‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 57 sur 84 · L'EXCES EN TOUT EST UN DEFAUT · texte numérisé non relu

L'EXCES EN TOUT EST UN DEFAUT

Il n'est que la vertu qui ne participe point à cet adage, parce qu'on suppose qu'elle comporte dans son essence la précieuse prérogative d'éviter l'excès de toutes choses.

Science

Dans les sciences, on ne passe le but raisonnable que parce qu'on n'est pas encore assez savant. Il n'est point d'excès dans la vérité : c'est l'unité sans combinaison. Mais dès qu'un auteur devient systématique, sa tête s'exalte ; elle échauffe l'amour-propre ; alors, quoique savant, nous ne sommes plus que des enfans perdus. Je n'aime pas à entendre dire : « J'ai ma philosophie. » Il n'y en a qu'une, une bonne. La surabondance d'érudition est comme un cerceau qui a rejoint les deux bouts ; ou c'est une boule qui, pour peu qu'on lui donne une pente, ne demande qu'à rouler. Rien de plus fastidieux qu'un érudit qui manque de tact, de goût et, j'ose dire, d'esprit ; chaque mot qu'on profère amène de sa part une dissertation ; on finit par être fatigué, bourré de son savoir ; on n'ose plus parler de peur qu'il ne parle. C'est souvent un fort bon homme, qu'on prend

en grippe parce que son éternelle loqiielle (i) est devenue chez lui un défaut capital. 11 joue le rôle de chacun, parle pour tout le monde, personne n'a rien à dire. Les autres savans le portent sur leurs épaules et les combats entre savans dépeints par Molière recommenceroient, s'il n'avoit jeté le grappin du ridicule sur cette méséance pédantesque. J'ai vu un tel homme à l'Institut ; j'observois tranquillement ceux qui avoient envie de parler; leur agitation interne étoit extrême et, dût-on prendre ceci pour une plaisanterie, je dirai que cette suppression, cette répercussion d'élémens scientifiques souvent répétée peuvent être nuisibles à leur santé.

Nul peuple ne sait moins écouter que le peuple françois. A Londres, à Philadelphie, on excelle dans cette science ; mais ici, tous veulent parler à la fois, et la sonnette du président pardessus tout ; ici, la science n'a guère plus de flegme que la bavarde ignorance ; à moins, comme nous l'avons dit, que le savant ne soit homme de goût et d'esprit, qualités assez rares, et qui se perdent aisément dans le vaste magasin des sciences. On est étonné de l'amas des connoissances réunies dans une seule tête, mais l'homme ne peut éviter tous les écueils s'il ne vit pas assez pour le perfectionnement total de son espèce ; il nous faudroit l'homme dont la vaste science commençât où celle des autres finit.

§ 2. — Esprit

L'esprit, c'est le ferment des substances ; s'il agit sur des organes réguliers qu'une bonne éducation a consolidés, c'est .un bon esprit ; sur des organes irréguliers et détraqués, il est mauvais. La vérité n'est qu'une; mais, depuis le meilleur esprit jusqu'à l'imbécillité humaine, il est autant de sortes d'esprits que d'individus : comment ne pas se perdre, après cela, dans l'analyse des esprits ? Au moral comme au physique, l'esprit s'envole, tandis qu'on croit le saisir. C'est un labyrinthe où la prétention seule de l'ignorance voit clair. En voyant un écervelé, le philosophe dit : « C'est une plante mal organisée ou mal

(i) Bavardage fastidieux.

cultivée, qu'y faire ? » Laissons-la végéter, si elle ne fait de mal à personne.

L'esprit est souvent trop actif pour être conséquent. Soyons émerveillés des saillies spirituelles, telles qu'en abondoit Rivarol dans sa jeunesse ; mais ce n'est qu'à la maturité de l'homme qu'on peut l'apprécier, et qu'on doit l'estimer. Le jeune homme ardent, spirituel, est néanmoins précieux pour l'homme mûr; le premier découvre le secret que le second régularise. L'un fait la découverte d'une île inconnue, l'autre la met en valeur. Lequel a plus fait? Le premier; sans lui, le second n'eût eu rien à faire.

Disons quelque chose des femmes d'esprit; il y en a, dans notre siècle, plus que dans les siècles précédens. Une chose assez extraordinaire est que celles qui approchent ou qui égalent les hommes n'ont pas les vertus de leur sexe ; elles donnent dans quelques excès moraux. Il semble qu'il faut la force de Thomme pour éviter les écarts de l'esprit supérieur et tous ne sont pas doués de cette force, tant s'en faut.

M"^^ de Staël est (selon moi) la femme qui a le plus d'esprit ; il doit se mûrir et se perfectionner, car elle a de l'acquis et des connaissances. Elle voit encore le cœur humain à travers le prisme des passions délirantes ; mais ce foyer s'apaisera et, dissipé de moitié, il doit encore rester dans les pensées de M^^ de Staël chaleur modérée et jugement. Une autre femme, M^^^ Wiet, Caroline (i), écrit avec autant de force et plus de poésie que M"^^ de Staël ; mais, ainsi qu'elle, elle a besoin de calmer sa tête trop exaltée, et le temps est le premier des caïmans; lui seul nous persuade que la foiblesse exaltée n'est pas la force véritable. Je ne doute pas que ces deux femmes ne soient dignes de figurer un jour par leurs productions littéraires à côté des hommes renommés. M"^^ de Genlis a peut-être plus de naturel dans le style; elle ne s'élance pas dans les idées métaphysiques trop fortes pour elle ; elle sent juste ce qui a rapport au cœur des femmes ; mais elle a trop peu d'estime pour ses maîtres en littérature. Ce travers provient de sa foiblesse ; elle ne peut pas admirer dans les

(i) Mon élève en musique et la plus forte des femmes harmonistes sur le piano. (G).

autres ce qu'elle n'a pas ; au reste, ces trois femmes sont bien supérieures à tant de lettrés qui se croyent doctes.

Quelle sera ma place, à moi, qui me permets d'en classer d'autres ? Je n'en veux qu'une si je la mérite : celle de musicien de la nature, du successeur des sensations de Pergolèse. Qu'on sente, qu'on soit persuadé, en lisant mes écrits, qu'il faut connoître le cœur humain, savoir analyser les sensations de l'homme, au moins par instinct, pour être bon musicien ; qu'on dise, enfin, qu'il faut avoir le sens commun dans plusieurs choses pour en savoir une bien, et je suis content. Je répète ici ce que j'ai dû dire dans mes précédens ouvrages : j'avais trop senti de choses pendant ma longue carrière dramatique pour résister au besoin de jeter mes idées en prose sur le papier, après les avoir dépeintes poétiquement et abstractivement dans ma musique. Au reste, mes écrits fussent-ils inutiles aux autres (ce que je ne pense pas), ils sont nécessaires à ma vie ; ils utilisent ma vieillesse (i). Occupés d'eux et par eux, je me laisse glisser doucement dans l'autre vie, aussi heureux et. tranquille qu'il est permis de l'être dans ce monde encombré de préjugés et de tribulations.

§ 3. Musique

L'excès en musique, soit en composition, en exécution, soit manie de concerter, est insoutenable. Excès, c'est pauvreté pour l'homme qui sent juste. L'excès en fait de talent n'est pas cette abondance matérielle qui fait dire : qui a le plus a le moins. S'il en étoit ainsi, l'artiste exagéré n'auroit qu'à diminuer ses moyens pour parvenir au point juste ; c'est, au contraire, parce qu'il n'a pas le sentiment du juste qu'il se jette dans l'excès : c'est le malheureux qui se précipite dans l'abîme, n'ayant pas la force de le côtoyer.

L'excès, chez les exécutans, naît de l'envie de briller ; ils substituent le difficile au simple. Ignorent-ils donc que le simple qui plaît, le simple sans pauvreté est le nec plus ultra dans les arts d'agrément ? L'excès ou la manie de musiquer chez les

(i) [Ecrit] à l'Hermitage, 20 prairial an XHI, jour de la Trinité, à 4 heures du matin, dans la soixante-quatrième année de mon âge. (G.)

amateurs est la plus innocente des niaiseries dont le riche puisse s'occuper. On commence, à Paris, à faire les concerts de musique comme je l'ai souvent désiré : plus de chants que de symphonies ; le vague des sons sans paroles, qui leur donnent une fixité, fatigue promptement ; des morceaux bien choisis, variés et bien exécutés ; refuser impitoyablement la place à celui qui prépare l'ennui ; rendre les concerts assez courts pour que le véritable amateur s'en plaigne et que l'obtus dans l'art des sons soit étonné de n'avoir éprouvé que le plaisir.

Le début d'un nombreux concert est admirable ; on est ravi, on est au ciel ; mais plus on écoute, plus on se refroidit : il faut bien descendre quand d'abord on est monté trop haut. On devroit chercher à produire l'effet contraire ; commencer terre à terre, et nous élever ensuite dans les cieux. Les bavardages sont insoutenables dans les concerts où déjà l'on s'ennuye. Un fameux pianiste, qui arrivoit de Londres, me disoit qu'on y payoit bien les musiciens et qu'on les écoutoit mal. « Il m'est arrivé, disoit-il, de poser mes deux bras sur le clavier au milieu d'une sonate pour obtenir le silence : ce chaos de sons étonnoit l'assemblée et me ramenoit l'attention. » Pourquoi ceux qui n'aiment pas la musique vont-ils l'entendre et chagriner les amateurs ? Pour être philharmonique, il faut avoir un sens à part que tout le monde n'a pas ; il faut être né musicien comme on est né pour plaire. Ceux qui n'aiment pas la musique -ont bien dans leur vie quelques instans d'amour pour elle ; lorsqu'ils en sont affectés, c'est qu'alors l'harmonie est en rapport juste avec leur situation physique. Mais le vrai philharmonique retrouve chaque jour ce rapport des sons. Les Italiens ont cette prérogative précieuse ; en général, leurs passions sont triples de celles des peuples du Nord.

L'excès dans la trop douce harmonie d'un instrument, tel que l'harmonica, se fait sentir désagréablement sur les nerfs. « Je crois cette femme insensible », me disoit un jeune homme amoureux d'elle. « Faites-lui entendre l'harmonica bien exécuté, lui dis-je ; si elle ne change pas de visage, sauvez-vous. » Étant à table, on a trouvé singulier que je mangeasse du pain avec les meringues. « Cela est trop bon, disois-je, c'est comme l'harmonica pour les oreilles. » J'évite ce que j'appelle superboii,

tel que l'harmonica, une trop belle femme. Les meringues, ces friandises des sens, sont trop au-dessus de notre médiocrité ; elles ne servent qu'à nous affadir le goût pour cent autres choses. J'ai dit plus haut que les Italiens sont passionnés ; j'ajouterai qu'ils ont des passions en réserve pour tous les âges. Je connois un vieil Italien, bien gourmand, qui compare tout ce qu'il voit et entend aux mets dont il fait ses délices. Au spectacle, le voisinage de cet homme m'amuse ; il m'excite l'appétit par les détails succulents qu'il fait de son dîner. S'il voit sur la scène une jeune et jolie actrice : il la mangeroit en fricassée de poulet. Si l'actrice est vieille : c'est de la vieille cuisine. S'il entend la la musique de Sacchini, c'est de la moelle ; celle de Gliick, c'est de la bonne couenne... Ses comparaisons sont savoureuses et originales. Les Italiens ont trois passions dominantes, qu'ils n'abandonnent point et dont seulement ils intervertissent l'ordre dans leur jeunesse (musique à part, qu'ils aiment toute leur vie) : c'est l'amour, la dévotion et la gourmandise. Dans leur vieillesse, la gourmandise, la dévotion et l'amour. « A quoi rêvez-vous », disois-je à l'un d'eux, des plus voluptueux et des plus spirituels que j'aie connu en Italie? — « Je cherche quelque nouveau péché. — Belle occupation!» Le plaisant vouloit 'dire « plaisir ». « Papa soleil », comme disent les nègres, est le dispensateur de nos facultés actives. On est étonné, et on ne doit pas l'être, en apprenant que la même fleur s'épanouit à six heures du matin au Sénégal, à neuf heures à Paris, à dix en Suède, et que les fleurs qui ne s'épanouissent qu'à midi au Sénégal ne fleurissent point dans nos régions. Il en est de même de toutes les productions naturelles.

§ 4. — Amour

L'excès en amour est la source de presque toutes nos maladies, soit héréditaires, soit de celles dont l'effet provient de nos désordres ; ajoutons-y hardiment presque tous les crimes, tant physiques que moraux. Amour, décret suprême de la nature ; besoin primordial des êtres organisés qui ont reçu l'ordre de se reprocréer! Malgré ce décret suprême, il est un second ordre moral indispensable qui régularise autant que possible l'invin-

cible penchant à l'amour. Il faut donc capituler avec le plus puissant besoin. Alors naissent la feinte, la supercherie, le mensonge; alors divisions, subdivisions incalculables de crimes qui se multiplient en autant de modes qu'il y a d'individus et de circonstances amoureuses. Si l'on feuilletoit le recueil immense des procès que s'intentent les hommes ; si l'on recherchoit la filiation, le vrai motif de leurs querelles, on verroit que, sous divers prétextes d'intérêt simulé, l'amour et son cortège entrent pour la presque totalité dans leurs combats juridiques. Si l'on recherchoit la source des mauvais ménages, des divorces, des duels, des vols, des escroqueries au jeu,... l'amour, ce dieu suprême, auroit encore une prééminence presque absolue. Et nous l'aimons, ce dieu de la fable, nous lui sacrifions notre vie, notre être, et pourquoi ? On naît par lui, on vit pour lui, on meurt quand il nous abandonne. La vie, c'est amour. Forces vitales et primordiales dans la jeunesse et l'âge mur ; forces secondaires qui dégénèrent en nullité avec les facultés amoureuses jusqu'à la décrépitude. Enfin, la mort nous rend aux élémens : la vie n'étoit qu'un prêt de la nature ; chaque substance de notre être va se régénérer dans les cieux et se réorganise encore pour aimer. Vie, c'est mort ; mort, c'est vie ; c'est le premier secret de la nature. L'éternité est engendrée par la vie et la mort qui se succèdent comme la vis sans fin.

§. 5. — Religion

Religion, c'est amour ; amour divin qui console de tout ; c'est la métaphysique de l'âme ; c'est une résignation voluptueuse qui est préférable à la science des physiciens. Dieu le veut répond à tout, ce Je souffre pour lui parce qu'il l'ordonne », dit le dévot, et jusque-là il n'est point d'excès. Le philosophe dit de même qu'il est un composé de substances périssables ou movibles, dont rien ne peut empêcher la marche finale : c'est encore dire Dieu le veut, car, pour tout homme qui sent, le néant est une chimère. « Un peu de philosophie éloigne de la religion ; beaucoup de philosophie y ramène », a dit Bacon (i). L'excès religieux provient

(i) C'est le mot qu'a repris Pasteur pour l'appliquer à la science.

des haines entre les sectes, entre les opinions. Hé ! hommes d'un jour, cessez de vous combattre, ou sachez pourquoi vous vous combattez! Dieu veut être honoré de telle manière, ditesvous ; et qui vous Fa dit? Ceux qui prennent votre argent pour vous soumettre, sous prétexte de vous apprendre à honorer la divinité. Vous, l'honorer! Poussière futile que le soleil dessèche chaque jour, et qu'emporte le vent! Et vous vous battez pour honorer Dieu; bel emploi des facultés qu'il vous donne! Stupide vermisseau, remplissez votre tâche selon l'ordre physique que vous ne pouvez fuir ; ne troublez pas l'ordre moral, qui est indispensable, puisque vous voulez vivre en grande famille. Admirez, adorez Celui qui vous donne l'être, mais ne détestez pas les hommes pour l'honorer, car alors vous êtes l'impie qui renverse l'ordre du Dieu qu'il croit servir.

L'homme bon, qui vit tranquille, qui ne fait point le mal, qui procure le bien aux autres autant qu'il peut, qui élève ses regards reconnoissans vers le ciel, est le vrai dévot chéri de Dieu (i). Mais celui qui, rongé d'un rachitisme religieux, chagrine et veut soumettre un chacun à son opinion..., anathème sur lui ! C'est un réprouvé de Dieu et de la nature.

(i) Je n'exclus pas le culte extérieur exercé avec pompe et solennité, mais jamais assez digne de Celui auquel il s'adresse; mais sans idolâtrie, sans mystères, ils préparent trop de maux à l'humanité. Dieu se cache à nos yeux ; mais il se montre dans les merveilles de la nature ; n'épaississons pas le nuage sacré qui le couvre. (G.)

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