MYSTERES QUI N'EN SONT PAS
C'est ainsi qu'on fait les romans de nos jours: à l'imitation d'Homère, qui fait, dans son Iliade, bouder son héros principal pour, en même temps, établir et suspendre l'intérêt de son poème, nos romanciers ont trouvé la pie au nid quand ils peuvent soutenir notre attention par un secret épouvantable en apparence, qu'ils n'éclaircissent qu'aux deux tiers de l'ouvrage. Les mystères que j'ai à révéler ne sont pas plus importans ; mais enfin, ce sont des mystères, c'est toujours quelque chose.
Un de mes amis qui, du village voisin de l'Hermitage (Groslay) (i), aperçoit avec une longue vue les fenêtres de ma chambre, dit: «Il fera beau temps aujourd'hui, mon voisin Grétry a mis sa bouilloire sur sa fenêtre. » On ne conçoit pas tout d'abord quel rapport il peut y avoir entre m^a bouilloire de tôle et le beau temps. On raisonne là-dessus, et l'on me questionne. « C'est, dis-je, tout bonnement, que quand il fait soleil je chaulïe mon eau sur ma fenêtre. »
Un mystère plus inconcevable, le voici : Cent personnes par jour, quelquefois, viennent visiter l'Hermitage de Jean- Jacques ; celles qui aiment la musique me demandent et je les reçois dans ma chambre, où sont les meubles que feu
(i) Bourg à deux kilomètres à l'ouest de Montmorency.
\jme J'Kpinay avoit prêtés à Rousseau. C'est un ccritoire, deux chandeliers, plusieurs sièges, un baromètre, une vieille tapisserie, deux chiffonniers, quatre bocaux ouverts par le haut, dans lesquels Rousseau mettoit ses lumières quand il alloit souper dans son jardin (i). Tous les pèlerins qui viennent chez moi. et qui sont conduits par la jardinière ou sa rille, vont écrire leurs noms dans la niche où est le buste de Jean-Jacques. De ma fenêtre on voit cette niche, qui m'a servi pour en faire une autre, comme on va le voir. J'avois dans ma chambre quelques personnes. «Je ne sais pourquoi, leur dis-je(jementois), tous, hommes et femmes, qui approchent de Jean-Jacques, le saluent en se balançant d'une jambe sur l'autre : vous allez voir. » Trois ou quatre personnes s'approchent de la niche et, après y être restées quelques instans, elle se mettent à danser, à se dandiner. « Parbleu, voilà qui est extraordinaire ! Et toutes font de même? » — « Toutes; et vous aussi, vous ferez, malgré vous, cette cérémonie quand vous irez vers cette niche mystérieuse. » — « Ah ! voilà qui est plus fort ! Allons-y. » — « Un moment ! laissez partir ceux qui y sont, w Et l'on parla d'autres choses. Enfin, la place est libre, elles descendent, et je les suis. La fille de ma jardinière ouvre la niche. « Voilà, dit la Cicérone villageoise, les vers que M"^^ d'Epinay a fait mettre au bas de la niche quand M. Rousseau a quitté l'Hermitage pour aller demeurer à xMont-Louis (2). »
Ils lisent, et voici ces vers :
O toi dont les brûlans écrits Furent créés dans cet humble Hermitage, Rousseau, plus éloquent que sage, Pourquoi quittas-tu mon pays ? Toi-même avois choisi ma retraite paisible, Je t'oflfrois le bonheur et tu l'as dédaigné ; Tu fus ingrat, mon cœur en a saigné; Mais pourquoi retracer à mon âme sensible... Je te vois, je te lis, et tout est pardonné.
(1) Son lit est dans mon grenier. Je ne puis m'en servir, il tombe de vétusté. Il n'y a amour de la philosophie qui tienne ; il faut qu'un lit soit propre. Je dis cela à ceux qui me demandent où est son lit. (G.)
(2) C'est un quartier de la ville de Montmorency. (G.)
« Voilà, dit la jardinière, derrière la tête de M. Rousseau, les vers qu'il a (dit-on), écrits lui-même, en réponse à ceux de ^me d'Epinay. » Ils lisent et se dandinent tous d'une jambe sur l'autre. «Eh bien! leur dis-je, vous dansez? » En effet, on ne peut lire cette réponse, couverte par le buste, qu'en se penchant d'un côté et puis de l'autre. Voilà les mystères expliqués.
Combien de choses sont ainsi, jusqu'à ce qu'on en ait la clef! Voici la prétendue réponse de Jean-Jacques. L'écriture ressemble parfaitement à la sienne. Rousseau a demeuré assez longtemps dans la ville de Montmorency et il a dû venir revoir son ancienne habitation, où il avoit, dit-il, aimé d'un amour véritable pour la première fois de sa vie :
Ingrat, mon cœur ne l'a jamais été.
Avec plaisir j'entrai dans cet asile, Par l'amitié tendrement présenté.
Tu sais si je t'aimois, si j'y vivois tranquille ;
Mais, sans regrets je t'ai quitté Quand, des plus noirs complots, malheureuse victime. Par toi-même persécuté...
Je ne pouvois le conserver sans crime.
Remarques sur les vers de M"^'^ d'Epinay et la réponse de Jean-Jacques. « Rousseau plus éloquent que sage... Tu fus ingrat... heureusement tout est pardonné... » Quel bonheur ! Il est bien singulier qu'une femme se permette de parler ainsi à un grand homme! Mais il vivoit; on ne l'apprécioit pas encore comme à présent. D'ailleurs, M'^^ d'Epinay étoit intimement liée avec Grimm, qui délestoit Jean-Jacques. Et celui-ci le lui rendoit bien ^voyez les Confessions). Vingt fois j'eusse fait sauter la pierre où sont les vers de cette dame, si je n'eusse respecté la réponse de Rousseau. Les « noirs complots » dont Jean-Jacques se dit la « malheureuse victime », tout cela est expliqué quand on sait que Jean-Jacques devint amoureux fou de M"^^ d'Houtetot (belle-sœur de M™^ d'Epinay), qui, en l'absence de Saint- Lambert, son amant, venoit recevoir (en tout bien et tout honneur) les brûlans hommages du citoyen de Genève, alors à l'Hermitage. Les gens de lettres, furieux de cette passion, de cette intrigue qui tendoit à enlever à Saint-Lambert sa maîtresse, et,
peiil-ctre, ne cherchant qu'un prétexte pour accabler Rousseau parce que cet aigle littéraire montoit trop haut, jetèrent feu et flammes. Pauvre Jean-Jacques, tu te serois épargné bien des chagrins (et des jouissances sans doute^ si tu eusses fui M"^^ d'Houtetot, quand pour la première fois tu sentis battre ton cœur pour cette aimable femme ! Elle est venue deux fois à THermitage depuis que j'en suis possesseur; en passant devant le buste de Jean-Jacques, elle me dit : « Pendant toute sa vie, il n'eut pas un instant de bonheur. » — « Si vous aviez voulu, Madame la Comtesse... » lui dis-je. Elle sourit.
là?