‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 31 sur 84 · III · texte numérisé non relu

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journaux adressent ces épithètes. Tel est Thonime de peu de caractère; il jui^e des autres à travers son cœur. C'est une âme en tourmente qui est forcée de m'estimer, qui voudroit m'aimer, peut-être. Si ses critiques navoient placé mon foible talent au-dessus du sien dans nos communes productions, quel courage, ou, plutôt, quelle force de lâcheté il a fallu à cet homme pour se dire au bord du tombeau : « 11 lira, je lui ferai du mal, j'en ressens déjà le plaisir! » Pourquoi n'a-t-il pu dire : « Il lira, je lui ferai du bien, et il m'aimera davantage! » Repose en paix, s'il est possible, âme foible et trop vaine pour être juste. Après avoir ambitionné le titre de précepteur du genre humain, apprends (il est temps) que les bonnes gens savent compatir aux foiblesses humaines, qu'elles savent encore aimer les hommes malgré leurs défauts, qu'elles n'attaquent jamais, mais qu'elles savent se défendre; et que le bon La Fontaine sut tancer le florentin LuUy, qu'il reconnut perfide.

POST-SCRIPTUM. — J'admire comme la plume vole quand on défend son amour-propre ! J'ai peine à couvrir quelques pages pour fournir un chapitre de ce livre ; celui-ci en aura cinquante ! O pauvre nature humaine! Poursuivre la méthode de mes Essais , parlons un instant de l'art musical après cet historique moral. Ce ne sera pas tout à fait donner l'utile après l'agréable. Si quelque chose m'a coûté à écrire dans ma vie, c'est cette défense de ma conduite, défense qui, toute légitime qu'elle est, n'auroit jamais vu le jour si Marmontel n'eût attaqué que mon talent.

Depuis environ huit ans que mes Essais sur la musique ont paru (le premier volume pour la seconde fois, et les deux autres volumes pour la première) (i), il n'y a pas eu, à proprement parler, de révolution musicale en France. Les compositeurs, chacun selon son talent, ont essayé leurs forces sur tous les tons et dans tous les genres. Dans le flagrant de la révolution politique, la musique s'exprimoit par des accens exaspérés ; à mesure que l'orage révolutionnaire s'est calmé, la musique s'est humanisée; le ton est descendu, la septième

(^i) Rappelons que le premier volume parut en 1789 ; les deux suivants furent publiés au.\ frais de l'Etat en 1797, en même temps qu'une réimpression du premier.

diminuée a perdu de son influence; elle nétoil employée que pour exprimer la raj^e, elle sert aujourd'hui à peindre la tendresse et la douleur.

On peut regarder la musique comme un assez bon thermomètre des mœurs, de même que le taux des effets de la bourse marque le degré du crédit public et le plus ou moins de confiance qui règne entre les négociants. Non seulement les dissonances les plus revêches étoient de mode pendant la crisvj révolutionnaire, mais le ton des orchestres et des instrumens à vent étoit monté considérablement; pour faire briller leur marchandise, les facteurs de pianos faisoient de même; l'organe humain, forcé de sortir de son diapason, eut beaucoup à souffrir de cette exaltation ; les cris remplacèrent les sons; les plus beaux organes perdirent bientôt leur velouté, leur souplesse et leur justesse d'intonation. Les ouvrages de musique que j'ai composés dans ce temps sont les plus modérées des compositions de ce genre ; tout en me conformant au ton du jour, je me plaisois à en montrer l'abus en saisissant autant que possible les nuances douces. Je fis Guillaume Tell à la demande de Sedaine; les autres ouvrages, tels que Baîva, qui fut représenté aux Italiens, la Rosière républicaine, et Denis le tyran à l'Opéra, me furent ordonnés par les terribles autorités de ce temps. Un autre drame révolutionnaire, dont j'ai oublié le titre (i), fut mis en musique en deux jours par tous les compositeurs de Paris. Le redoutable Comité de salut public en donna l'ordre aux Comédiens; on numérota tous les morceaux destinés au chant; ils furent mis dans le bonnet rouge, et les noms des compositeurs dans un second bonnet ; alors le scrutin décida du morceau que chacun devoit faire dans la journée. Cette pièce, dont la musique ressembloit assez à l'habit d'Arlequin, ne réussit pas. Une chose fit un etïet extraordinaire à la première représentation. L'ouverture étoit échue à Blasius, premier violon du théâtre et bon compositeur. On sait que l'air « O Richard,

(i) Il s'agit du Congres des Rois, représenté le 26 février 1794 (8 ventôse an II) sur la scène de l'Opéra-comique national (ancienne Comédie Italienne). « C'était dit le Journal de Paris national du i3 ventôse an II, « une suite de caricatures sans liaison et sans motif », terminée par une Carmagnole que les rois dansaient en bonnet rouge. Les paroles étaient du citoyen Des Maillot. Ce n'est pas sans de bonnes raisons que Grétry, dont la mémoire est excellente, feint d'avoir oublié le titre de cette pitoyable production.

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ù mon roi » (de ma composition) a été proscrit pendant la Révolution; cet air étoit un chant de mort pour celui qui l'osoit entonner. On arracha la tête à un innocent 'perroquet qui le chantoit tristement sur sa boutique dans la rue Saint-Honoré. J'ai entendu cette phrase à une séance de la Convention nationale : « Tu dis, collègue, que cet homme n'est pas aristocrate et on lui a entendu chanter l'air infâme « O Richard, ô mon roi! » Eh bien ! c'est par cet air que commençoit l'ouverture de Blasius. L'assemblée frémit et se lève spontanément à ces accens réprouvés, l'orchestre s'arrête après ce début, le silence est effrayant, — et l'orchestre continue par le refrain de la Marseillaise : « Qu'un sang impur arrose nos sillons. » Alors, la salle hurle ses applaudissemens.

J'ai dit que la musique régnant dans un pays peut servir de thermomètre pour juger les mœurs d'un peuple : où il n'y a ni mœurs, ni police, il n'y a pas de musique, elle n'est que du bruit; les chants naissent avec les douces affections de l'âme dont ils sont les interprètes. La musique a fîeuri en France à la suite des lettres; elle emprunta ses premiers chants à l'Italie; elle perfectionna son harmonie sur celle des Allemands. La musique en France étoit au berceau du temps de Lulli ; Gluck et moi (j'ose le croire) lui firent faire des progrès réels, puisque nous fûmes scéniques. L'exaspération révolutionnaire poussa les compositeurs plus loin que Gluck; ils passèrent le but raisonnable. En général, ma musique fut abandonnée pendant la Révolution ; les sentimens qu'elle exprimoit étoient trop modérés; elle n'étoit pas en harmonie avec la fougue des esprits ; les mœurs de mes anciens poèmes qu'elle peignoit étoient d'ailleurs prohibées. J'ai ma revanche aujourd'hui (i). On reprend avec succès mes ouvrages ; le public vient de me décerner une couronne, quand je me croyois rayé de la liste de ses élus. Tel est le sort des productions des arts, et, pour ne parler ici que de la musique, le chant et la vérité déclamatoire réunis sont le secret qu'il faut saisir à la nature. Le chant surtout, mais le chant qu'on retient forcément et avec délice, comme les beaux vers distinguent l'artiste prédestiné. Toute

(i) An xni. (G.)

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autre musique, quoique bien laite, a'est qu'un arraugenienl de notes estimable. On devroit écrire au frontispice des écoles de musique : Ici ton apprend tout ce quoii peut cnset^ner, excepte ^essentiel, qui est dans la main des dieux (i). L'art de faire entendre la déclamation des paroles en musique sans un chant qui ravit, n'est qu'un art. Le génie qui unit le chant à la parole et qui s'enfonce dans l'âme des auditeurs pour n'en plus sortir est le seul talent véritable du compositeur dramatique. De mon temps, on a laissé enfouir quatre hommes qui eussent fait de belles choses en musique. Us n'avoient pas l'art de se produire, on ne les a pas guidés, ils n'ont pas achevé ou ont manqué leur vocation. De ces quatre artistes, deux n'ont produit que le dixième de ce qu'ils pouvoient, les deux autres ne sont pas connus. Ghampein [2\, Délia Maria (3) ce dernier est mort misérablement) possédoient le génie musical : ils l'ont prouvé. Une mauvaise tête, nommé Linière, eût été bon musicien : il a embrassé l'état militaire. Une plus mauvaise encore, cest-à-dire une tête chaude et bonne pour les arts, Rocas, eux été un homme distingué en musique. Notez que ces quatre hommes sont nés dans les provinces méridionales de la France. Trois sont de Marseille. C'est là, peut-être, qu'il faut aller prendre les musiciens compositeurs. Pourquoi la Révolution m'a-t-elle ôté les moyens de les aider de ma bourse? (4) Pourquoi n'ai-je pas eu assez de crédit pour faire fleurir le talent que la nature leur a voit déféré? Que mes regrets au moins les consolent, s'il est possible.

(1) Cependant, — et j'en parle ailleurs, — on peut faire prendre à lelève une direction favorable à la mélodie; le moyen seroit d'exiger de lui de beaux chants, vrais et bien prosodies, sans accompagnemens, avant toute autre espèce de composition : ces premières impressions ne s effaceroient plus de sa mémoire. (G.)

(2) Stanislas Ghampein, compositeur dramatique français, aujourd'hui oublié, auteur de nombreux ouvrages joués aux Italitins. A la fin de sa vie, complètement dénué de ressources, il fût mort de faim sans l'intervention de François Fétis (i753-i83o).

(3) Dominique Délia Maria, compositeur dramatique français de l'école italienne, élève de Pergolèse. Son opéra le Prisonnier, avec Alexandre Duval, obtint un éclatant succès; malheureusement. Délia Maria ne put tenir les promesses de ses débuts; il mourut peu après (ryôS 1800).

(4) La situation de Grétry sous l'ancien régime avait été très brillante; le Roi, à lui seul, lui avait assuré une pension annuelle de 6,000 livres. La Révolution le priva subitement de tous ses bénéfices. Toutefois, le gouvernement républicain ne tarda pas à mettre un terme à sa gêne en lui assurant une modeste pension de 2,400 livres.

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