‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 37 sur 84 · DISTRACTION · texte numérisé non relu

DISTRACTION

La plus forte distraction n'est que le résultat de ce qui se passe dans le cerveau du distrait. Quand le comte Creutz, après avoir informé Madame Laruette (i) de l'impatience du public, fermoit sa loge à double tour et emportoit la clef dans son manchon (2), il raisonnoit confusément à la manière d'un distrait, il disoit : « Les acteurs ne se feroient pas attendre, si on n'alloit pas les interrompre quand ils s'habillent en rêvant à leurs rôles ; et pour que cela n'arrive pas à madame Laruette qu'on attend dans ce moment, je l'enferme et j'emporte sa clef. » Cependant, si l'on n'avait pas su où trouver l'ambassadeur dans la salle, il falloit briser la serrure ; tout cela demande du temps, et le temps est bien long quand le public crie (3).

(i) Actrice de la Comédie italienne, femme de l'acteur et compositeur dramatique J.-L. Laruette (1731-1792). Créatrice du rôle d'Agathe dans l'Ami de la maison après le remaniement de cet opéra (1772) elle y obtint un très vif succès, que son mari, précédemment très apprécié dans les ouvrages de Grétry et de Monsigny, mais alors vieilli et sur son déclin, faillit compromettre.

(2) Cette anecdote est contée dans les Essais, t. I, à propos du Tableau parlant.

(3) Ceci me rappelle qu'un acteur peu favorisé du public se fit attendre pendant un quart d'heure ; le bruit de la salle étoit affreux et c'étoit un dimanche. L'acteur arrive enfin ; il alloit entrer en scène et recevoir une bordée de sifflets, lorsqu'un de ses camarades (il était Italien) lui dit : Fais le boiteux, mon ami. Il le fit, et fut couvert d'applaudissemends. (G.)

Nous ne sommes pas toujours les maîtres de disposer des fibres de notre cerveau qui nous donnent les idées et nous font raisonner ou déraisonner : c'est un instrument qui agit souvent sans notre participation, mais nous pouvons réclamer comme d'abus. Bien ordonné, quelle haute faculté de la matière ou de l'esprit ! Quel autre qu'un Dieu pouvait la lui communiquer ! Je crois trop en Dieu pour être jamais bigot. Les cérémonies des cultes affoiblissent l'idée du grand ordonnateur de toutes choses. Il ordonne, il suffit ; nul cérémonial ne peut ajouter à l'ordre prescrit par celui qui a dit : Que telle chose soit. Et elle fut.

L'étiquette des cours apprend aux rois combien de pas ils doivent faire pour recevoir un prince, un ambassadeur. Faire de Dieu un roi de la terre, c'est le dégrader ; traiter un roi comme Dieu, c'est le persifler. Dieu n'exige de la matière que ce qu'il lui a donné; il ne peut exiger d'elle ce qu'il lui a refusé.

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