‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 24 sur 84 · CAUSE ET EFFET · texte numérisé non relu

CAUSE ET EFFET

La nature est infinie et ne produit que des infinis par le fond, quoique ses formes varient. Nous ne sentons nullement la nécessité que le monde finisse : il n'est pas plus nécessaire qu'il ait commencé. Quand nous jugeons tout comme devant finir, c'est parce que nous sommes temporaires : nous confondons l'effet avec la cause. Je me meurs, dit l'homme, quand la nature dit : je revis.

Cause, c'est ce qui est ; effet, ce qui sera, par effet de la cause.

Nous croyons tout perdre en changeant de forme ; cependant, il est bien égal à la nature de faire ceci ou cela.

Les nombres ajoutés aux nombres sont infinis ; il est autant de créations d'individus, en combinant diversement les substances.

« Le monde est fait pour mon usage », dit le bon homme. Cependant, le feu le brûle, l'air l'étouffé ou l'emporte, la terre s'écroule sous ses pieds et l'eau le noyé ; quelquefois cependant il a raison, le monde est fait pour son usage, puisqu'il est luimême une fraction de ce monde dont il parle. Il n'est point de lieu sur la terre où les productions ne soient nécessaires aux individus qui y sont nés. Le climat et les productions alimen-

taires d'un pays quelconque sonl lellcmenl homogènes avec ses habitans, que la taupe humaine qu'on nomme Lapon ne iroqueroit pas son trou contre la plus belle habitation du globe : il dit aussi :

A tous les cœurs bien nés que la patrie est chère!

Ainsi parle la poésie, qui exagère et embellit tout; mais le physicien, qui n'exagère point, dit qu'il est naturel de s'aimer soi-même, d'aimer les substances dont nous sommes faits. C'est assez niaisement confondre l'effet avec la cause que de croire que toutes choses ont été faites pour nous ; car elles seroient sans nous ; — mais serions-nous sans elles? La différence est totale. Que diroit-on d'un vermisseau, formé dans un fromage, qui se confondroit en remerciemens envers celui qui lui donne ce beau palais, comblé de nourritures les plus analogues à ses gotJts et à son appétit? « Pauvre sot! lui diroit le fromage, sors d'ici et meurs; je puis exister sans toi. » Tel est l'homme débonnaire. Il se pavane sur la terre qui le nourrit, qui lui appartient, dit-il, et bientôt, après avoir rendu à la terre ce qu'il nomme son individu, très divisible, son humidité aux nuages, ses esprits aux firmamens, il reste à peine de lui une poignée de mauvaise terre invégétable que le temps seul peut rebonifier. Il y a un tel rapport, un tel enchaînement entre cause et effet, qu'on diroit que l'effet produit par une cause connue constitue à son tour une autre cause qui produit un autre effet. Par exemple : le soleil pompe l'humidité de la terre, et avec elle les parties les plus légères, les plus spiritueuses de la matière ; elles s'accumulent dans l'atmosphère et retombent avec la pluie en produisant mille effets divers dans la végétation terrestre. Chaque objet vivant, animé ou inanimé, prend et ne peut prendre de ces substances retombantes que ce qui lui est analogue; et quoi qu'ils soient des effets de la cause dont nous avons parlé, ils produisent à leur tour des effets qui prouvent qu'ils sont devenus causes secondaires.

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