‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 27 sur 84 · DE LA PARESSE · texte numérisé non relu

DE LA PARESSE

Paresse, c'est l'inaction ; activité, c'est mouvement. La paresse ou l'activité sont le résultat physique des substances animales qui constituent l'individu. On peut rendre actif celui qui est paresseux et forcer à la modération celui qui est trop actif; mais si l'on n'emploie que des moyens moraux, l'état primitif reprend aisément son cours naturel. La paresse physique est une vraie maladie : c'est la nature obstruée, c'est pléthore ou détériorement des organes ou des humeurs. Néanmoins, l'homme physique est paresseux ; il n'agit que par l'impulsion de ses besoins et de ses passions. Mais, en société, il est poussé, agité de tant de manières, que sa paresse est (comme nous l'avons dit) une vraie maladie.

La nature demande l'inaction quand l'individu est souffrant. La pléthore l'assoupit, tandis que le mouvement pourroit le soulager. C'est par effort qu'on obtient l'abstinence et l'exercice de ceux qui sont menacés de l'apoplexie. Il faudroit les mettre sur un cheval ou sur une machine chaotante, et à chaque quart d'heure les imprégner de liquides délayans, jusqu'à ce qu'ils fussent désencombrés. L'apoplexie mortelle est une mort anticipée ; il n'est point de vice dans le sujet malade, il n'y a que pléthore et je ne doute pas que quelque jour on évite les attaques et qu'on ne fasse souvent revenir les attaqués, que trop tôt nous

regardons comme morts. Mille noyés qu'on fait aujourd'hui revenir à la vie eussent jadis été enterrés. Un apoplectique de notre société pleuroit comme un enfant quand nous l'empêchions de manger trop et trop de mets substantiels. Ses parents, héritiers de son immense fortune, eurent pitié de lui ; ils l'entraînèrent dans leur province, et là, en quatre grands repas, il fut expédié pour l'autre monde. Quant aux malades qui pèchent par quelques vices organiques ou humorals, l'inaction est leur état naturel ; nous soulîrons en les voyant agir. Je me rappelle l'abbé de Voisenon (i), homme chétif et asthmatique, quoique répandu dans la grande société, où il portoit toujours un visage riant accompagné des traces de la mort. Ce contraste me frappoit au point qu'il m'est resté dans l'imagination. Je vois encore ce pauvre abbé, adressant des complimens à un chacun et des douceurs aussi inutiles qu'infructueuses aux dames, employant dans ses propos toutes les roses de l'amour et de la galanterie la plus- aimable, et s'enfuyant l'instant d'après derrière un rideau de fenêtre pour cacher l'étouffement causé d'abord par son asthme, puis par les efforts de galanterie dont il venoit d'accoucher. En l'écoutant parler, on étoit pénétré de reconnoissance et de douleur.

Au moral, quoique paresseux, on est quelquefois diligent pour se débarrasser d'une besogne déplaisante. En général, la paresse est notre partage quand on nous force à faire ce qui nous répugne. Tous les êtres passionnés sont actifs ou paresseux : actifs, quand ils nagent dans les élémens de leurs passions, paresseux, quand on les force à prendre une direction contraire à celle de leur être. Observez la jeune fille, ennuyée de tout, et cherchant la solitude pour y rêver vaguement à ce qu'elle désire et qu'on ne lui donne pas. Que diras-tu à ta fille, inère déplorable, quand, avec les yeux (les plus beaux yeux du monde), elle te dira : « Je ne sais ce que j'ai ! » Tu le sais, toi, et tu dis, avec madame S*^-Claire de la Fausse magie :

Quand on a je ne sais quoi, On sait bien ce qu'on a.

(i) Littérateur, poète et auteur dramatique (1708-1775), membre de l'Académie française. Sa vie ne fut pas des plus édifiante, et la publication d'une série de contes licencieux mit quelqu'obstacle à son élection.

Ce n'est pas le malade qui soutire et qui, muni des secours de l'art médicinal, attend que son mal ait parcouru les périodes prévues pour retrouver la santé qui intéresse le plus à sa situation ; c'est l'être charmant, rempli de vie, qui est forcé de dissimuler ses forces et ses besoins. Celui-là est véritablement dans un état contre nature. Excepté lui, peut-être, chacun voit son mal, en connoît le remède et, les yeux humides, ne peut qu'y compatir en silence. O filles infortunées ! Faudra-t-il toujours vous tuer ou vous perdre de réputation, ou vivre de privations au sein de l'abondance? Au printemps de la vie, êtesvous pour toujours condamnées à dissimuler les accès de la fièvre brûlante qui vous consume, sans oser recourir au fruit désaltérant que la nature vous présente ? La philosophie s'occupe de nos besoins, et le moyen de fournir au premier de tous reste inabordable. Se perdre ou mourir est la terrible alternative de la vertueuse moitié du genre humain, et si cette belle moitié n'est conservée forte et pure, l'autre moitié périclite nécessairement. Non, il n'est point d'institution plus favorable à l'humanité, il n'est point d'action plus louable que d'employer sa richesse ou son crédit à unir les amans infortunés ; et si les gouvernemens n'accordoient de faveurs aux riches qu'en exigeant d'eux de former tel nombre d'unions d'êtres estimables, ils agiroient sagement. Le riche célibataire n'a pas de meilleur moyen de se faire pardonner son opulence excessive que de s'unir à la beauté indigente et vertueuse. Egoïste et avare, il vit dans l'abandon. Que sa tombe aussi soit déserte; qu'aucune fleur n'y croisse, qu'aucune larme ne l'arrose et que son épitaphe soit : Nul ne l'aima.

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