‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 73 sur 84 · SOIT POUR LE BONHEUR DES INDIVIDUS · texte numérisé non relu

SOIT POUR LE BONHEUR DES INDIVIDUS

Il est certain que l'homme bien portant qui a dix femmes peut jouir cinq fois au bout d'une année du bonheur de la paternité. C'est à peu près quatre fois en sus de ce que nous pouvons espérer n'ayant qu'une femme. S'il en a vingt, trente, quarante, cinquante ou cent, il peut féconder la moitié de son bercail sans que personne que lui s'en mêle. Mais, ce qui n'est pas rare, si le Turc ou l'oriental est riche, orgueilleux, voluptueux et stérile ou d'une foible complexion, il voudra de même avoir son harem, et c'est de la terre en friche. Compensation faite (et l'on a déjà dû faire ce calcul d'après la population qu'on rédige (i) aujourd'hui dans tous les pays, année par année), on pourroit parier que, toutes proportions gardées, la population de Constantinople ne surpasse pas celle de Paris, en comptant, pour ce dernier, les enfans de l'amour qui naissent des liaisons illégales et clandestines, et dont les parens prennent soin, et ceux que la misère dépose dans les hôpitaux. C'est donc le despotisme de rhomme qui élève les harems, comme ce sont les liens con-

(i) Pour : recense.

jiigaux trop resserres et la i^rnnde liberté de nos femmes qui nous induisent au libertinage.

Si un État ne consultoit que le besoin de se peupler et de se donner des défenseurs, il ne faudroit que suivre les anciennes loix de Sparte : elles vouloient que les jeunes époux n'allassent voir leurs femmes qu'en bonne fortune, et que les enfans fussent élevés en commun aux frais du fisc. On dit même qu'ils se débarrassoient cruellement des fruits du mariage qui n'annonçoient pas de la vigueur, pour ne pas s'exposer, sans doute, à des dépenses infructueuses et pour n'avoir chez eux que des êtres vigoureux des deux sexes. Quel déchirement pour une mère d'être obligée d'abandonner le fruit de son hymen, par la raison même qu'il est foible et languissant !• Si nous nous en rapportons à l'extérieur chétif de presque tous les hommes illustres, ils n'annonçoient pas leur vigueur de tête à leur naissance. Que de grands hommes on détruiroit si l'on exécutoit partout cette loi barbare des Spartiates! Mais ils ne comptoient pour rien la force de l'esprit, ils ne vouloient que des hommes vigoureux pour se défendre contre leurs ennemis, et des femmes fortes capables de les engendrer.

Quant à ce qui concerne le bonheur, en fait de volupté, il est tout entier pour les Orientaux mâles, et les femmes, esclavesnées, y sont sacrifiées à leur orgueil. Les charmes de la beauté, ceux des talens sont une marchandise qu'on se procure avec de l'argent; les femmes sont des bijoux qu'on achète et qu'on dépose dans un écrin pour en jouir à son aise quand les hommes en ont l'envie.

Conçoit-on combien les mœurs s'éloignent de la nature quand on s'entasse dans un même lieu ? Despotisme et esclavage d'un côté; orgueil et courage de l'autre, on ne peut éviter l'un ou l'autre sort: l'homme non cocu est le phœnix d'Europe; la femme heureuse est celui de l'Asie.

Comment diable régulariser une affaire dans laquelle l'homme et la femme ont les mêmes droits, les mêmes besoins, et où l'homme seul veut être libre de manquer au contrat? S'il y a coulpe d'un côté, il y a vindicte de l'autre, cela est immanquable. Voici cependant les avis que je donnerois aux femmes de nos contrées. Je leur dirois : « La balance ne peut jamais être

éî^ale entre femme ci homme, puisque vous pouvez me donner des eiifans qui ne sont pas miens et que je ne puis vous en donner qui ne soient vôtres. Vous n'êtes bonnes que pendant cinquante ans et je suis bon pendant soixante et plus. Songez donc — et ceci est bien essentiel pour vous — songez que l'homme pardonne tout à sa femme, excepté l'infidélité ; et que, si vous lui pardonnez durant votre jeunesse et la sienne quelques erreurs qui ne vous humilient pas devant le monde, il vous récompensera par tous les égards, tous les bons procédés possibles pendant votre automne et votre vieillesse. » On distingue facilement sur les visages et dans les manières des époux surannés ce que fut la femme dans sa jeunesse. Si elle fut sage, c'est ma bonne, ma douce, ma tendre amie; si elle manqua à ses devoirs et à sa réputation, c'est Madame tout sec. Et il est rare que les enfans élevés chez leurs parens ne les prennent pas pour exemple.

On peut, en général, juger les hommes d'après leur manière de traiter les femmes. Les Grecs et les Romains avoient trouvé le vrai moyen de les rendre sages, en rendant un éclatant hommage à leur vertu. Dans les pays chauds, où l'espèce est précoce, il est aisé, passé trente ans, de remplacer chez la femme la volupté par l'amour-propre; à trente ans, on a joui, le corps change, on peut remplacer une passion par une autre passion, que l'intérêt protège. Les Asiatiques, moins instruits et plus orgueilleux que ces pères des nations, en ont fait des esclaves; les Français, des divinités ; les peuples marchands, de bonnes mères de famille et quelques pédantes (il y a avantage d'un côté et peu de mal de l'autre). Chez l'homme grossier, surtout dans le Nord, l'amour est plus bachique que tendre. La femme, sans être esclave, éprouve de la part de son mari toutes les brutalités d'un despote ignorant. « C'est ma femme » ou « c'est mon chien y> sont des synonymes. Il n'y a pas un siècle qu'une loi de Russie défendit aux maris de battre leurs femmes. A Liège, dans ma jeunesse, je me rappelle que moi et les compagnons de mon enfance nous étions occupés à soulager une femme, notre voisine, qui avoit des convulsions nerveuses. Arrive son mari. « Ah! elle a ses vapeurs? je vais la guérir. » Il rentre chez lui et en ressort aussitôt, muni d'une botte de paille. Il en couvre sa

femme étendue par terre, y met le feu (nous étions tout étonnés); à peine la flamme commence à paroître, que la malheureuse se lève précipitamment et dit mille injures à son brutal époux, qui rit aux éclats. Par dérision, nous l'appelâmes « Monsieur le Docteur », et le nom lui est resté.

Malgré ces brutalités quotidiennes de la part des hommes envers leurs femmes, il ne faut pas trop se mêler des brouilleries de leur ménage; les femmes, chez le peuple grossier, sont battues le jour, mais bien servies la nuit : un procédé compense l'autre.

On se plaît à nous reprocher les vices de la civilisation; ils sont innombrables sans doute, et la plupart sans remède ; mais combien l'homme frémiroit s'il connoissoit les désordres de l'ignorance complète ! La faculté de faire plus que notre instinct nous tue en nous élevant jusqu'au ciel. Cette barrière de l'instinct, que nous franchissons sans cesse et que l'animal est forcé de respecter, lui donne l'unité de volonté que nous atteignons si difficilement. Non, la nature n'a plus chez nous que des droits très circonscrits ; elle n'existe que dans les forêts; allez-y, hommes stupides, ou obéissez aux loix. Dites-vous sans cesse : « Je ferai pour autrui ce que je désire qu'on fasse pour moi. » Il n'est point d'autre règle de justice distributive, ou, si vous êtes froissés, ne vous plaignez pas des maux qui ne sont que la réaction des coups que vous avez portés à la société.

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