‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 55 sur 84 · DU CHOIX ENTRE LES VEF^TUS · texte numérisé non relu

DU CHOIX ENTRE LES VEF^TUS

On n'ose presque pas en convenir, mais nous n'avons de vertu que par résistance au vice contraire. Le soleil producteur, le lion dans sa force, l'agneau dans sa douceur, n'annoncent point de vertus : ils agissent selon leur nature. On ne leur doit point de reconnaissance. On doit le respect aux êtres vertueux : il en coûte pour être chaste, pour être probe, pour être patient et tolérant, pour n'être ni ivrogne, ni gourmand, ni colère... C'est autant de victoires remportées sur les passions, qui nous poussent sans cesse vers les excès, et voici pourquoi. La société est un grand ménage où il faut que tout soit réglé, sans quoi tout est en désordre. L'homme isolé, seul avec le germe des passions, doit être bien malheureux. Il n'a rien à faire, excepté le boire et le manger; il est nul avec lui-même. L'homme de la société est malheureux par le contraire de l'isolement : tout est pris, terre, filles et femmes ; sa tête travaille d'une terrible force : heureux celui qui possède, sans reproches, ce qu'il désire. « C'est mon père, dit-il, qui a gagné mon bien. — Comment l'a-t-il acquis? — Par la force de son corps et de son esprit. — Sans doute. N'a-t-il trompé, trahi personne? — Je l'ignore. — Et vous mangez en attendant. » Riches, croyez-moi, donnez aux pauvres; au moins rendez-leur l'intérêt

des sommes que vous avez acquises par la force ou par adresse. Et vous, riche héritier, faites de même ; c'est la substance du pauvre qui fait votre abondance. Ce père en sueur, cette bonne mère occupée de ses nombreux enfans ont de moins ce que vous avez de trop. — Mais, dites-vous, les besoins naissent en proportion des richesses. — Maxime d'égoïsme que cela ; vous n'avez qu'un estomac à satisfaire, une vie à traîner tant qu'elle dure, le reste est fictions, préjugés aussi bêtes que l'amourpropre d'un sot. Voulez-vous ressembler à ce fermier général qui, sortant d'un repas, gorgé des substances des deux mondes et ventru jusqu'au menton, fut abordé par un malheureux qui lui dit : « Je meurs de faim !» — « O l'heureux coquin ! » fut toute sa réponse. Venons au fait. Quelles vertus devons-nous désirer et choisir, car on ne peut les posséder toutes ? Celles qui nous sont les plus nécessaires, comme correctifs de nos défauts les plus naturels, qui les effacent à force de travail. Que l'estime publique s'amasse donc sur l'homme d'une probité rigide : cent fois, il a repoussé l'appât des richesses. Qu'elle environne la femme pure dans ses mœurs : elle a résisté à mille pièges séducteurs. Sourions à l'innocence ; mais fléchissons [le genou] devant la vertu triomphante. L'être toujours vertueux parmi la scélératesse des sociétés est admirable aux yeux des hommes, il doit l'être aux yeux de Dieu même. Dieu, source de tous biens, n'a que faire de vertus : il est parce qu'il est; l'homme vertueux est parce qu'il veut être.

ni'

pi.'ft

Page 1