DE NOS INCLINATIONS IRRESISTIBLES
Nous sommes faits de telle ou de telle autre manière : c'est-à-dire que telles substances dominent en nous, sont en petites quantités ou nous manquent totalement. Or, ces substances ayant diverses qualités, étant diversement combinées, étant en plus ou en moins chez les divers individus, sont les agens du résultat forcé de leurs inclinations. Un homme original l'est par nature ; par éducation il n'est que masqué. L'éducation corrige en nous des défauts; mais, en nous contraignant, elle nous en fait contracter d'autres. Il n'est pas moins vrai qu'en société l'éducation est de nécessité absolue. L'homme bien élevé est celui qui est bon à tous ; et comme il n'est point d'action sans réaction, on le rend heureux à son tour par reconnoissance. L'homme des bois, amené parmi nous, excite notre sourire; en revanche, nous excitons sa pitié méprisante quand nous nous trouvons avec lui dans les forêts sauvages. C'est du conflit de l'instinct et de l'éducation que naissent tant d'hommes métis. On façonne, comme la pâte molle, les os de l'enfant qui vient de naître; par les rapports intimes du physique et du moral, c'est changer l'un que travailler l'autre. Dans un collège, on fait des hommes; dans un autre, on fait des imbéciles; il n'est que le jeune homme qui est
né vigoureux en mison qui résiste à une mauvaise éducation et se rend encore plus ferme par cette résistance. On dit qu'il faut des préjugés à l'homme sociétaire; je crois qu'il lui faut la vérité, des loix vigoureuses qui la maintienne, et de l'aisance pour vivre; instruisez-le, dissipez son ignorance, alors vous n'avez nul besoin de mentir. — Mais la vanité, l'ambition, l'amour-propre dont il est travaillé sans cesse ! — Quand un sot veut faire ce qu'il ne peut, la société le hue; on le pousse de tant de manières qu'on le met à sa place. Alors, il crie à l'injustice, car malheureusement l'homme se juge mal, se connoît mal, et veut agir au-delà de ses forces. Réduit à sa force naturelle, il ne se croit que bête; il travaille, se travaille pour être ce qu'il voit de bon dans les autres, il cesse d'être lui ; c'est un grand mal. Tel bon homme qui veut finasser, ressemble au vieil âne caracolant dans un pré. Tel se conduiroit bien s'il suivoit son premier mouvement ; mais pour agir en homme prudent, il réfléchit, combine, perd ainsi la bonne ligne de direction et fait tout de travers. Celui-ci veut toujours avoir l'air décidé, parce qu'il ne l'est jamais. Tel autre, fier de sa probité, rudoie le monde qu'il méprise et donne ainsi des vertus une idée dégoûtante. Tout bien considéré, cet homme est plus à charge à la société que l'escroc qui vide la bourse de quelques riches financiers. Tel bigot qui croit posséder les secrets du Très- Haut, et qui a un saint mépris pour ceux qui ne professent pas sa religion, est plus sot, plus nuisible aux mœurs que l'athée qui, en son particulier, croit que la nature seule opère ses prodiges. Enfin, pourquoi l'artiste habile connoît-il mieux les défauts des productions de ses confrères que ses propres défauts? — Parce qu'il a deux yeux pour les autres, et qu'il n'en a qu'un pour lui, qui souvent est louche. Nos qualités naissent toujours de quelques foiblesses dont nous ne voulons pas reconnoître la source ; de même, les beautés d'un ouvrage ont un coin d'exagération, et toutes les beautés poétiques sont de ce genre. Si l'on pouvoit dire d'un homme ou d'un ouvrage : « il n'a pas les défauts opposés à ses qualités », il seroit, pour ainsi dire, parfait; mais la chose paroit impossible. Si Rousseau n'étoit pas hardi dans ses rapprochemens, il ne seroit pas accusé d'aimer les paradoxes. Si Voltaire n'étoit pas sémillant de style,
il scroit plus solide. Si Coiidillac cloil plus séduisant, il scru'^ moins essentiel : on ne peut posséder une chose qu'aux dépens d'une autre. Au physique, cet axiome est de toute vérité ; au moral, il est probable encore. Cela seul prouveroit que ce monde n'est qu'une ébauche de meilleurs mondes. Si Condillac est le plus vrai de tous les écrivains, pourquoi les autres ne l 'imitent-ils pas? — Pourquoi? Parce que chacun pense et agit selon son être et son éducation. Nous avons tous quelques inclinations irrésistibles. Voltaire est enjoué moraliste. Jean- Jacques voit tout comme à travers un prisme humoral ; ils sont ainsi et ne peuvent être autres. Plus on étudie l'hom.me, plus on voit qu'il ne peut mentir que temporairement : la vérité perce tôt ou tard. J'ai vu... je ne dirai pas tout ce que j'ai vu, mais ce qui me revient actuellement à la mémoire. J'ai vu des musiciens qui m'acclamoient de caresses quand ils croyaient m'éclipser, et qui ont cessé de m'aimer lorsqu'ils ont vu que m'écraser étoit difficile. J'ai vu, pendant et après notre Révolution, des hommes qui ont changé d'opinion selon les circonstances et je n'ai presque point vu de femmes en changer. Pourquoi cette constance chez les femmes, chez le sexe le plus inconstant? Parce qu'elles n'avoient pas antérieurement d'opinion fixe sur les affaires du temps; leur coquetterie, leurs amours, leurs enfans, quelquefois leurs maris, voilà ce qui les occupe en tout temps; le reste, semblent-elles dire, ira comme il pourra. J'ai vu des êtres des deux sexes qui avoient trop de choses dans l'imagination pour avoir des idées nettes. « Vous deviendrez plus riches, leur disois-je, quand l'âge vous appauvrira. » J'ai aussi vu des femmes qui n'avoient de l'esprit qu'autant que la fièvre les dominoit : quelques prises de quinquina les eussent réduites à zéro. J'ai vu et j'ai lu beaucoup d'ouvrages ennuyeux faits par des hommes; ceux des femmes peuvent être foibles, mais ils ont toujours quelques charmes. L'ouvrage ennuyeux d'un homme est une masse qui assomme, celui d'une femme n'est qu'une vapeur gênante dont on se débarrasse d'une secousse. Les femmes (et c'est un bonheur pour l'humanité) n'ont pas assez de force pour être pédantes. Une femme foible ou forte ne peut l'être, pas plus que l'homme fort ne peut être un pédant; il faut un homme efféminé. J'ai vu
des femmes, et même des hommes, qui n'aimoient point quand on les aimoit et qui ont aimé beaucoup quand on a cessé de les aimer. Est-ce par esprit de contradiction^ Non, c'est que, le besoin passé, on n'aime que pour être aimé; et que si l'on obtient de l'amour ou la preuve d'amour sans aimer, on n'aime i:5uère, ou point du tout, après l'expérience. Femmes, soyez donc plus réservées, soyez plus cruelles avec l'homme de votre cœur qu'avec celui de vos sens. J'ai remarqué que nous sommes tout en-dedans ou tout en-dehors : c'est-à-dire tout pour nous ou tout pour les autres; c'est là qu'est la différence entre l'égoïsme et la vertu. Jai vu que les auteurs qui nous ont le plus fourni des idées sont ceux que nous citons le moins ; il est inutile de dire pourquoi : donner son existence est le plus grand des sacrifices dans l'œuvre du musicien, du peintre, du sculpteur, de l'architecte. On ne peut dire verbalement : « Tel eut cette idée avant moi », et l'artiste se croit à l'abri de plagiat parce que, dans l'action qu'il représente, il lui est impossible de différencier hier, aujourd'hui ou demain; mais, tel que le mensonge, le plagiat est tôt ou tard reconnu, n'étant pas en rapport intime avec ce qui l'amène ou ce qui le suit. La parole a cet avantage, qu'elle indique les temps, les lieux et tous les détails d'une chose; mais combien l'action seule est plus énergique, en abandonnant les détails à l'imagination de celui qui écoute ou qui regarde! Nous aimons ce qui donne carrière à notre imagination; nous croyons alors que l'ouvrage est nôtre, et plus que de l'auteur qui nous a inspiré. Concluons : Est-il pour l'homme des inclinations irrésistibles? Oui, quand le physique les domine; non, quand il est siir ou qu'il craint, avec quelque certitude, de faire son malheur en fléchissant sous le penchant qui l'entraîne. La crainte seule d'un ridicule lui suffit pour se vaincre, à moins qu'il ne soit en délire. La preuve est que, devant le public ou devant un magistrat puissant, on peut réprimer tous mouvemens indécens, si on a de l'usage. Nous savons supprimer jusqu'à nos besoins naturels. Quel acteur baîUa jamais d'habitude sur son théâtre, et quel homme, devant un roi, ne sait pas supprimer un éternument? L'indécence n'est jamais prise en bonne part par ceux qui sont obligés de la souffrir; le père dans sa famille, le maître dans son école,
n'inspirent plus le respect nécessaire à la subordination, s'ils s'y abandonnent. Dans le temps que j'étudiois à Rome, j'allois quelquefois aux leçons d'un professeur de médecine qui regardoit comme mortelle la suppression volontaire d'un vent (la colique venteuse étoit une maladie à laquelle il étoit sujet) ; aussi, au milieu de sa leçon, ne se gênoit-il pas quand le besoin le pressoit. Il eut beau cependant nous offrir l'image de la mort, nous riions de son incongruité. Cet homme étoit Italien, et il ne vouloit pas dissimuler mi vent : quel homme rare ! La force de l'habitude est telle sur l'homme que les courtisans par métier savent garder tous leurs besoins pour quand ils sont rentrés chez eux. La contenance du corps, le sourire, la douleur... tout est de commande, et leur devient si naturel qu'ils regardent comme un rustre celui qui ne sait pas se modifier de cent manières, selon les lieux et les circonstances. Quand ces espèces de mannequins à ressorts rencontrent un homme instruit et naturel, ils ne disent pas ; « C'est un sage », ils s'en gardent bien; ce seroit convenir qu'ils sont fous; ils disent : « C'est un homme singulier. »
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