LE MOT DE LA CHOSE
Avoir sur chaque objet le mot de la chose, c'est posséder l'essence même de l'esprit humain. On reconnoît par le mot propre ou impropre, fort ou foible, décisif ou indécis, si la chose dont on parle a été assez longuement discutée, analysée et fixée par des experts de chaque science, art ou métier, et surtout par le grand maître qu'on nomme le Temps.
Ce n'est pas dans un seul pays qu'il faut aller récolter les mots de chaque chose ; il n'y peuvent être tous. Il semble que l'aptitude à chaque perfection soit donnée (par division) à chaque pays selon son climat, et selon qu'il a été politiquement traité par ses gouvernemens antérieurs et actuel. La Grèce est muette après avoir si bien parlé. L'Espagne nous donneroit le mot sur l'amour, l'Italie sur l'amour et les beaux-arts, la France sur toutes choses, mais un peu hazardé par la majorité, et ensuite remis à sa place par les sages. Le Nord semble n'avoir que les idées des pays chauds, d'où elles arrivent, néanmoins, un peu trop refroidies. L'Angleterre, par son amour pour le commerce, par sa longue habitude des richesses et sa facile fréquentation avec tous les peuples, donne le ton et le mot sur toutes les côtes maritimes, et aux négocians en général, pour tout ce qui a trait au commerce. Les arts mécaniques y sont tellement
perfectionnés que dans le moindre objet, ne fût-ce qu'un tirebouchon, une paire de bottes, on voit qu'ils ont subi toutes les épreuves et les gradations du pis au mieux. Excepté les dons de l'imagination, les grâces de l'esprit et du corps, on voit aussi que toutes choses y ont été assujetties à une sanction épuratoire et décisive. Si on excepte le commerce et l'art militaire et maritime, ils [les Anglais] comptent peu de savans et d'artistes célèbres, mais ceux qui s'y montrent et qui y sont adoptés font type pour toutes les nations du globe. Le vrai mot d'une chose est souvent difficile à trouver. J'ai entendu dire à un homme d'esprit qui vouloit faire une demande à un ministre : « Je n'ai pas encore trouvé le mot de la chose que je voudrois obtenir, et mon succès en dépend, pour que je puisse bâtir dessus. » Je gage que ce précieux mot, il l'eût trouvé en Angleterre ou ailleurs. Nous sommes en guerre avec cette puissance (Fructidor, an XII); apprenons-lui, s'il est possible, à être moins égoïste sur mer, mais ne la saccageons pas, ce seroit détruire un de nos meilleurs dictionnaires.
Il semble que les choses dépendantes du génie nous arrivent de là-haut (des pays chauds) et de lâ-bas, si elles sont matérielles; et que tout ce qui a besoin de i'épurement du bon goût doit nécessairement faire son tour de France, comme je l'ai déjà dit. Depuis sa Révolution, la France, plus qu'aucun autre pays, est et sera encore longtemps sans préjugés enracinés : elle a vu de près comme on défait et refait les puissances. Ce seroit une mission bien précieuse pour des membres d'Académie, d'aller recueillir dans les quatre parties du monde le mot de la chose de toutes choses. Chacun rapporteroit un petit livre bien précieux. Ce seroit la prose dorée (i). Il se garderoient bien de voyager en juges ; ils devroient au contraire s'adresser aux plus forts de chaque partie et prendre leurs mots sur l'objet qui les concernent. Si l'un de ces messieurs vient à Paris et qu'il me demande ce que c^est que la vraie musique, je lui dirai : «C'est celle qu'on retient comme les beaux vers. » Si, de plus, il me demande si la même musique peut servir à tout exprimer, je lui dirai : « C'est comme si vous me demandiez si l'homme caressé
(i) Cf. t. I, p. 66, « loi dorée ».
ou battu a les mêmes accens. » Chacun, selon son être, croit posséder le bon mot des choses. Oui, mais cela n'est pas vrai. Je sais que l'Anglois dira que s'enrichir par le commerce est l'affaire principale ; que l'Espagnol et Tltalien diront que c'est l'amour des femmes et des beaux-arts. Leurs mots sur les choses différeront donc autant que leurs passions seront primordiales ou secondaires. Le mot du négociant sera que l'amour et les beaux-arts sont le passe-temps du riche ; celui des hommes à passions sera que la volupté est l'élément des âm^es nobles, sensibles, passionnées, et qu'elle s'évanouit dans les calculs mercantiles. Concluons. N'allons pas prendre sur un arbre quelconque le mauvais fruit qu'il porte à regret; cueillons-le en bon lieu, bien cultivé et bien mûr ; tout autre moyen ne serviroit qu'à augmenter V imbroglio des préjugés humains, que nous cherchons à démêler. Sur quel objet faudra-t-il prendre le mot des femmes? — Sur la plus solide faculté de l'homme : elles ne sont savantes que sur ce point ; l'homme qui sait le mieux leur plaire est, à coup stw, leur héros ; sans ce majeur avantage, les plus brillantes beautés de l'âme et de l'esprit ne sont vues par elles qu'avec le dépit secret d'une mère qui est forcée d'admirer les qualités étrangères que ne possèdent pas ses enfans.