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CHAPITRE XX

METEMPSYCOSE

C'est la physique la plus ancienne, la chimie la plus naturelle, et celle qui se présente à l'imagination de tous les peuples. Sous nos yeux, nous voyons le fumier rempli de germes se métamorphoser en fleurs, et le plus infect fait naître celles douées des plus doux parfums. A nos yeux, tout change de forme et d'existence ; la mort sert à la vie, comme la vie à la mort... et nous ne croirions pas à la métempsycose? Il n'y a que le porc d'Epicure (i), qui vit pour manger, qui nage dans l'indolence, qui n'y rêve jamais, parce qu'il est tout en lui, tout entier dans son estomac.

L'esprit anime, pousse, fait fermenter la matière. La matière est jetée dans l'espace, elle s'y fixe, car il faut bien qu'elle s'arrête et prenne l'équilibre quelque part, soit que l'attraction des autres corps célestes la tienne en respect, soit que les fluides aériens la portent comme les eaux soutiennent un corps. Mais l'esprit qui anime cette matière, d'où vient-il? D'en haut? Et comment descend-il? S'approche-t-il de la terre, puisque son instinct est de s'en échapper et de n'y rester qu'autant qu'il y est retenu? Tout est compréhensible, hors ce point qu'il faut néan-

(i) Epiciiri de grege porcum (Horace, liv. i»"").

moins franchir en disant : Que les rayons du soleil ou des milliers de soleils sont projetés dans ce qu'on appelle le vide, qui ne l'est pas; que ces rayons sont eux-mêmes l'esprit de vie, ou qu'ils servent de tubes-conducteurs à l'esprit qu'ils contiennent. Mais comment, encore une fois, comment l'esprit peut-il descendre sur la terre, puisque son instinct est de monter? — Monter et descendre sont des mots abstraits, puisque monter d'un côté, c'est descendre de l'autre.

En plaçant des boules de matière dans l'espace, et ces boules étant environnées en tous sens par des milliers de soleils que nous nommons étoiles, qui dardent leurs rayons, il faut de toute nécessité que ces rayons rencontrent les boules et les soutiennent en l'air ; alors, le soleil principal du système planétaire, frappant les boules sur une seule face hémisphérique, les fait tourner, car tout ce qui est rond, ou à peu près, ne peut marcher qu'en tournant et, soit sur terre, dans les eaux ou dans les airs, tout ce qui marche sans être rond le devient à la longue par le frottement. Par ce système aussi clair que « bonjour », rien n'empêche que l'âme ou l'esprit ne rejoigne son Créateur : il faut même qu'il le rejoigne forcément. Si les esprits voyagent des cieux sur la terre, ou surquelqu'autre planète, et de là dans les cieux; s'ils montent et descendent plusieurs fois, c'est ce que nous ignorons, mais c'est ce qui peut être, et alors la métempsycose existe ; les mêmes combinaisons d'esprits, de matières et de circonstances peuvent recommencer le même être, ou à peu près le même, sauf quelques modifications locales. On m'a fait l'honneur de me dire que j'étois le Pergolèse d'Italie, rejeté dans le Nord un siècle après la mort du premier : cela est possible. L'esprit d'Alexandre est peut-être descendu encore pour créer le génie de Bonaparte. Cela est encore possible. Tout ce qui est possible est possible à Dieu, il n'y a que l'impossible qui ne lui appartienne pas ; il n'y a que lui qui soit impossible à faire et à concevoir comment il est fait. Il est l'éternité ou l'éternel ; il est parce qu'il est : s'il n'étoit pas, nous ne serions point.

CHAPTIRE XXI

PREDESTINATION

La prédestination n'est autre chose que notre manière d'être réalisée selon nature, qui va, qui chemine, et qui doit aller et arriver où elle arrive, parce qu'elle ne peut aller autrement, ni ailleurs. Pour rendre la chose plus claire et plus brève, disons que la prédestination est le résultat final et nécessité de ce que nous sommes. Si en route, quelqu'événement change notre volonté et notre direction, alors le résultat de notre conduite n'est plus ce qu'il eût été : la cause ayant changé d'allure, l'effet a dû changer aussi. Quand on met une plume en l'air, avec vent arrière, on ne peut encore s'assurer de son exacte direction. Ainsi sommes-nous dans nos opérations morales ; nous allons d'abord selon nous, ensuite selon les autres, parce que chacun nous pousse et nous conseille; nous changeons vingt fois de direction avant le terme du voyage; enfin, nous arrivons plutôt autre que nous-mêmes : on nous a changés en route comme l'enfant en nourrice.

Un comité de confesseurs, gens d'esprit qui ont souvent préjugé le futur par le passé et le présent, connoissant le fort et le foible de leurs pénitens, sachant, par les femmes et les enfans, les secrets que les maris ont la force de taire... seroit, à coup sûr, un comité de sorciers, capable de prédire l'avenir, qui

est tout entier dans le présent, comme le poulet est dans l'œuf ou le fruit dans sa graine : sauf néanmoins les contremarches qui surviennent, et les endommagemens qui peuvent survenir à l'œuf et à la graine.

Il est aussi facile de prédire à celui qui agit à rebours de la volonté générale qu'il est prédestiné à être pendu, qu'il est aisé d'annoncer à l'homme de Dieu qu'il triomphera de ses ennemis par sa douceur, sa patience et ses bons procédés. Toutefois les sorciers se trompent quand ils prétendent à l'infaillibilité absolue. Par exemple, tel homme par son genre de vie marche droit à l'hôpital ; cependant, à la dernière marche de l'hôtel de la misère, il réfléchit, il consulte un homme de bien, change de conduite et de direction. Qui eût pu prédire ce changement inopiné ? Dieu l'a voulu, diroient les dévots, Dieu l'a voulu par sa grâce efficace. Sans doute, Dieu l'a voulu ; du moins il l'a permis, mais qu'il nous a faits mouvans, susceptibles d'erreurs et d'amendemens, susceptibles de changemens, tantôt du mieux au pis, tantôt du pis au mieux !

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