AVENIR
La matière brute indique le passé; l'animal-bête vit au présent; l'homme existe dans l'avenir. S'occuper de l'avenir est un sentiment inné en lui, qui décèle son immortalité ou son amour-propre, son immortalité réelle ou préjugée. Tout ce qui est matériel se forme et se déforme. L'esprit du troisième et du second ordre (ai-je dit ailleurs) est modifiable, c'est-à-dire qu'il peut s'épurer encore. Mais, tel que l'éternité de Dieu, l'esprit pur ne laisse point de trace, de modification ni de fin.
L'homme se flatte de posséder une étincelle de cet esprit divin; puisse sa vanité lui mériter Tapothéose! On nous dit que Dieu est parce qu'il est : c'est puissamment raisonner ! • La nature aussi est parce qu'elle est. Je défie tout le génie humain de concevoir sa création primitive et sa destruction finale. Mais l'ordre suprême qu'on remarque dans l'univers, est-ce un effet de la matière ou de l'esprit qui l'anime? — Intelligence veut dire esprit ; esprit universel veut dire Dieu, Dieu est, puisqu'esprit intelligent règne partout. L'homme a-t-il toujours été ce qu'il est? Quel sera son avenir? Ces deux questions appartiennent pertinemment à ce chapitre, et c'est par leur examen que nous allons le clore.
La race humaine, douée d'un penchant irrésistible vers la
perfectibilité de toutes choses, a dû faire des progrès infinis par le passé comme elle en fera dans l'avenir; tout ce que l'imagination peut suggérer à l'homme peut être ou ne pas être. Mais le peu de certitude que nous avons encore sur t:erlains objets, certaines matières, prouve, ou que ses facultés sont limitées, ou que cette race humaine fut mainte et mainte fois arrêtée dans sa course scientifique par les bouleversemens du globe. Il n'est pas nécessaire que ce bouleversement soit général pour que la science se perde : il suffit qu'il ait lieu dans la partie du globe la plus instruite. La Turquie périroit que l'instruction n'en seroit pas altérée. Mais il semble (malheureusement pour notre race) que les pays les plus anciennement habités, civilisés et instruits, doivent être bouleversés de préférence. Il semble, — je dis plus, il est constant que les plus beaux climats, où l'homme est à la source de l'abondance, où le génie lui est concédé comme aux plantes les parfums, où la propagation a une marche féconde... sont ceux où il se fixe de préférence. Alors, la masse humaine, trop multipliée, les amas successifs de ses sécrétions vitales et de ses décombres mortuaires doivent engendrer, dans le lieu même, les volcans et les tremblemens de terre (i). Il est possible aussi (quoique le monde soit bien vieux) qu'on n'ait trouvé qu'au siècle dernier l'art de conserver puissamment et de multiplier par l'impression les productions du génie. Le dépôt des sciences est plus assuré, si nous en jugeons par les hiéroglyphes et les rouleaux de feuilles en papyrus des anciens.
La présupposition de la perfectibilité humaine est une des questions qui occupe le plus notre siècle. Déjà, de l'aveu des maîtres, aujourd'hui le mathématicien encore imberbe possède plus d'acquis que le commun des vieux professeurs du siècle dernier. Il en est de même de la physique, de la mécanique, de l'histoire naturelle, de l'agriculture et des beaux-arts pour tout ce qui regarde la partie qu'on acquiert par l'usage de l'instruction perfectionnée. Et si de génération en génération l'arbre de la science et des arts fiieurit de plus en plus, ne devons-nous pas prévoir son agrandissement successif? Oui et non. Oui, pour tout ce qui regarde la méthode; non, pour ce qui est du ressort
(i) C'est au physicien à calculer combien de siècles peut exister un pays, d'après sa population et ses décombres. (G.)
du génie, qui n'existe souvent qu'en s'écartant des routes communes et en bravant la méthode et la routine. Il est donc probable (à quelques modifications près) que l'homme tel qu'il est a produit tout ce qu'il peut produire, et ne peut arriver au perfectionnement que son active imagination se plaît à pressentir. — Mais, dirons-nous, la nature est loin d'être épuisée, car elle est inépuisable en combinaisons. Elle se plaît et s'amuse dans ses sublimités, qui ne sont pour elle qu'un jeu, une simple combinaison de substances homogènes. Savons-nous ce qu'elle peut? Ce qu'elle tient en réserve et ce qu'elle nous garde? Ne peut-elle pas tout à coup produire un pays nouveau, dont le climat favorable montrera des hommes doués de l'intelligence après laquelle nous soupirons vaguement? Savons-nous si elle ne peut réunir dans un même homme le génie d'Homère à la sagesse de Nestor et à la force d'Achille, pour faire un homme dont la race prédominante repeuplera la terre d'hommes autant supérieurs à nous que nous le sommes au singe imitateur? Enfin, nous croyons et avons toujours cru que les contraires physiques se rapprochent quelquefois. C'est donc à la nature d'opérer ce miracle, qui n'en sera pas un pour elle. C'est à elle à faire que la force véhémente d'Achille ne puisse nuire à la sagesse de Nestor, et que force et sagesse constituent (plus qu'elle n'a coutume de le faire) l'homme par excellence, tel que fut Homère.