‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 69 sur 84 · TABAC · texte numérisé non relu

TABAC

Le tabac, pour ceux qui en prennent, est un baromètre de santé. On en prend quand on est gai, assez souvent quand on est préoccupé, mais peu ou point quand on a un violent chagrin et quand on est malade. On n'y touche pas quand on a la fièvre; le cerveau n'a pas alors besoin de stimulant. Le tabac est une invention moderne. Je le crois plus nécessaire (s'il l'est) au Nord qu'au Midi. C'est une singulière habitude que celle de se chatouiller le nez mille fois par jour. Si la mode vouloit qu'on se pinçât le bout du petit doigt ou toute autre chose, on ne pourroit plus s'en passer sous peine de mélancolie. Nos goûts et nos dégoûts pour certaines choses sont physiques. J'ai vu un petit garçon qui craignoit les jeunes filles comme la peste ; quelqu'une d'elles, sans doute, avoit voulu le rendre précoce, et Nature (qui sait si bien attendre) ne le vouloit pas ; l'enfant fuyoit pour lui obéir. Je l'ai vu ensuite fort amoureux et courant après les demoiselles. On aime dans un temps ce qu'on déteste dans l'autre, preuve que notre corps change. J'ai détesté l'oignon dans mon enfance, je ne le hais plus. Horace avoit l'ail en horreur. « Si vous trouvez, dit-il à peu près, un monstre qui ait trahi sa patrie, égorgé son père et sa mère, pour le punir faites-lui manger de l'ail. » C'est un poète qui parle. Je déteste

de voir et d'entendre violer le nature, et l'on ne voit que cela, tant nous sommes factices et irrésolus. J'entendois ces jours-ci, dans ma foret du Champau, gueuler une petite fille. Ces cris périodiques et prolongés n'indiquoient pas le châtiment d'une mère ou d'un père envers son enfant. J'approche et je vois un jeune couple de dix ans qui, debout alors, sembrassoit comme frère et sœur : déjcà tout étoit pardonné. Je pris é ma prise de tabac (chacun son plaisir) et je rebroussai chemin. On viole plus positivement la nature quand on force un enfant à manger ce qu'il n'aime pas. L'enfant qui a le dégoût invincible des navets par exemple (cette aversion est commune aux enfans) les aimera peut-être un jour ; le navet est très adoucissant ; l'enfance abonde en humeurs douces et molles qui tendent à se fortifier, donc le navet lui est contraire. Un jour, l'enfant devenu homme, ses humeurs auront trop de forces, et il recherchera le navet pour les adoucir. Revenons au tabac : fait-il du bien, fait-il du mal ? Un peu de tabac dissipe, stimule; il ragaillardit les fibres du cerveau ; presque tous les hommes studieux en prennent. Trop est un mal : il doit diminuer la mémoire, paralyser les fibres du cerveau en les stimulant trop et trop souvent. Il éclaircit la vue : se moucher, prendre du tabac vaut une paire de lunettes, comme on va le voir. Une vieille femme, qui n'y voyoit qu'à peine, goûtant avec ses amis le plaisir de jaser sur le tabac, leur dit en avoir une vieille bouteille en réserve. On désire le goûter, elle décachette le goulot, le bouchon éclate, le tabac lui saute dans les yeux ; elle pousse des cris. On la soigne, la voilà guérie ; il lui semble qu'elle y voit mieux qu'auparavant ; elle prend un livre, lit sans lunettes et ne s'en sert plus depuis cet accident heureux. L'essence du tabac avait purgé l'organe visuel.

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