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CHAPITRE XXXII

AUTRE xMODIFIGATION DE L'AMOUR-PROPRE (i)

L'amour-propre a autant de modifications et de détours qu'un grand arbre a de feuilles en été ; et, de même que les feuilles tombent à mesure que les fruits mûrissent, de même l'amour-propre s'éteint dans l'homme par la lumière de l'entendement.

L'amour-propre est difficile à définir : c'est autre chose que la sensibilité. Notre sensibilité physique peut être frappée sans que l'amour-propre s'en mêle ; mais en est-il de même de la sensibilité morale ? Je ne le crois pas. Puisque l'amourpropre diminue à proportion qu'on acquiert une instruction solide et vraie, il semble qu'il est un confortatif à notre foiblesse, les béquilles de l'ignorance. C'est presque toujours par amour-propre que nous nous attristons, que nous nous chagrinons. Les bêtes, dont l'humeur a de l'égalité, en sont privées, fort heureusement pour nous, car nous n'aurions pas beau jeu avec elles. On dit que l'éléphant a de l'amour-propre (il est assez gros pour cela), aussi prend-il aisément du chagrin. Le chien s'afflige mortellement, mais ce n'est pas par amourpropre, c'est, quand il perd son maître, par attachement pour

(i) Voyez le chapitre XXUI du premier volume. (G.)

lui, cl par habitude. Au reste, nous ne saurons jamais Imcu ce qu'est une bete (i).

C'est, auprès de nous, un titre de défaveur; cependant, la bête approche plus que nous de l'unité qui semble constituer la perfection individuelle. Il y a peu d'hommes qu'on ne puisse rendre bons, momentanément, en flattant leur amour-propre. Il n'y a que l'homme bon par nature sur lequel, peut-être, cette épreuve n'agit point, parce qu'il est bon par essence. Il suit de là que celui que vous vous rendez favorable par la flatterie n'est pas assez bon, puisqu'on a le moyen de modifier ses actions, et que celui sur lequel la louange n'opère point est l'homme bon par excellence, en supposant que vous lui demandiez une chose injuste. Faut-il flatter et mentir ? Faut-il être dur et véridique ? C'est selon les cas; mais en général, il ne faut ni l'un ni l'autre de ces moyens d'agir et de faire agir. Flatter le vice est le métier d'un lâche, d'un menteur. Respecter la vertu est justice. Être véridique mal à propos, c'est sottise. Irez-vous dire à l'homme vicieux et puissant ; « Je te méprise », tandis qu'à chaque instant il peut vous anéantir? Que peut-il donc ? Ne rien faire ni de vil, ni de sot. Opposer une conduite pure à celle du vicieux sans pouvoir : — Ce bon exemple est déjà un grand poids dans la balance sociale ; le redresser sans l'aigrir, garder le silence devant la puissance injuste et laisser faire au temps qui amène toute chose à bonne fin.

Un bon livre de morale est le meilleur correctif des mœurs : ce spécifique opère lentement, mais sûrement. En s'adressant à tous, il n'humilie, ne révolte personne. Le livre circule sans contrainte, chacun s'en applique sa part. C'est ainsi que de saines maximes s'établissent et obtiennent à la longue une sanction publique que rien ne peut détruire. L'erreur a beau vouloir usurper la place de la vérité; une erreur est toujours un faux calcul; en secret, mille plumes recommencent l'opération, rectifient l'erreur et la mettent au grand jour.

(i) J'observois l'autre jour, sur une place publique, un savant qui regardoit attentivement un chien entre les deux yeux : « Qu'y-a-t-il dans cette tête ? » sembloit-il se demander. — Il y a un instinct incorruptible, irrésistible. (G.)

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