DIALOGUE ENTRE LA FIEVRE, L'ESPRIT ET LE JUGEMENT
La Fièvre
Rien n'existeroit sans moi. Je suis la fermentation de la matière. C'est par mes etïorts que se rétablit l'équilibre détruit par le partage inégal des élémens et, dans l'homme, par les imperfections organiques ou humorales. Il n'est point d'élan, soit de dévotion, d'héroïsme ou de vertu qui ne viennent de moi ; et...
L'Esprit
Arrête donc, si tu le peux ! Tu nous parles des biens que tu opères ; mais tu ne dis pas combien de maux marchent à ta suite. Sans moi, sans l'esprit qui apprécie et met les choses à leur place, tu n'es qu'une machine désordonnée qu'on arrête difficilement quand elle est en train d'aller. Tu es une espèce de folle qui croit tout faire ; cependant, tu commences tout sans rien finir, et c'est toujours par le mal que tu arrives au bien. Fièvre de dévotion, tu marches de la superstition au fanatisme; fièvre de la liberté, tu égorges l'innocent avec le coupable; fièvre physique, tu détruis les organes vitaux ; fièvre de nerfs,
tu nous laisses entre le oui et le non ; lièvre des talens, sans moi, tu passes le but raisonnable ; enfin, fièvre morale, tu es la source de toutes les passions violentes et de tous les vices qui nous subjuguent.
Le Jugement
Paix, paix, mes amis. Vous ne finirez pas de vous quereller, si vous ne mettez pas plus d'ordre dans vos discours. Vous ressemblez aux auteurs prévenus de leur propre mérite, qui ne voient que les imperfections de leurs rivaux.
Chaque chose a plusieurs faces, qui sont bonnes ou mauvaises relativement à l'objet auquel on les applique. Vous êtes, de même, utiles ou nuisibles ; tout dépend de la place que vous occupez et du résultat utile ou inutile que vous procurez.
Dans ce monde, nous sommes tous les parties d'un grand tout, dont nous ignorons la cause première. En allant plus loin que nos forces naturelles, nous tombons en foiblesse. Permettez-moi une comparaison : « Sans moi, dit le cadran de l'horloge, verroit-on l'heure qu'il est ? » — « Sans moi, la verriezvous, dit l'aiguille qui est dessus? y> — « Et sans moi, dit chaque pièce de l'horloge, à quoi serviriez-vous ? » — « Et sans moi, dit enfin le ressort intérieur qui fait tout mouvoir, vous seriez tous inutiles. »
La Fièvre
Il n'est pas moins vrai que je prépare toutes les créations. Sans moi, sans mon principe actif, l'esprit, le jugement seroient sans fonction : je suis le ressort qui...
Le Jugement
Tu es la fièvre. Oui, tu prépares les créations, mais tu obéis à la cause qui te meut.
L'Esprit
Le jugement a dit vrai : je puis en juger, car je suis le raffinement de la raison qui...
Le Jugement
...Qui souvent lui nuit. Concluons. Toi, la fièvre, tu es nécessaire, car sans toi il n'y auroit qu'inertie dans le monde. Toi, l'esprit, pour être bon, tu dois participer de la fièvre et du jugement. Fièvre ou esprit, tous deux je vous arrête quand vous allez trop loin, et vous me poussez quand je suis trop inactif. Mes amis, suivons notre destinée, que nous ne pouvons éviter. Fièvre, tu dois être fougueuse : ta lenteur nous tue. Esprit, tu es né volage : quand tu reposes, tu n'es plus. Fiez-vous à ma sagesse, je suis l'expérience consommée qui ne s'en laisse plus accroire.
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