur ce qu'ils aperçoivent de bon ou de hazardé et attendent qu'une masse d'opinions ne forme qu'une opinion décisive. C'est parce qu'ils sont difficiles à enrôler qu'on prise, dans l'étranger, l'assentiment de nos littérateurs. Il faudra que quelques-uns des plus forts disciples de Kant s'établissent ici pour nous faire connoître à fond leur métaphysicien encore nébuleux. Alors eux-mêmes, épurés par l'esprit d'analyse et le goût naturel des François, ensemble on assignera (2) la place que le patron des philosophes allemands conservera probablement dans la postérité. Aristote, Descartes, Newton, tous ces chefs de sectes, ont fait aussi leur noviciat avant d'avoir été proclamés. En récapitulant l'histoire des temps antérieurs, on est étonné de voir combien de systèmes la mode a parcourus et dévorés. Tantôt c'est le paganisme qui tourne les têtes dans un pays, tandis que dans un autre on adore un vil animal ou un oignon. Tantôt on ne parle que religion; c'est à force d'en disputer, ergoter sur tous les dogmes que, de guerre lasse, on passe à quelqu'autre manie. La superstition naît de l'exaltation de l'esprit, et par conséquent aussi de la religion. Alors la philosophie, qui redoute les excès, demande un culte simple, plus digne de la divinité que les massacres homicides. «Ecrasez l'infâme», a souvent répété Voltaire; l'infâme superstition, c'est d'elle qu'il parloit et jamais de la religion, qu'il a toujours respectée quand elle contribue au bonheur des humains. Tantôt c'est la politique des gouvernemens, l'art le moins connu des hommes, qui les occupe; son action est terrible, parce que ses influences nous louchent de près. Fatigués d'excès révolutionnaires, qu'allons-nous devenir? Ce qu'il plaira au temps et à ses influences incalculables. Mais
(i)AnXn. (G.)
(2) C'est-à-dire les disciples de Kant unis à leurs élèves français.
ne redoutons plus la hideuse ignorance et le despotisme perfide; l'imprimerie et l'instruction ont subjugué ces deux monstres dangereux. Pour vingt sous, l'ignorant qui s'ennuie achète un bon volume; c'en est fait, le chaos de sa tête se débrouille; c est un autre homme, qui de sa vie ne peut plus rétrograder. Il donne d'abord dans l'excès scientifique; puis revient sur ses pas et se fixe dans la région raisonnable que nous ont montrée les héros des sciences et de la littérature ; et ne nous y trompons pas, tout cela est de la métaphysique pour l'homme borné qui se fatigue de tout et cherche toujours son mieux, sans trouver ce qu'il désire.
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