CHAPITRE XXIIl
L'HOMME JUGE PAR SES TROIS PENCHANS PRINCIPAUX LA VOLUPTÉ, LES TALENS ET L'AMOUR-PROPRE QUI LES SUIT
§ ler. — P^r la Volupté.
Rien ne dégrade plus l'homme qu'un penchant insurmontable à la volupté, si ce n'est l'insensibilité, qui est son contraire. Trop de sensibilité, sans énergie pour lui résister, constitue l'homme nul : il n'est pas estimé des hommes, il n'est pas aimé des femmes. S'il est préféré avant d'être connu, il pleure de plaisir; si on ne l'aime point, il pleure de chagrin. C'est un enfant avec de vieux os; c'est une charpente forte qui n'étale que de la guenille. La coquette s'en sert quelquefois comme d'un mannequin revêtu de ses couleurs ; la femme furibonde, comme d'un instrument de lascivité. N'attendez rien de grand de l'homme foible en amour; il admire trop ce qui est bon; il méprise trop ce qui est mauvais ; il n'a pas assez de force pour être juste en rien; ce qui est vigoureux l'étonné, ce qui est mou lui ressemble trop pour qu'il puisse l'aimer : on n'aime, on n'admire que ce qu'on n'a pas et qu'on désire, ai-je dit quelque part.
?:; 2. — Par ses lalcus.
Tant vaut l'homme, tant vaut la terre, dit le vieux proNerbe. En jugeant du produit par le principal, ou de l'effet par la cause, on peut ainsi juger l'homme par ses talens. Aux yeux de celui qui a beaucoup observé et surtout opéré, quelques productions d'un homme sont comme un œuf dans lequel il aperçoit le développement futur de son contenu. Dispositions ou indispositions de circonstance à part, il est impossible qu'un homme produise trois fois tel genre de beauté originale, ou commette tel genre d'ineptie, sans confesser sa force ou sa faiblesse interne, et quelquefois toutes les deux.
Les accusations de plagiat ou de secours reçus pendant ou après le travail m'ont toujours paru (dans les Beaux-Arts surtout) une récrimination de la presque nullité envers le talent. Si l'on excepte l'homme habile en son art, qui communique le plan qu'il est en état d'exécuter lui-même, tel homme médiocre, qui n'a rien fait de marquant dans toute sa vie, a beau dire qu'il a donné l'idée de grandes choses; puisqu'il n'a rien produit de supérieur, il a prouvé et prouve encore qu'il n'a que des idées premières, qu'il est hors d'état d'employer. C'est par paresse, vous dit-on, qu'il ne fait que des extraits d'ouvrages. Le vrai génie est paresseux. Soit encore; mais ces hommes de génie paresseux prouvent qu'ils ne peuvent rien produire qu'une bonne idée, qu'un autre a la force d'exécuter. C'est comme un bureau d'adresses pour découvrir la demeure de tel ou tel ; mais une affaire est loin d'être terminée quand on a trouvé l'homme auquel on a affaire. Ne faisons pas à la paresse plus d'honneur qu'elle n'en mérite; elle a son origine dans notre naturel. Tel que l'eau stagnante, le génie a ses obstructions qui sont une vraie maladie ; débarrassé de ce qui le retient captif, il couleroit de source, clair et net comme le cristal.
§ 3. — Par $071 amour-propre.
Celui qui cache le mieux son amour-propre n'est pas celui qui en a le moins. Le bonhomme qui rougit ou se fâche quand on l'offense n'a que son contingent d'amour-propre. L'homme
irascible qui sourit faussement ou pâlit sans mot dire en a souvent une bien autre dose. Les difïérens genres d'amourpropre humain sont autant variés que le vert des feuilles du printemps, d'été et d'automne. On peut hardiment supposer que tout le monde en a sa part et chacun de couleur différente selon l'âge, le tempérament, l'éducation et l'état de la personne. Dans l'enfance, l'amour-propre est vert tendre; dans l'âge fait, vert foncé; dans la vieillesse, le vert devient jaune. A tout âge, l'amour-propre est pitoyable aux yeux des spectateurs; dans l'enfance et la jeunesse, parce qu'il est sans fondement; dans l'âge mûr et la vieillesse, parce qu'il est inutile à l'homme de mérite et ridicule dans celui qui ne mérite pas. L'amour-propre est le vrai thermomètre des passions ; rien de plus utile quand nos passions le gouvernent, rien de plus bête quand il dispose de nous. On pèse le degré des liqueurs fortes ; pesons aussi l'amour-propre des hommes et soyons sûrs alors de les bien connoître. C'est un instrument de physique, une balance hydrostatique qui sert aux liqueurs; ce sont des épreuves morales qui font apprécier l'amour-propre, dont le nom de la balance n'est pas encore nommé, mais bien aisé à l'être. Tel homme que la flatterie ne décèle plus, parce qu'il y est accoutumé, se trahit dans un revers. Tel qui se maintient dans le plus grand revers se trahit, verse des larmes en embrassant, l'instant d'après, son jeune enfant qui ne prend aucun intérêt à son père... Laissons, laissons agir la nature, convenons de nos faiblesses, de notre amour-propre, qui ne peuvent longtemps se cacher ; et soyons sûrs que le vrai mérite est tôt ou tard proclamé et l'ignorance déçue.
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