‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 66 sur 84 · LE PRESENT N'AIME QUE LE PASSÉ EN COURANT APRÈS L'AVENIR · texte numérisé non relu

LE PRESENT N'AIME QUE LE PASSÉ EN COURANT APRÈS L'AVENIR

Primo : Le présent est précaire ; il se compose de trois unités de temps : le passé, le futur et lui, présent. 2° Le temps redouble le souvenir du plaisir, autant qu'il atténue la douleur du passé : c'est le plus bel avantage de notre condition. 3° Avec quel délice on se rappelle les scènes passées qui, lorsqu'elles étoient présentes, ne nous aftectoient pas autant parce que l'émotion n'étoit qu'une, et que plusieurs réminiscences en redoublent le sentiment! 4° Le présent (notre seul avoir) est si malencontreux qu'il gâte tout pour se faire une existence. Il se délecte sur ce qui n'est plus et ne peut plus être ; il espère ce qui probablement ne sera pas, et se forge ainsi un état d'emprunt qui n'est, n'a été ni ne sera peut-être jamais. 5° Pour flétrir le présent, nous le jugeons toujours en comparaison du passé, que nous trouvons admirable : en fait de temps, l'absent a presque toujours raison, quoiqu'il ait presque toujours tort comme agent du plaisir, surtout en amour, où les délais se mesurent par l'impatience. 6° Il n'est pas étonnant qu'on aime et qu'on regrette le passé ; l'espace qu'il laisse entre lui et le présent nous montre nos mécomptes à découvert. 7° Il n'est pas plus étonnant qu'on anticipe sur l'avenir; on espère faire mieux que par le passé. 8° On

pressent le plaisir par anticipation, comme on ressent le plaisir passé par réminiscence. 9° Anacréon étoit le sage des sages; il ne pleuroit pas sur la sottise des hommes comme Heraclite; il nen rioit pas ironiquement en se chagrinant, comme Démocrite; l'heureux naturel d'Anacréon étoit impassible pour le passé et l'avenir, et il jouoit, jouissoit avec le présent. Il avoit l'art d'oublier le passé dans tout ce qu'il pouvoit remémorer de fâcheux et de se délecter de ses bonnes réminiscences. Il avoit l'art de ne pas s'élancer dans l'avenir nébuleux, à moins qu'il ne lui présageât le bonheur : c'est ainsi qu'il se constituoit un présent délicieux. Anacréon étoit-il bien exactement tel qu'il se peint dans ses vers? Voilà le hic. Il est possible que, par système, un auteur se dise : « Je tairai toutes mes peines, et je dirai mes plaisirs. » Un autre, plus atrabilaire, adopte le système contraire. En regardant le buste de Rousseau, M"^^ d'Houtetot disoit : « Il n'a pas eu un instant de bonheur pendant sa vie. » (i) Moi, je crois que Jean-Jacques a joui, et beaucoup, dans son horizon mélancolique, amoureusement fiévreux, parce qu'il n'acheva jamais son rêve. Un caractère comme le sien, chaud, mélancolique, ivre de gloire, généreux, timide, confiant et noble, ne trouvant nulle part dans les autres ce qu'il sent en lui... un tel caractère est dans la nature: Jean-Jacques le prouve. 10° Les têtes philosophiques de la Grèce étoient exagérées, parce qu'elles étoient trop engouées de leurs systèmes. Nous, c'est de tout un peu; c'est le ton de la France. Une dame présentoit un jour des savans fort empesés à une petite maîtresse, son amie. « Quelle gêne! lui dit-elle, après les avoir entendus. N'as-tu pas ici un aimable coquin qui me désennuie? »

(i) Voyez le chapitre précédent. (G.)

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