LE COTE FOIBLE
J'ai dit (chap^itre LXIII de ce deuxième volume) que si l'on n'est pas bon d'un côté, on l'est de l'autre ; j'aurois pu ajouter que nous sommes toujours un peu fous par quelqu'endroit. Qu'est-ce que la force? C'est l'aplomb. Sans nul mouvement fébrile, si la fièvre s'en mêle, c'est excès de force, c'est une force factice. Et quel homme entouré d'êtres qui le contrarient en tous sens peut toujours conserver cet aplomb? Ce stoïcisme qu'on prête à d'anciens philosophes est, je crois, plus fabuleux que véritable. Rassembler ses forces d'un côté, c'est s'en priver de l'autre. Socrate étoit patient avec sa méchante femme; s'il eût eu plus de fermeté, il l'eût peut-être rendue bonne. — Lorsqu'elle lui jeta un pot d'eau sur la tête, il dit modestement : « Je me doutois bien qu'un tel orage ne se passeroit pas sans pluie. » — Nouveau Socrate, Rousseau souffroit de sa femme, du peu d'usage et des tracasseries de ses confrères, qu'il exagéroit beaucoup. Il eût pu les déjouer toutes en fuyant ; dans quel pays, dans quelle cour n'eût-il pas été accueilli ? Il ne vouloit pas être protégé, dira-t-on. Voilà le côté faible, quoi qu'il soit tort en apparence, car il faut être fort par soi ou par autrui pour vivre en paix parmi les hommes. Souffrir n'est pas l'indépendance, c'est être victime. S'il est des victimes qui aiment
"^ l'ctrc pour se rendre intéressantes, voilà le côté loible; ne les plaignons pas au-delà de ce qu'elles soulIVenl. L'amour-propre les console avant nous. L'homme intrigant et sans délicatesse court après la fortune et l'atteint, car il a de l'.astuce, de l'esprit et de l'esprit infernal. Il croyoit qu'avec de l'or il alloit se procurer toutes les jouissances, mais il est détrompé : il voit le côté foible qui poursuit l'immoralité, en lisant dans les yeux de l'homme de bien le mépris qu'il inspire.
L'artiste se dit : « .le ferai mieux que mes confrères, car je connois leurs défauts. » En les évitant, il fait d'autres fautes plus essentielles et, tôt ou tard, il voit son côté foible; s'il ne le voit pas, d'autres le voient. Un autre artiste obtient un brillant succès de circonstance (il y en a dans les arts d'agrément comme en amour); il croit que son succès n'est dû qu'à son mérite; il travaille, travaille sans plus être aidé d'heureuses circonstances, extrêmement rares ; alors il va de chute en chute, en montrant son énorme côté foible.
Une jeune femme possède les grâces de son sexe ; on l'enivre de louanges ; elle fait de nouveaux efforts pour les mériter ; alors, l'art étouffe la nature, elle devient affectée en montrant le côté foible.
En campagne, dans une société du grand ton, une coquette obtient tous les hommages, parce qu'elle n'est entourée que de femmes sans attraits ; survient une jeune beauté sans art, tous les hommes font volte-face. On n'est jamais aimable quand on est humilié; la migraine, les étouffemens, les maux de nerfs remplacent l'enjouement. Un homme du tiers-ordre, encouragé par la disgrâce de la belle, ose se déclarer son amant ; c'est pour elle le comble du malheur. La confiance de cet homme lui dit combien elle est déchue. Heureusement, la jeune beauté part, la coquette renaît, comme la fîeur presque desséchée qui reçoit du ciel le tîuide vivifiant. On a l'adresse de médire adroitement de sa rivale : nouveau triomphe ; mais que de côtés foibles ont paru dans l'espace de trois jours! Soyons ce que nous sommes. Tromper, c'est se tromper, de quelque manière qu'on s'y prenne. La coquetterie est sans doute le côté le moins rebutant de l'amour-propre féminin ; cependant, c'est une arme traîtresse, c'est le poison mêlé avec le miel, c'est un appel sans
le besoin de réponse véritable Selon l'homme auquel elle s'adresse, ses amorces produisent divers effets : le jeune idiot en est enivré, le fat regarde sa belle jambe et le sage sourit en invoquant sa raison.
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