PLAISIR ET PEINE
Le plaisir et la peine ont, comme nous l'avons dit, leur source dans les nerfs. Ils frissonnent et nous donnent des sensations, comme la corde sonore, en vibrant, produit un son, ou répond à l'unisson d'une autre corde sonore
Le plaisir physique est le seul véritable Tout ce qui contribue au bien-être actuel de l'individu est un plaisir, même quand il tue : les ivrognes, les libertins se tuent avec sensualité; en cheminant vers la tombe, ils sacrifient leur existence future au plaisir présent. Je crois avoir dit quelque part que le plaisir est une douleur qui commence, provenant des mêmes organes ; le plaisir et la peine se confondent à tel point, et la nature veut tellement ce qu'elle veut, que le pulmonique même éprouve, momentanément, un plaisir sensuel dans l'irritation de sa toux mortuaire (i), dont il attend et espère la cessation. On diroit que le chatouillement et l'irritation ne sont qu'une même chose, dans l'âge le plus tendre et dans l'âge avancé.
Il y a deux plaisirs dans le plaisir : celui qu'il donne et celui qu'il rappelle quand déjà on l'a ressenti, et qu'on nomme réminiscence. C'est surtout dans les plaisirs factices ou moraux que les réminiscences jouent un grand rôle.
(i) Pour : mortelle.
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La musique, plus que les autres agens de nos sensations, fait réunir les sensations passives et actives en une seule sensation. Il est peu d'hommes qui sentent la musique dès la première fois. Tels ont besoin d'entendre deux, trois fois, le même beau morceau pour en jouir pleinement : c'est une véritable addition de plaisir au plaisir : un plus un qui font deux, plus un qui font trois. La réminiscence des sensations pénibles est positivement le contraire de celle du plaisir. C'est encore ainsi que l'amour, cette passion suprême, nous enchaîne à un objet unique. Cent réminiscences délicieuses qui ont rapport à lui ne forment qu'une seule sensation, qui nous captive à tel point qu'elle nous rend presque insensible aux charmes du sexe en général. Il est cependant quelques êtres privilégiés auxquels les sensations arrivent promptement, et assez complètes. Voici ce que j'écrivois un jour à un amateur de musique (M. de Livry, le cadet) (i) : « Je vous regarde comme une sensitive musicale ou mélodique. Dès qu'on touche certaines notes, vous êtes affecté, vos nerfs vous disent : cela est bon. Que je suis heureux, monsieur, d'appartenir de si près à vos nerfs ! Conservez-lesmoi, aimez-moi toujours un peu et ne doutez pas de ma sensible reconnaissance. » Je l'ai déjà dit dans mes Essais sur la musique : on n'expliquera peut-être jamais pourquoi une note placée de telle ou de telle autre manière, selon le vrai sens des paroles, et même sans paroles, produit tout son effet ; M . de Livry ne le sait pas lui-même, mais il est affecté fortement quand tel son arrive à ses nerfs.
Il résulte de ce que nous avons dit que le plaisir et la peine sont des sensations proportionnées à notre être, ou trop fortes pour lui. Le son des instrumens nous blesse aussi quand il n'est pas en proportion avec notre organe auditif. Le plaisir de la réminiscence prouve que plus nos organes sont durs à émouvoir, plus il faut de répétitions d'une même nature pour la faire fléchir. La femme sent plus promptement que nous parce qu'elle
(i) Le comte Hippolyte de Livry (1771-1822), qui se fit connaître par son admiration fanatique pour la musique de Grétry. Il alla jusqu'à commander au sculpteur Stouf une statue en marbre de ce maître, qui fut érigée en 1807 au Théâtre Feydeau. Au chapitre XX du volume VI de ses Réflexions, Grétry nous parlera longuement et complaisamment de cet honneur qui lui fut rendu de son vivant et, à ce propos, il nous reparlera aussi (le ce M. de Livry, dont il tracera un portrait extrêmement piquant.
a les organes sentimentaux plus souples. L'homme a besoin d'addition de sensations pour en former une suffisante. L'enfant ne sent point, parce que ses organes ne sont pas formés. Les bêtes agissent plus spontanément que nous, parce que chez elles l'instinct a plus de force; néanmoins, elles sont susceptibles de réminiscences; elles sont douées de la mémoire... Toutes ces causes et ces effets sont physiques. Chaque chose est parce qu'elle est ainsi ; changez son origine, elle est autre. La nature! c'est nous-mêmes; il nous est ixiipossible d'en sortir. L'animalcule qui est né dans vos sourcils, qui vous chatouille en vous rongeant, comme chose à lui appartenant, ne traversera jamais votre front pour aller se loger dans vos cheveux. Il est né là, naturalisé là, il fait partie de son domaine.
Où la chèvre est liée, il faut qu'elle y broute.