‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 2 sur 84 · ET LE FAUX POUR CE QU'IL EST · texte numérisé non relu

ET LE FAUX POUR CE QU'IL EST

Malgré l'étonnement qui prévient même l'homme instruit en faveur des choses extraordinaires, il est en nous un pressentiment avertisseur du bien, du mal, comme du vrai, du douteux et du faux; le vrai rassérène l'homme bon et trouble le méchant. Ce qui est un baume consolateur pour l'un est un poison dévorant pour l'autre. Hâte-toi, homme pervers, de recourir à la vérité, là est la médecine universelle; hors d'elle, point de joie, point de bonheur, point de salut (i).

Les faits douteux, soit au physique, soit au moral, sont ceux qui ont besoin de plus d'expériences pour être constatés. Ils ne sont point mensongers, tant s'en faut ; mais ils sont encore mal éclairés par le crépuscule de la vive lumière qu'ils attendent. Attendons, doutons, expérimentons, et croyons ensuite. Nous avons de grandes obligations aux doctes qui ont instruit le monde. L'homme dans l'ignorance, c'est le

(i) Nous ne nous étendrons pas ici davantage sur un sujet que, dans un autre ouvrage et autant que notre intelligence nous l'a permis, nous avons examiné sous toutes ses faces. Après avoir lu mon livre De la Vérité, un philosophe anglois me dit que son vrai titre étoit : Religion de Phomme de bien. Puissé-je avoir mérité cet éloge ! (G.)

monde sans soleil : tout est mort. Mais il falloit, comme dit l'intitulé de ce chapitre, donner le vrai pour vrai le douteux pour douteux et le faux pour ce qu'il est : cette observance morale étoit d'obligation. C'est un bien mauvais service qu'on a rendu aux hommes en les jetant dans les allégories, qui d'abord ne sont pas des faussetés, mais qui finissent par en être. L'algèbre est la moins dangereuse des allégories. Ajoutons l'apologue, qui ne trompe personne, pas même les enfans. Mais que de maux sont sortis des allégories mystiques! Que de bien nous fera celui qui saura fermer à jamais cette boîte fatale ! Nous devons des remarques précieuses aux anciens observateurs des astres; mais que d'abus, que d'erreurs religieuses sont partis de la même source! Que de milliards de cadavres anticipés pour soutenir la prépondérance d'un culte sur un autre ! Quand on jette les yeux sur la société et sur la multiplicité des crimes qu'elle engendre : « Aux bois ! aux bois ! » est-on tenté de crier à l'homme civilisé. Comment ose-t-on dire encore (et on le répète aujourd'hui plus que jamais) qu'il faut tromper les hommes pour les conduire à une situation tranquille? Les erreurs pieuses ont leur source dans les hiéroglyphes, et ceux-ci dans les signes célestes. Les douze signes du Zodiaque, que parcourt le soleil d'été et d'hiver, ressemblent, si l'on veut, à ce qu'on dit qu'ils ressemblent; du moins y ressemblent-ils plus qu'à autre chose, qui y ressembleroit moins. Cependant, s'il étoit possible de se transporter dans leurs régions, il est bien sûr que le signe d'une vierge qui enfante, et qui paroit dans les cieux le 25 décembre ; que le serpent qui se montre à l'entrée de l'hiver; que l'agneau ou le bélier qui se montrent au commencement du printemps... n'existent pas plus dans le ciel que sur ma main. S'il étoit possible, dis-je, d'aller là-haut, les deux groupes d'étoiles qui ressemblent à deux poissons, sont toutes à de grandes distances. Cette centaine d'étoiles ou de soleils que nous prenons pour deux carpes frites sont loin d'y ressembler. Disons, de plus, que si l'on eût divisé l'année en mille parties au lieu de douze, on eût trouvé autant de signes célestes qu'on eût voulu : c'est l'imagination qui crée qu'and

on voit de si loin; l'astrologie s'enrichit aux dépens de la vérité (i).

Il y a sur notre terre un hiver et un été : l'un vaut mieux que l'autre sans doute. Pourquoi des allégories mensongères? Pourquoi comparer ces deux saisons bien naturelles à un bon et à un mauvais principe ou génie qui se combattent? Nous savons bien que l'hiver chasse l'été et que l'été chasse l'hiver. Le dieu soleil ou le dieu du jour, qui a pris mille noms chez diverses nations, le dieu Typhon ou des ténèbres, qui en a autant, sont la source de mille maux ; ce ne sont au fait que des chimères, mais qui ont produit, qui produisent et qui produiront des maux réels ; et, en disant bonnement la chose comme elle étoit, il n'en résultoit que la vérité et du bien. Maudits soient les prêtres égyptiens qui les premiers, pour paroître des sorciers, des savans, nous ont jeté dans un conflit fabuleux d'où nous ne pouvons encore sortir. Je crois que le génie des Orientaux, vif et chaud, étoit porté à tout personnifier, sans conséquence pour eux ; c'étoit un besoin provenant de leur climat; mais que nous, gens du Nord, qui sommes si froids en leur comparaison, nous donnions dans les fagots (2) brillans de ces peuples scintillans d'esprit ! Nous adoptons leurs rêves, et nous nous égorgeons pour en soutenir la réalité.

Le peuple, dit-on, croit plutôt aux fables surnaturelles qu'à la vérité. Erreur détestable que cette doctrine ; mais ce qui n'est pas une erreur, c'est le profit des prêtres sur leurs dupes. Quoi ! si les prêtres de tous les pays avoient dit au peuple : « Quand au printemps vous verrez, à tel endroit du ciel, le bélier ou l'agneau, c'est-à-dire un groupe d'étoiles qui y ressemble, le soleil va reprendre sa force, et faire mûrir vos

(i) Lisez les ouvrages de Boulanger, de Dupuis, et remercions ces deux savans érudits d'avoir déchiré le voile fabuleux des histoires anciennes. (G.)

N.-F.-J. Boulanger, né vers 1765, mort vers le début du XIX« siècle, auteur de quelques ouvrages pédagogiques d'histoire.

Ch.-Fr. Dupuis, littérateur, philosophe, membre de l'Institut, ami de Lalande (voir vol. V, ch. I); auteur d'un ouvrage fameux, l'Origine des Religions ou Religion universelle. où il cherche à prouver que tous les cultes, y compris le christianisme, ne sont que la représentation symbolique des astres ou des forces naturelles (1742-1809).

(2) Sornettes, bourdes. Il arriva qu'un marchand de fagots suivit, pendant quelques heures, le vendeur de la Galette de France. On remarqua leurs cris alternatifs : G^i^ette .' — Fagots ! — Galette ! — Fagots l On en rit : de là l'usage d'appeler les nouvelles apocryphes des fagots (Larousse).

moissons. Venez alors avec nous dans les temples des dieux, nous remercierons le grand Etre de l'abondance qu'il nous promet, » Croyez-vous les hommes assez peu intéressés pour se refuser à cet acte de reconnaissance? Les croyez-vous assez peu intéressés pour qu'en priant Dieu ils obtiennent, en récolte, le double des autres années ?

Ce seroit bien mal connoître les hommes que de les croire si peu susceptibles d'égoïsme Les poètes aussi, qui ne savent rien désigner sous son véritable nom, sous peine de n'être plus poètes, ont augmenté les erreurs populaires. Les premiers poètes qui imaginèrent les divinités de l'Olympe ne croyoient pas qu'un jour elles seroient révérées dans toute la Grèce et l'Italie. Leurs personnages, d'abord allégoriques, furent ensuite réalisés et divinisés par le peuple. La poésie se plaît dans la fiction. Faire simplement des vers, ce n'est pas encore être poète ; il faut allégoriser, mentir à peu près, pour être vraiment poétique et piquer la curiosité du lecteur.

Disons donc encore que pour mériter l'assentiment unanime des hommes en tout ce qui est vrai, il faut donner le douteux pour douteux, et le faux pour ce qu'il est. Une belle femme qui ne dissimule pas son léger défaut nous fait croire à cent qualités voilées ; si elle le cache (toujours mal) nous supposons qu'elle sait dissimuler d'autres défectuosités. N'est-il pas assez de mystères réels dans la nature : faut-il, pour se distinguer, les multiplier à plaisir? Il semble que le mal doit un jour sur cette terre se résoudre en bien ; car faire des dupes, c'est les forcer de s'instruire pour ne pas l'être encore. Les trompeurs seuls sont dupes à la fin du compte. Lisez l'histoire du monde, cette vérité y est constatée. Les Néron, les Socrate, les Marc-Aurèle, les pyramides d'Egypte... tout atteste que les fourbes ont été punis; que Socrate fut le plus vrai des hommes; Marc-Aurèle le plus juste des princes, et que les monumens les plus solides, les plus somptueux ne subsistent que pour attester la vanité des hommes oubliés qui les élevèrent.

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