‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 3 sur 84 · IL FAUT S'ENTENDRE · texte numérisé non relu

IL FAUT S'ENTENDRE

Une espèce d'illuminé swedenborgiste étoit chez moi lorsqu'on annonça un philosophe de la namre. Je dis, en deux mots, au premier quel homme c'étoit. « Eh bien ! me dit-il, je veux le convertir (i). » Il saisit le premier fait pour amener la conversation sur sa doctrine éthérée. L'autre écoutait avec un doux sourire, comme s'il eût été à la comédie. Voici la substance de leur dialogue :

L'Illuminé

Oui, monsieur (2), Swedenborg nous a révélé les merveilles du ciel et de l'enfer (3).

Le Philosophe Où les a-t-il appris, monsieur?

L'Illuminé

De la bouche même des anges, avec lesquels il conversoit journellement et familièrement.

(i) C'est l'homme exaspéré qui veut opérer des conversions; l'homme simple vit tranquille et laisse vivre chacun à sa manière. (G.)

(2) En l'an XH, l'usage étoit changé, on ne se donnoit plus en France le titre honorable de citoyen. (G.)

(3) Arcana cœlestia (1749-1755), Apocaîypsis revelata (1766).

Le Philosophe

Il étoit bien heureux d'avoir plus que les sens communs Avez-vous aussi ce bonheur-là, monsieur?

L'Illuminé J'espère y parvenir.

Le Philosophe

Je vous en félicite. Mais comme je ne puis m'élever à vos hautes conceptions, nous ne pouvons nous entendre.

L'iLLUMiNÉ

Peut-être ne croyez-vous pas que des agens intermédiaires entre le ciel et la terre soient nécessaires?

Le Philosophe Je vois la nature qui opère ce prodige.

L'Illuminé Elle n'est qu'un résidu grossier dont je ne fais aucun cas.

Le Philosophe, serrant la main de l'Illuminé.

Vous y tenez, monsieur, convenez-en de bonne foi.

L'Illuminé, retirant sa main.

Eh ! monsieur ! Vous m'estropiez.

. Le Philosophe Pardon.

L'Illuminé

Svvredenborg a parcouru toutes les planètes. Il en décrit la forme, celle des habitans, et jusqu'à leurs usages domestiques.

Le Philosophe

J'ai lu le Phédon de Platon par Socrate (i), qui est de beaucoup antérieur.

(i) Confusion assez plaisante. Il s'agit du dialogue célèbre dans lequel Platon retrace la mort de son maître Socrate.

lO

L'Illuminé Avez-vous lu Swedenborg?

Le Philosophe

Oui, SCS livres de minéralogie.

L'Illuminé Et les quinze volumes, au moins, de philosophie céleste?

Le Philosophe

Je ne veux point les lire.

L'Illuminé

Pourquoi?

Le Philosophe

Je n'y comprendrois rien et je ne veux pas perdre mon temps.

L'Illuminé

Quoi? quand un homme instruit et d'une probité pure, vous dit : j'ai vu...

Le Philosophe

Alors je crois au délire de la raison exaspérée.

L'Illuminé Permettez-moi de procéder avec ordre.

Le Philosophe

Volontiers.

L'Illuminé

En voyant un pauvre monde tel qu'est le nôtre, ne devez-vous pas supposer qu'il est d'autres mondes plus parfaits?

Le Philosophe

Si j'y avois été, je le saurois. Je ne suppose rien ; je crois ce que je vois, ce que je sens, c'est le plus sûr.

L'Il.I.UMINÉ

En voyant une créature aussi misérable que l'homme, ne supposez-vous pas aisément qu'il est dans l'univers une gradation d'ctres plus corrects que nous, et qui par leurs perfections se rapprochent de la divinité ?

Le Philosophe

C'est-à-dire que parce que je vois des fous ici-bas, il faut que je croie que là-haut on est plus sage. Gela peut être, cependant, mais je ne suis point du secret.

L'Illuminé

De quel secret êtes-vous donc, monsieur?

Le Philosophe

Je vis, je marche avec la nature, dont je fais partie. Je fais le bien ahn qu'on me le rende. Je le ferois même sans cela et pour le seul plaisir de le faire. Il me faut très peu pour vivre, ainsi je ne fais ombrage à personne ; on ne me recherche pas comme intrigant utile, mais on m'estime comme philanthrope.

L'Illuminé Quel dommage qu'une àme aussi pure...

Le Philosophe

Où donc est le dommage, monsieur, puisque je suis heureux sans nuire, et sans déplaire à qui que ce soit ?

L'Illuminé Vous m'attendrissez.

Le Philosophe

Je ne vois pas pourquoi; à moins que vous ne soyez mécontent de votre sort, et que vous ne désiriez le mien. Messieurs, j'ai l'honneur de vous saluer.

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