DIFFERENCES ENTRE LES CLIMATS ET LES INDIVIDUS
Chaque climat a ses productions homogènes à lui, et qui ne peuvent être autres. L'éducation masque le caractère des hommes ; il en reste cependant toujours quelques marques indélébiles. Les animaux restent plus franchement ce qu'ils sont. Aujourd'hui, un enfant de douze ans, bien instruit, est plus loin de la nature (je n'ose dire brute) que le cheval le mieux dressé. Les animaux perfectionnent leur allure sans changer de mœurs : le chien du roi aime sans préjugés la chienne du berger.
On dit que chaque homme a dans sa physionomie quelque chose d'un animal ; je croirois assez que chaque climat (fût-ce dans un même et grand pays), que chaque portion d'habitans de climats divers a des similitudes avec un animal. Vu leurs rapports avec les hommes et en ne jetant les yeux que sur la France, on diroit que c'est en Franche-Comté qu'est né le paon ; le renard en Normandie ; le chat dans la Gascogne ; l'écureuil à Marseille ; le chien chez les Auvergnats et autres montagnards ; le mouton en Flandre ; le singe à Lyon et dans les villes de second ordre ; tous les métis à Paris, et les grands hommes et les sots partout. Il est cependant des exceptions à cette règle générale. L'homme d'un climat peut naître dans un
autre : « C'est la graine qui fait le chou ». La bonne graine produit, je crois, encore plus dans un niauvais terrain que la mauvaise dans un bon (i).
Ne pouvant transporter un climat dans un autre, on transporte leurs productions : c'est ainsi que les hommes du nord se vivifient des substances du midi et du levant.
La différence entre les individus est plus grande en proportion que les localités climatériques diffèrent entre elles ; la moralité des hommes est alors frappante. Bonhomie dans le nord, fourberie dans le midi ; mélange des deux au levant et au couchant, mais quelque chose de plus au levant : c'est le soleil qui est notre grand distributeur. Il semble que plus l'homme a d'esprit, plus sa moralité dégénère. L'homme des pays chauds est tout ou rien en morale ; un dieu terrestre ou un impie ; un homme sublime en vérités, ou un fourbe, un vrai sac à mensonges.
(i) Helvetius croyoit le contraire ; il pensoit que le terrain ou l'éducation influoit plus sur l'horame futur que le développement de son germe. (G.)