LES ABUSÉS ET LES DESABUSES
Les abusés sont-ils plus heureux que les désabusés ? Est-on plus heureux à Pékin, à Constantinople qu'à Paris ? Grandes questions ! En Chine, l'innovation en toutes choses est prohibée; loix, usages, cérémonial, musique, vêtemens... tout est à l'ancienne mode. On ne peut occuper son esprit qu'à faire ce que les autres ont fait, et défense de faire mieux, de par la loi. Il a fallu défendre, en outre, l'entrée du pays aux étrangers, pour protéger les anciens usages ; car en comparant le mieux avec le pis, les Chinois eussent été malheureux. On dit qu'il n'est point de belle prison ; on vit pourtant assez heureusement en Chine, à ce qu'il paroît. L'homme est fait de telle sorte qu'il prend son parti quand la force et l'usage lui ordonnent de le prendre. Les Turcs, moins anciens, surtout moins claquemurés que les Chinois, n'ont pas comme eux l'amour des vieilles coutumes, mais ils sont serrés de près pour certaines choses. On leur dit : « Ne vous mêlez en rien des affaires du gouvernement ; faites votre commerce, amusez-vous, ayez autant de femmes que vous pouvez en nourrir, renouvelez votre harem comme votre haras; encore une fois, faites tout ce qui vous est permis, et laissez faire au gouvernement ce qu'il ne veut pas que vous fassiez, et tout est bien. » On vit encore assez heureusement en Turquie, à ce
qu'il paroît ; la force, l'usage et le cordon fatal le veulent ainsi, et l'homme se soumet en humant son délicieux café, en buvant ses sorbets au milieu de cent femmes qui convoitent ses faveurs. Partout les charmes des talens, des grâces et de la coquetterie (i).
Dans l'un et l'autre de ces deux pays, on cultive néanmoins les sciences, mais c'est en secret. Les abusés sont en si grand nombre que les désabusés ne comptent pas. Ils ne sont nullement en rapport avec la masse et ils sentent que la science dans une pauvre tête est comme un aliment lourd dans un foible estomac : il n'engendre que des humeurs acres qui donnent l'indigestion. En Italie, en France, en Allemagne, on ne voit autre chose que des abusés, des métis et des désabusés. Lesquels sont les plus heureux? Est-ce ceux qui ne savent rien et qui croyent tout ce qu'on leur dit ? Est-ce les métis qui croyent tout savoir ? Ceux qui ont fait le tour des connoissances humaines et qui n'aperçoivent pas davantage le terme après lequel ils aspirent ? Je crois que l'homme est heureux quand il croit l'être, et que c'est presque toujours un grain de folie qui le constitue en bonheur.
Voyons avec pitié, avec bonté, l'ignorance. C'est l'ancien type dont nous sommes sortis. Admirons le sage dans sa sainte modération ; ne forçons jamais l'ignorant à sortir de sa sphère. Il en est de la science comme de tous les plaisirs : on s'en passe quand on ne les connoît pas ; mais dès qu'on en a goûté on ne peut plus s'en passer : c'est l'histoire du fruit défendu. Les désabusés ne peuvent plus se soumettre aux préjugés de l'ignorance ; ils refuseroient un trône à cette condition; s'ils l'acceptoient, ils feroient semblant de croire, ils joueroient la comédie pour ne pas agiter la populace. Les philosophes de la Grèce et de Rome croyoient à l'existence d'un seul Dieu et, vis-à-vis du peuple, ils ofïroient des sacrifices aux divinités du pays qu'ils habitoient, selon la religion, les rites et la fête du jour. Se soumettre à ce qui est établi n'est pas tromper directement, c'est prudence ; et s'y montrer réfractaire n'est pas d'un bon citoyen : le temps mûrit et fait déchoir les abus ; laissons
(i) La pluralité des femmes est-elle désirable, soit i^our l'avantage de la population, soit pour le bonheur ? Nous examinerons cette question dans le chapitre suivant. (G.)
faire ce grand maître. Je ne crois pas qu'il y ait aujourd'hui deux religions sur la terre, connue et fréquentée par nos négocians ; partout on adore un seul Dieu créateur ; les cultes diflérens ne changent point cette croyance. On vous dit : dans l'autre monde, vous vivrez tranquille et éternellement sur un trône d'or ; vous aurez des houris des plus charmantes à choisir, et la volupté finale qu'elles vous procureront durera des années. Dans mon enfance on me disoit dans le patois liégeois : « Si vous êtes sages, vo ma^ré du souc al losse (i) ». Toutes ces promesses, toutes ces lettres de change pour l'autre monde sont arbitraires ; mais qui oseroit aujourd'hui imaginer un Dieu autre que celui que nous adorons dans sa puissance infinie sans le concevoir ? Laissons donc l'homme libre d'honorer Dieu comme il l'entend, et défendons rigoureusement à chacun de descendre dans la conscience d'un autre. N'oublions pas, n'oublions jamais les débats ridicules de nos anciens ergoteurs! Combien (tel est l'empire de la mode), combien d excellentes têtes ont perdu leur temps à disséquer un mot inexplicable ! Combien de fois le sang a coulé pour soutenir [ad majorem et minorem) ce qu'on n'entendoit pas, et qui étoit indifférent! Voilà où mène l'exaspération des idées, le mensonge, la superstition et la sottise. Il viendra peut-être un nouveau fou qui dira qu'il faut tromper les hommes, qu'ils ne sont heureux que dans leurs chimères, que la vérité n'est qu'une abstraction et que les illusions seules des souvenirs passés et l'espérance dans l'avenir donnent le bonheur présent. Défiez- vous de cet enfant de ténèbres ; renvoyez-le à la poésie énigmatique, qui n'a d'autre but que de nous tromper en nous amusant. Son génie est une fumée soporifique qui flatte l'odorat, s'évapore et ne laisse que le mal de tête. L'erreur, si belle qu'elle soit, n'a jamais produit que des instans d'illusion, que nous payons trop cher quand le soleil nous éclaire. C'est le rôle de Satan, déguisé en nymphe de théâtre pour tenter les voluptueux et les précipiter ensuite dans le Tartare.
L'espérance est sans doute la plus douce chimère de l'homme infortuné. Oh! que je suis loin de vouloir la lui ravir! Le tendre souvenir est l'époux qu'elle aime, il s'unit à
(i) « Vous mangerez du sucre à la grande cuillère. » (G.)
elle pour nous communiquer le bonheur présent; je l'ai dit; mais l'austère vérité répare les illusions trop flatteuses de ce couple charmant ; elle parle, et les songes s'enfuient à sa voix, comme l'œil de la nuit aux regards du dieu du jour, — je veux dire comme la lune aux rayons du soleil.
Aujourd'hui qu'on appuyé la morale sur les vérités physiques, il faut plus que des contes pour persuader des hommes corrompus. La vérité palpable, tirée du témoignage des sens, ne leur suffit pas encore; les passions déréglées les subjuguent au point d'oser croire que tout est bien quand on est convenu que tout le monde se trompe à tour de rôle. Cette harmonie infernale est celle qui règne en France depuis le chaos révolutionnaire. J'étois, je suis, je veux être sont trois cris qu'on entend de toutes parts. Et c'est avec des contes, des illusions surnaturelles, des souvenirs vaporeux qu'on prétend guérir de telles gens ! Non, c'est endormir et prolonger un mal qu'il faudroit cautériser. Les Français, plus que les autres peuples, ont besoin d'un type pour régulariser leurs mœurs. Qu'on amuse le Turc, le Chinois, le Persan, l'Égyptien avec des contes de ma mère-l'oie, leur éducation, leur imagination ne demande que cette pâture; mais le Français, inconstant comme son climat, exige un guide sûr pour tout ce qui est essentiel ; et quel guide plus siàr que la physique ou la nature! Qu'il s'amuse ensuite de tout ce qui est indifférent; qu'il s'habille de vingt manières dans dix ans; qu'il aime les belles et la danse constamment; la musique assez foiblement... il n'en est pas moins le peuple le plus aimable et le plus aimé. Vous qui êtes érudits, qui savez compiler et faire des livres avec des livres, donnez-nous en un petit, divisé en trois parties, qui sera bien précieux.
Vérités physiques et vérités conjecturales, mais désirables.
Erreu7's des sens, qui flattent sans amélioi^er.
Erreui's constamment pjx'judiciables.
Mettez à contribution les savans et les moralistes de tous les siècles et, comme le dit un de nos chapitres, donnez le vrai pour le vrai, le douteux pour douteux, et le faux pour ce qu'il est ; soyez concis : les dissertations sont dans les ouvrages que vous citerez. Nommez, si vous le voulez, votre livre Dictionnaire des DîCtton7iai?'es. Ne craignez pas la critique, il n'y a ici rien de vous que la méthode : les compilateurs ne sont que des échos innocens. La critique ne foudroyé que les gens de génie ; mais la substance de leur être, plus subtile et plus pure que celle des autres hommes, va former ensuite dans les airs la foudre véritable qui fait trembler l'ignorance et l'impiété, tandis que le sage admire et dirige le phénomène.
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