‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 35 sur 84 · NOUS SOMMES FAITS POUR ETRE APPARIES · texte numérisé non relu

NOUS SOMMES FAITS POUR ETRE APPARIES

Quoique en commençant à compter par un et suivant la marche naturelle des nombres nous trouvions alternativement le nombre impair, et puis pair celui qui le suit, depuis l'unité jusqu'à l'infini, il y a néanmoins plus de nombre pairs que d'impairs, car non-seulement deux nombres pairs composent un nombre pair, mais deux nombres impairs sont encore un nombre pair. Ceci soit dit seulement pour prouver que le nombre pair a une majorité marquée dans la nature des nombres, quoique tous les genres de perfection tendent à l'unité. Voyons notre proposition : itous sommes faits your être appariés. L'amant est délicieusement avec sa maîtresse ; l'ami est bien avec son ami, ou l'amie avec son amie; le mari avec sa femme quand ils s'aiment et surtout qu'ils s'estiment. Mettez un tiers avec ces couples d'amis, déjà l'harmonie se corrompt. Si vous mettez une femme entre l'amant et la maîtresse, elle devient rivale ou régente. Si vous mettez un homme, la même chose. Entre amis ou amies, un tiers prend nécessairement parti pour un des deux. Entre mari et femme, l'entremetteur court de plus grands risques. Le bonheur fait les jaloux; le malheur donne la supériorité. Ce système contredit le dilemme antique qui dit : Omne triniim perfectum ; j'en conviens ; mais

aussi apparticnl-il plus au physique qu'au moral. I.a moralilc des hommes réunis en grande société est si compUquée qu'on ne parviendra jamais à la rendre supportable. C'est comme une forêt touffue et longtemps abandonnée, la cognée et la hache ne savent par où commencer leur débloyement, et couper fait croître avec plus d'abondance. Aussi est-on peu étonné que des philanthropes, tels que Diogène et J.-J. Rousseau, contractent une espèce de maladie qu'on pourrait nommer honiophobie (i), horreur de l'homme. Elle est au moral ce qu'est au physique V honiophobie de certaines femmes fortes qui exècrent notre sexe, quand il veut les assujettir aux fonctions féminines. Répétons donc que nous sommes faits pour être appariés. Un, n'est rien ; deux, c'est bien; trois, c'est déjà trop.

Les hommes ne sont bons qu'en particulier : cette question tient de près à celle que nous venons d'examiner. A-t-on remarqué, en effet, quelle différence, presque totale, il y a entre les mêmes hommes fréquentés dans le particulier ou en présence du monde? Elle est si grande qu'à peine reconnoît-on les mêmes personnes. Celui qui, en tête-à-tête, vient de vous témoigner des sentimens affectueux, qui vous a fait hommage de son respect, a changé du tout au tout du matin au soir. Que signifie ce changement? Qu'on n'est bien que quand on est deux; il y a alors peu de calcul à faire pour l'amour-propre ; tour à tour on se cède quelque chose, et l'on se quitte contens. Mais quand on est plus de deux, il faut des combinaisons pour former des ambes. C'est comme à la loterie : dans trois numéros, il y a trois ambes; dans quatre, il y en a six; dans cinq, il y en a dix... L'amour-propre est en moins dans le tête-à-tête, en plus en grande société ; mais là, il sait se faire violence et se taire. L'amour-propre dans l'homme est comme un polype qui se multiplie en se divisant en raison du nombre des témoins ; on a beau le mettre en pièces, il est entier partout; mais qu'il a de souplesse, comme il sait s'humaniser ! Le ton général d'une société de gens polis est vraiment un concert admirable ; c'est là que, par politesse ou par intérêt, l'amour-propre se retire dans ses réduits les plus secrets. C'est comme les concertans en

(i) Pour mithropophobie ; homophobie signifierait « horreur de ce qui est semblable ».

musique; il laut que chacun tasse sa partie en renonçant à la prétention d'éclipser les autres; il faut que chacun contribue à l'unité, sans quoi c'est un charivari et non de l'harmonie. « L'homme est bon, quoique les hommes soient méchans », a dit Jean-Jacques. Je pense aussi que celui qui trompe toute une ville ne trompe pas son laquais, qui lui rendroit la pareille. Mais qu'est-ce que cela prouve? Qu'on est le même partout et qu'on dissimule par intérêt. Rousseau, pour le bien général, croit qu'il y a moins de mal à ce qu'un franc coquin se fasse assommer que s'il trompoit et assommoit clandestinement cent honnêtes gens.

Il y a péril à solliciter la faveur de l'homme puissant en présence de témoins ; car si vous méritez à tous égards ce que vous demandez, vous faites violence au donateur; si vous déméritez, vous le faites rougir. Une jolie solliciteuse doit aussi éviter les témoins : s'ils disent qu'on ne peut rien refuser à Madame, c'est comme s'ils disaient que Madame n'a rien à refuser à Monsieur. Si c'est en particulier qu'elle sollicite, un serrement de main de part et d'autre explique la nature des conclusions, mais sans scandale.

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