‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 29 sur 84 · OU DE LA DOULEUR · texte numérisé non relu

OU DE LA DOULEUR

Les nerfs sont les organes reconnus de nos sensations. En supposant qu'ils soient en bon état, tout dépend de la manière dont ils sont affectés, agités, tendus pour produire en nous plaisir ou peine, depuis la sensation la plus douce jusqu'à la convulsion ; plaisir ou peine, depuis le doux sourire jusqu'au hoquet de la mort (i). Les nerfs, ces réceptacles des sentimens, ces conducteurs des fluides vitaux, sont merveilleux pendant comme après l'existence de l'individu. Notre vie est là quand nous existons et, après la mort, ces cordages mystérieux rendent encore des sons plus moelleux, plus sentimentaux qu'aucune matière ductile. Si l'on disoit à une jolie femme qu'elle pince les entrailles d'un animal rangées diatoniquement sur sa harpe, elle frémiroit d'horreur.

La nature ne pouvoit employer les corps mous pour produire des sensations, ni des sons ; il falloit des corps élastiques. Le son produit par la corde à boyau a peut-être plus de rapport qu'on ne pense avec les sensations que nous éprouvons par nos

(i) Voyez le chapitre XXIX de ce volume. (G.)

nerfs quand nous vivons. Raisonner et résonner sont deux mots ditFérens qui semblent avoir entre eux quelques degrés de parenté.

On meurt de plaisir et de douleur. Le système nerveux trop fortement et trop subitement ébranlé (quelle qu'en soit la cause) occasionne une convulsion qui peut être mortelle. Le système des nerfs peut se comparer à un instrument qui rend des sons. Depuis le grave jusqu'à l'aigu, chaque son produit une sensation dilïérente, comme il est de même probable que nos différentes sensations, nos pensées diverses sont produites par différens nerfs, ou par les mêmes plus ou moins tendus. Les sons graves sont sévères ; ceux du médium, pâteux et aimables; ceux de l'aigu sont, en quelque sorte, pointus. N'en est-il pas de même quant aux effets des nerfs? Les plus forts, les moyens et les plus foibles ne produisent-ils pas les fortes, les moyennes ou les foibles sensations? Tout ceci sont des idées que je n'afîîrme point : il est si peu de choses qu'on puisse affirmer en physique! Mais, en bazardant avec circonspection, on ouvre les voies à des idées plus probantes.

Il faut toucher aux nerfs avec discrétion ; les ébranler tous ensemble, c'est produire une convulsion ou une dissonance physique ou musicale. Demander comment les mêmes organes peuvent produire en nous la peine ou le plaisir, c'est donc comme si l'on s'étonnoit qu'on pût, sur le même instrument de musique, exécuter un air pathétique qui fait pleurer, ou un air gai qui fait rire.

Finissons ce chapitre par une anecdote. La mère de Clément XIII, Rezzonico, en apprenant que son fils étoit élu au pontificat, ne dit que ces mots : « Mon fils est pape! » et elle expire de plaisir. Les années nusent pas l'amour-propre, dirat-on ; disons mieux, elles n'usent pas entièrement la sensibilité. Notre dernier souffle évaporé annonce seul que nous cessons d'être sensibles; et après la mort de l'individu, les parties nerveuses peuvent encore conserver des facultés, s'agiter par l'effet du galvanisme et produire des sons, étant tendus sur un instrument de musique. Sans doute que l'amour-propre est une modification de la sensibilité; sans le premier, on n'auroit pas la seconde. Mais (témoins les bêtes et les enfans) on peut être

sensible siins amour-propre. Il semble même que quand la sensibilité est extrême chez les hommes faits, l'amour-propre se tait, peut-être parce qu'il auroit trop à dire. Mais avec une sensibilité médiocre, plus bileuse que sanguine, plus irascible que douce, il semble que l'amour-propre complète en nous ce que nous avons de moins en sensibilité.

(i0^^y3C^njCjic^^oo mn

od^^JOQQQO(^^SJ> o

Page 1