‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 28 sur 84 · A QUOI L'ON RECONNOIT LA CESSATION DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

A QUOI L'ON RECONNOIT LA CESSATION DE L'AMOUR

La nature dispense sagement ses dons. Si nous étions tous amoureux, le désordre règneroit sur la terre. Le temple de l'amour est là : il en est qui y vont, d'autres qui y sont, d'autres qui en reviennent, et ceux-ci disent aux autres : « Prenez garde ! »

Faire l'amour, c'est manifester l'envie de se régénérer (i). Ceux qui donnent le mot d'ordre sans besoins commettent une impiété envers l'amour. Un coup d'œil suffit à la belle jeunesse pour faire pressentir ses désirs amoureux. Une révérence, le ton de la voix, quelques recherches dans la toilette..., tout annonce qu'on veut ou qu'on renonce à plaire et, sur cet objet, les bêtes en savent plus que les hommes ; leur instinct les conduit. C'est le moral qui nous guide : l'un est plus sûr que l'autre. Il est des coquettes qui veulent étendre leur empire sur tous les hommes, même sur les vieillards ; gardons-nous de leurs pièges : un vieillard galant, c'est un malade qui alïecte de la gaieté ; c'est l'abbé de Voisenon dont je viens de parler. Agissons selon la nature : elle commande l'intérêt pour l'enfance; l'amour à

(i) Pour : se reproduire.

la jeunesse et à l'homme tait et le respect envers Ja vieillesse. Le langage mystérieux de l'amour n'est compris que des amans. Si quelque profane veut en imposer à l'initié, sa fourbe est bientôt reconnue. L'homme grimace l'amour qu'il n'est pas en état de prouver; la coquetterie féminine est plus adroite, mais se décèle tôt ou tard.

Le code amoureux de tous les pays de la terre feroit, à coup stir, un roman qui réussiroit ; il ne lui faudrolt pour cadre que supposer un voyageur parcourant le monde pour s'instruire et nous faire part des divers modes amoureux. Si nous pouvions parcourir les autres planètes, nous saurions, peut-être, que la manière de se régénérer est différente dans chaque monde. Déjà sur la terre, les animaux se reproduisent si diversement, qu'on peut s'arrêter à cette hypothèse.

Tout est partout comme il doit être, puisqu'il est selon sa nature générale. Nous donnons volontiers au passif ce qui est à l'actif, parce que nous sommes tout au premier. Ce qui est, nous le croyons fait pour nous, tandis que nous ne sommes que l'effet dont il est la cause. Par exemple, nous disons que la bonne nature fait croître des oranges dans les pays chauds, où l'homme est altéré, et nous ne faisons guère attention que la même température, le même soleil doit nous altérer et produire des oranges pour étancher notre soif. C'est encore ainsi, c'est en prenant l'effet pour la cause, que le malade, après avoir rêvé qu'il erre de précipice en précipice, s'éveille trempé de sueur, qu'il attribue à son rêve ; cependant, l'un et l'autre ne sont que des effets ; ses poumons ulcérés ou desséchés rendent la machine chaotante et fiévreuse : c'est là qu'est la cause. De toutes choses il en est de même ; nous prêtons, je le répète, au passif ce qui est à l'actif. Comment pourrions-nous sentir, penser et faire autrement? Les organes de nos sens ne sont-ils pas de la même nature que la matière qui nous environne? Abstraction faite de notre monde et de nos sens, imaginons des êtres ayant d'autres sens que nous et environnés d'une nature différente de la nôtre ; ils diront aussi que tout est chez eux comme il doit être, et ils auront raison, puisque eux et les élémens de leur monde ne font qu'un, quoique modifiés en mille formes. Dites aux habitans de Saturne, que je suppose doués d'autant d'esprit

que nous sommes pétris de matière, qu'il est ià-bas, sur cette petite lunette qu'ils aperçoivent la nuit aux reflets du soleil, des hommes qui ne vivent tout au plus que cent révolutions solaires ; qui cherchent sans cesse à découvrir les secrets de la nature sans pouvoir y parvenir, parce qu'ils n'ont aucune idée des causes-principes; des hommes qui ne font l'amour qu'environ trente-cinq ans et dont les parties amoureuses et génératives servent d'issue aux matières intestinales et qui, malgré cet inconvénient, sont forcés de placer là leur principale volupté ; qui ont un amour-propre enragé et proportionné à leur ignorance... les grands Saturnins diroient : « Quelle différence entre eux et des êtres tels que nous, qui vivons plusieurs milliers d'années, après avoir été engendrés par l'opération de la pensée et dont la mort n'est qu'une évaporation de notre esprit!... » Homère s'est en quelque sorte emparé de cette hypothèse quand il a imaginé son Olympe mythologique. Pourquoi d'autres poètes n'imagineroient-ils pas, par hypothèse, l'existence et les mœurs des habitans des autres planètes? C'est une mine féconde pour la poésie. — Revenons à notre sujet en le terminant. L'être qui cesse d'être propre à la génération cesse en quelque sorte d'exister utilement. Sur cet article, la nature est à tel point inexorable envers les femmes, qu'elle en fait périr la moitié à l'époque où cesse leur fécondité. Cependant, quoique nous soyons inutiles à l'amour avant d'être formés et après avoir rempli notre carrière amoureuse, la nature, à tout âge, nous dispense un bonheur différent : l'enfant espère, l'homme fait jouit, la vieillesse se repose, et tel est (si c'en est un) l'avantage de la seule humanité, tel est l'effet de son active imagination : l'enfant rêve qu'il est homme; celui-ci triple ses bonnes fortunes, et le vieillard rêve qu'il est encore dans l'âge de la puissance (i).

(i) Voyez le chapitre LXX de ce même volume : Où le véritable amour finit . (G.)

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