CHAPITRE LXIV
IL FAUT DU TEiMPS POUR FAIRE LE TOUR D'UN BON LIVRE
Il en est d'un livre comme de la connoissance que nous faisons avec les hommes. La première fois que nous voyons quelqu'un, on l'observe; la seconde, on l'approfondit; la troisième, on se décide pour ou contre. En quittant un ennuyeux, on se dit : « Je fuirai cet original. » On dit de même d'un livre qui déplaît : « Je ne te lirai plus. » En lisant un mauvais livre qu'on veut néanmoins achever, on compte les pages qui restent à lire. On compte aussi, mais avec regret, celles qui restent d'un ouvrage qui nous plaît. Les livres qu'on recommence avec satisfaction sont comme les gens aimables et probes avec lesquels on voudroit passer sa vie. Quels sont les livres qu'on relit, et qui sont les seuls usés dans nos bibliothèques ? Ceux qui contiennent beaucoup d'idées saines, sans mélange ni papillotage. C'est là qu'on apprend à être soi au milieu des autres ; qu'on apprend que le mensonge est éphémère et que la vérité reste ; c'est là le magasin du poète et de l'auteur dramatique, car c'est un métier à part que de savoir versifier avec grâce ou de savoir dessiner une action, en la renfermant dans son cadre, sans troubler l'unité. Les moralistes, tels que Plutarque
et Montaigne, n'ont pas tenté cette besogne, parce qu'ils n'y eussent pas réussi.
On aime la satire bien faite : c'est une foiblesse de notre part ; mais nous croyons qu'on nous élève quand on abaisse les autres. On aime aussi l'histoire et les mémoires des hommes connus, écrits par eux ou leurs amis. Il s'y trouve tant de noms propres ! Cela rend la scène vivante. On distingue deux sortes de livres (sans parler des mauvais): les agréables et les utiles. Qu'il est aimable ce roman ! Mais il n'apprend rien : on a rêvé sans dormir. Qu'il est bon ce livre! On se sent plus fort après l'avoir lu. Le premier a beau me faire rire, pleurer, frissonner, on a passé le temps agréablement, mais utilement? Non. On ne peut quitter un roman, et on le quitte tout-à-fait au dénouement. On quitte cent fois un bon livre rempli de choses, preuve qu'on le reprend d'autant. Distinguons pourtant un bon roman : c'est l'histoire et la morale du cœur mises en action ; c'est un drame de cabinet, au lieu d'être disposé pour la scène théâtrale. Richarson fait penser autant que Molière ; mais qu'il est difficile d'être Molière ou Richarson ! La critique a, sans doute, voulu mordre à leurs œuvres immortelles quand elles ont vu le jour pour la première fois; mais elle sert, au lieu de desservir, un bon ouvrage; les morsures, les plaisanteries, les si, les mais, les car, tout passe et l'ouvrage reste. Un mauvais ouvrage ne cause pas de dispute, on est d'accord quand on l'a lu. On m'a nommé un homme qui lit chaque soir depuis dix ans VIphigénie de Racine avant de s'endormir. Rousseau relisoit Plutarque et Montaigne; il trouvoit toujours là de la pâture. Il a donné plus de force aux idées-mères qu'il pompoit dans ces écrits substantiels. Si Condillac revenoit et qu'il nous donnât le résumé des idées nettes de Jean-Jacques, je crois qu'on retrouveroit, à nu, Montaigne et Plutarque. Ils ont tout dit ; nous ne faisons qu'appliquer, contourner leurs pensées selon la variété de nos mœurs. Leur bonhomie, que nous aimons tant à retrouver, a malheureusement passé de mode. La corruption des mœurs nous a rendus si délicats, si chatouilleux
qu'on n'ose plus nommer les choses par leurs noms ; notre style, par ses détours, est de la poésie, celui des anciens
est l'expression naïve du cœur. Nous sommes si contrefaits, qu'on n'ose plus parler devant nous sans blesser nos chastes oreilles ; aussi, comme on nous accommode quand nous sommes absens (i) !
(i) « Par derrière », allois-je dire. Montaigne l'eût dit. Mais, fi donc ! il n'y a plus pour nous ni devant ni derrière, il ne nous reste que des côtés. Je fais quelquefois lire les bons vieux par une sœur de ma femme, qui est sourde, mais qui a du jugement ; à chaque expression qui a trop de fumet, elle ôte ses lunettes et me dit pesamment : «Qu'est-ce qu'i dit donc, cet homme ? » Je ris de bon cœur de son étonnement. Je lui fais lire aussi quelquefois des livres qui traitent des anciens Romains, et quand il y a un M devant leur nom, elle dit« monsieur » ce qui devient très plaisant. (G.)