CALORIQUE
Si les mots changent, les choses restent les mêmes. Ce qu'on appeloit feu élémentaire, flogistique, s'appelle calorique : le froid lui est opposé ; c'est le bon et le mauvais principe. Le chaud a ses tempêtes; elles sont terribles: c'est le feu de la vie en fermentation avec la matière. Le froid à son dernier degré semble le statu quo de la nature aux abois. Quoique l'excès de l'une ou de l'autre de ces températures extrêmes soit mortel, il ne s'ensuit pas moins que le bien vient du chaud et le mal du froid, au physique comme au moral. Au moral, avec de la force qu'on nomme vertu, on résiste à l'impulsion du calorique mal employé; mais sa privation, c'est nullité : on ne peut pas résister à rien, il faut que ce soit à quelque chose. Rien de plus sinistre à l'œil que les élémens congelés : c'est le néant ou la mort. Dès que le calorique y revient pour les raviver, ils tombent en poussière, en eau ou en éclats : on ne vit pas deux fois sous la même forme, nature l'a défendu. On dit que, l'hiver, on danse à Pétersbourg dans de superbes palais construits de glaçons tirés de la Neva. C'est joliment se moquer du soleil ; c'est tirer parti des extrêmes; c'est la danse des vivans au sein de la mort ; si la danse s'échaulîe trop, le palais s'écroule. Amour, religion, enthousiasme, bonnes actions, esprit, génie, poésie, musique...
proviennent du calorique; le froid ne donne que la stupidité. Heureusement, disent les physiciens, qu'on ne peut absolument priver aucun corps de tout son calorique ; c'est fort heuixux ; mais peu ne suffit pas pour vivre, et c'est assez pour mourir. Cela prouve encore que le bon principe est supérieur au mauvais, qu'il est immortel, tandis que l'autre na qu'un état précaire.
Que sont deux amoureux? Deux êtres enflammés qui veulent s'unir et ne faire qu'un; ils se trompent, puisqu'ils en font un troisième. La nature est une madi*ée qui se joue de nous quand nous croyons jouer avec elle; rien d'étonnant à cela; elle est nous, nous sommes elle : nous ne sommes pas faits pour notre bon plaisir, c'est pour le sien.
Qu'est-ce que la religion? Une vive reconnoissance envers le Créateur, qui daigne nous échauffer de l'amour divin. L'extase des amans et des dévots n'a qu'une même cause, c'est de l'amour produit par le calorique diversement dirigé. Enthousiasme, c'est chaleur excessive, dilatation des esprits, qui alors s'exaltent. Bonnes actions, c'est le partage du bien que nous possédons avec ceux qui en manquent. 11 faut être en bonne disposition pour être bon. Rarement on est compatissant quand on souffre : primo mihi, demain je t'aiderai. Esprit, c'est le raffinement de la raison, c'est essence de calorique; génie, c'est incendie. C'est la foudre qui part des cieux et qui vient, par attraction, se joindre à la tête fulminante de l'homme inspiré. Poésie, c'est amour pour le choix des mots et l'ordre des choses. Musique, c'est amour des sons; le système harmonique est l'optique des oreilles, aussi sublime, aussi physique que le système des astres répandus dans les cieux. Quand la théorie des sons sera démontrée évidemment (ce qui ne sera peut-être jamais), le système universel nous sera connu. Il y a dans les sons une magie métaphysique que les âmes vivaces sentent avec attendrissement, sans pouvoir la définir. Pythagore a souvent promené ses idées numériques dans ce monde harmonieux ; s'il en etJt trouvé l'enfière solution, nous ne la chercherions plus. Le musicien sensible ne vit qu'en courant après cette noble chimère; il mourroit volontiers pour avoir la pleine cerfitude de cette démonstration. Qu'est-ce que la mort pour l'homme de génie?
C'est le retour dans son pays natal. Pythagore, Diderot, Jean Jacques ! âmes de feu, têtes flogistiquécs, vous avez senti le sublime des arts; les nombres étoient pour vous l'œuf procréateur renfermant toutes choses (i). Il n'est pas étonnant que tout soit dans les nombres; ils représentent tout; c'est le grand ad libitum; il y là depuis l'unité jusqu'à l'infini; c'est à nous de prendre et de bien choisir, voilà le difficile.
Si cette métaphysique est peu savante, du moins elle est claire. Pourquoi, je le répète, vouloir faire entendre aux autres ce qu'on ne comprend pas soi-même !? C'est abus de mots, c'est errer dans le vide. « Cet homme, disoit quelqu'un en présentant un métaphysicien à ses amis, est trop fort dans les choses incompréhensibles. »
(i) Jean-Jacques Rousseau désiroit qu'on solfiât par nombres, et il avait raison. (G.) — Il s'agit du Projet concernant de nouveaux signes pour la musique, qui a servi de base aux systèmes de musique chiffrée actuellement en usage.