ESPRIT ET PROBITE
Avoir de l'esprit n'est pas avoir de la probité : il faut un bon esprit, un esprit qu'on dirige sagement, comme le chimiste gradue le feu qui est sous son creuset, sans quoi l'esprit ou les esprits enlèvent la matière ; et, tel qu'un ballon rempli d'air plus léger que l'air atmosphérique, l'esprit emporte souvent la matière hors de sa sphère, pour la précipiter en se dégageant de son enveloppe. Être méchant sans esprit, c'est être bête; être méchant avec de l'esprit, c'est être fourbe, passionné outre mesure : l'homme d'esprit a l'idée du juste et de l'injuste, s'il veut se donner la peine de réfléchir. Il est difficile d'être méchant quand on réduit tout au physique ; tel est l'esprit des braves de notre siècle ; ils sont encore en petit nombre, mais ils augmenteront, et feront la loi. Tel est l'ascendant de l'esprit sur la matière. Jadis, tromper adroitement, c'étoit avoir de l'esprit; aujourd'hui que l'esprit d'analyse, l'esprit physique, si on ose le dire, commence à régner, c'est se tromper soi-même que de fortifier l'erreur des sots. Il est des fourbes qui le sont à tel point qu'ils ne paroissent pas l'être; que gagnent-ils? Un brevet de fourberie les attend au bout de leur carrière. Omnis homo mendax, dit-on, tout homme est menteur; c'est faire en trois mots une bien triste histoire de l'humanité. La maxime peut être vraie, mais elle sous-entend des circonstances où l'on force l'homme de bien, non pas à mentir, mais à taire la vérité.
Il nous faut prendre l'homnie tel qu'il est, car il est ainsi. Marc-Aurèle disoit : « L'humanité, mes amis et moi. » L'homme ordinaire dit : « Moi, mes amis et l'humanité. » Le sot ne dit rien, ou c'est par écho. L'homme est triple; il est trois dans un. Il est fort, mixte ou foible, et son état dépend de son physique et de son éducation. Fort de bons principes, c'est l'homme droit et déterminé selon les circonstances. Mixte, il ne peut prendre que des demi-résolutions. Foible, il n'a que celles qu'on lui donne, c'est la paille qui s'agite au gré des vents. Fort, écoutez-le, imitez-le, placez-le à votre droite. Mixte (c'est le grand nombre), il se contredit sans cesse : placez-le à votre gauche. Foible, soyez son appui, il se placera derrière vous. Le premier peut être un Achille, le second un Ulysse, le troisième, un pleureur, un Thersyte. Le premier peut encore être un Corneille, un Boileau, un Shakespeare, un Sedaine... Le second, plus sensible et plus maître des rapprochemens physiques et moraux, peut être un Molière, un Racine, un La Fontaine, un Fénelon, un Montesquieu qui ont à leur suite cent imitateurs (i).
Le troisième peut être un bambocheur des boulevards. Ne disons pas qu'un tel, du troisième ordre, a fait une bonne chose ; c'est un moment de délire passager, ce n'est pas lui qui a opéré ; c'est son esprit, mais qui a pris la fuite aussitôt. On n'est véritablement que ce que l'on est toute sa vie, sauf les modifications des âges. Enfin, le premier est dur, le second est tendre, le troisième est mou. Femmes ! choisissez le second, vous le rendrez premier. La femme a aussi trois nuances de caractère. La femme forte est trop près de l'homme. La seconde est aimante et coquette. La troisième est une sylphide muette, qu'il faut chérir pour l'amour de ses charmes, si elle en est douée. Il est beaucoup de mélanges de ces trois caractères, tant en hommes qu'en femmes; mais quand on s'est fait trois idées types, on aperçoit aisément leurs dérivés qui sont en grand nombre. On peut faire un volume de ce chapitre, je le sais, je , le sens; tant mieux, si mon livre fait faire des livres meilleurs que le mien (2).
(i) Il m'est échappé Tautre jour un mot qui fut trouvé bon. Je disois que l'homme excellent pour les beaux-arts avoit le cœur d'une femme et la tète d'un homme. (G.) (2) Je reviendrai sur cette matière. (G.)