‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 21 sur 84 · DU REPENTIR QUI SUIT LES GRANDES PASSIONS · texte numérisé non relu

DU REPENTIR QUI SUIT LES GRANDES PASSIONS

L'imagination court la poste; la raison marche à pied. Eviter l'excès de ces deux puissances, l'une folle, l'autre sévère, c'est être sage, dira-t-on? Oui. Troubler son repos et celui des autres par des austérités déplacées est une des plus grandes marques de foiblesse. L'homme sage prend son temps pour opérer le bien; c'est comme une pluie salutaire qui arrive dans la sécheresse. L'homme passionné outre mesure est ordinairement un maniaque qui veut tout entraîner. Pour en imposer, il aime à inspirer la terreur, soit mondaine ou céleste, mais, quelle qu'elle soit, c'est une tyrannie punissable. Quand le sage voit un engoué de sa passion, il sourit de pitié, comme s'il voyoit un dogue menaçant d'étrangler le monde pour défendre son os. L'ambition, l'orgueil, la domination lui semblent des maladies de cerveau. Les grandes richesses (toujours plus ou moins mal acquises) lui présentent un contraste souvent si bête avec le possesseur indigne... Le richard lui-même aperçoit tant de gens d'un mérite réel qui n'ont que le strict nécessaire, qu'il est plus souvent honteux que fier de ses possessions. Il est flatté, caressé, mais par qui? Par une vile canaille qui ne sait dire que : « Il faut bien que je vive. » Esclave! meurs plutôt de la honte d'avilir on être !

Les dons de la sagesse sont des vertus. Ceux que l'imagination enfante ont le goût du terroir qui les a produits : ils enivrent et ne laissent après eux que le mal de tête. Oui, le produit chimérique des passions exaltées ressemble à nos rêves, que nous trouvons extravagans quand nous sommes éveillés. Les vrais trésors de l'homme sont la santé, la liberté et l'aisance. Les trésors factices ont leur source dans les passions exagérées, telles que l'orgueil, la domination, les richesses et la volupté sans mœurs. L'issue des passions fortes nous laisse dans l'abattement. On se promet de les éviter; on a recours à la sagesse, à la modération ; il est rare que la même personne retombe deux fois dans le même piège.

C'est surtout l'amour qu'inspire un objet méprisable qui laisse des regrets indélébiles. C'est le délire le plus complet de l'homme, et qui n'appartient qu'à lui' dans la nature, parcc que les prestiges de son imagination prennent la place de l'instinct et de la raison. — « Qu'importe, dira-t-il, je jouis. » Non, tu divagues, et, bientôt désabusé, guéri de ta fièvre, il ne te restera que le repentir. Bientôt... Ceci m'a été conté par un jeune homme sorti de son délire amoureux : « Une lettre timbrée de l'hôpital, au nom de celle que j'avois aimée plus que ma vie, me dernandoit quelques secours. Je vole près d'elle, je dis son nom, on m'indique la salle et le numéro de son lit; je la fixe, elle me regarde : moment affreux pour elle! Je m'enfuis sans lui parler, et j'assure la sœur qu'elle s'est trompée, que ce n'est pas là la personne que j'ai nommée. La sœur sourit et me dit de lui parler pour me convaincre. Oui, c'étoit elle; quoiqu'afFoiblie, je reconnois cette voix qui tant de fois avoit fait tressaillir mon cœur. C'est tout ce qui restoit d'elle; ses traits étoient bouleversés, sa bouche si touchante, ses yeux jadis si puissans distilloient l'impureté des mœurs. « Oh ! me dit-elle, qu'on paye cher l'oubli de la décence ! » Je lui laissai ma bourse et lui promis de ne point l'abandonner. »

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