‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 42 sur 84 · CONTRASTES · texte numérisé non relu

CONTRASTES

Dans les maladies ou les violens chagrins, voir la personne souffrante rire aux éclats offre un contraste horrible. Je ne sais si l'art dramatique en a fait usage, mais j'imagine qu'un roi Lear, une Nina nous montrant ce délire bien amené produiroit un grand effet.

Ma sœur (madame Lacombe) venoit de perdre son fils unique, âgé de huit à neuf ans. Dans cet âge si tendre, il savoit lire, écrire, calculer ; il jouoit du forte-piano (i), lisoit la musique presqu'à livre ouvert, jouait de tête sans faire de fautes d'harmonie. Je disois à ma sœur que son enfant étoit trop précoce, qu'il ne vivroit pas. Elle répondoit qu'on n'exigeoit rien de lui, qu'il agissoit de sa propre volonté, — « Oui, mais on le caresse, on l'admire. Voilà ce qui le pousse et le tue. Il faut l'envoyer polissonner en campagne, sans livres ni instrumens de musique ; qu'il soit environné de gens qui ne sentent pas le prix des talens, c'est le seul moyen de le sortir du rachitisme qui l'accable. » On ne fit rien de ce que je disois. Se séparer d'un enfant charmant, renoncer, même pour un temps, aux jouissances que donnent ses talens précoces, est un effort difficile au cœur d'une mère.

(i) On disait encore, indifféremment, « piano-forte » ou « forte-piano ».

Il étoit resté petit, les traits non formés ; la nature fil loutà-coLip un effort pour reprendre ses droits et l'enfant mourut de la secousse, en deux ou trois jours. En mourant, il grandit beaucoup, son nez devint grand, et il n'en avoit presque pas étant en vie ; sans les cris de la mère, je n'eusse pas reconnu mon neveu mort. " Allons, dis-je à ma sœur, allons-nous-en chez moi, cette scène de douleur est au-dessus de vos forces. » J'enfermai l'enfant et donnai la clef de la chambre à son père ; la mère le regarda et lui parla encore longtemps par le trou de la serrure ; enfin, je l'entraînai. Dès qu'elle fut dans ma voiture, elle partit d'un éclat de rire immodéré, voulut se jeter à mes pieds. « Il est chez vous, mon fils, allons le revoir! Ah ! mon frère, mon frère, que vous êtes aimable ! » Elle m'étouffoit de baisers, en riant, pendant que je pleurois. Arrivé à ma porte, je ne pus la retenir, elle franchit l'escalier comme un oiseau. « Il est ici, il est ici, mon frère me l'a dit. » Elle courut de chambre en chambre... «On m'a trompée, il n'y est pas, c'est bien mal... » Elle tomba dans une espèce d'anéantissement.

Bonnes mères, donnez des talens à vos enfans, mais prenez garde que l'amour-propre ne les sollicite trop vivement. « Mieux vaut goujat debout qu'empereur enterré », dit le proverbe.

Page 1