OU LE VERITABLE AMOUR FINIT
J'ai souvent remarqué que le prestige de l'amour est en partie dissipé quand l'amant se complaît inutilement à faire un pompeux éloge de sa maîtresse : ce sont des efforts qu'il fait pour revenir à son premier délire. Il n'en avoit pas besoin quand son amour était extrême et dans son printemps ; sa maîtresse et lui étoient l'univers ; il étoit tellement enveloppé de l'essence d'amour qu il ne distinguoit rien dans allé qu'une foule de perfections entraînantes, dans lesquelles il se perdoit délicieusement. Faire l'éloge de sa maîtresse, à moins qu'on ne la dénigre, ah ! qu'un amant ait soin de s'en garder ! Il tressaille quand on parle d'elle avantageusement ; il dit : « Tout cela est à moi, à moi seul ! Gardons-nous d'apprendre aux autres qu'elle est m.ille fois supérieure à l'idée qu'ils en ont conçue. » S'il la vante, c'est pour se vanter de sa possession ; il ne craint pas qu'on la connoisse, qu'on la lui ravisse, c'est un homme perdu pour l'amour extrême ; son premier prestige ne reviendra plus (quand nous recourons au passé et à l'avenir, nous ne, sommes pas satisfaits du présent). Non, les amans fortement épris ne parlent point l'un de l'autre aux autres sans nécessité ; ils craignent de se découvrir ; mais pour faire l'amour à la nou-
vcllc mode, la Icmmc doit, devant le monde, maltraiter l'homme qu'elle aime ; cela veut dire : je l'adore, le monstre ! Nos jolies femmes galantes sont devenues des chattes, elles font les avances, et puis égratigncnt.
Les femmes savent mieux que nous à quel degré sentimental nous sommes parvenus en amour ; nous sommes pour elles, dans ce cas, des thermomètres stars dont elles ont la clef. 11 n'est pas étonnant qu'il en soit ainsi ; l'homme n'est rien s'il n'est actif; la femme est encore femme dans sa passivité ; l'un est hors d'état de réfléchir, tandis que l'autre a des instans pour observer. Je disois un jour à une dame, excellente musicienne, qui se plaignoit à moi de son amant refroidi, que les volcans même se refroidissoient, que la gamme ascendante et descendante de notre musique étoit le symbole de l'amour, avant et après la jouissance. « Votre amant, lui dis-je, est à peu près au sol descendant (i); vous voyez que bientôt il achèvera sa gamme amoureuse : prévenez-le. » Mais on ne renonce pas aisément à l'objet qui nous fut cher et qui l'est encore, par la raison qu'il se détache le premier. Alors, par cent stratagèm.es infructueux, on veut ranimer le feu qui s'éteint; mais cette flamme est peu durable. On se fait plus belle, on se fait plus beau, — peines inutiles ; on agite les serpens de la jalousie en feignant d'aimer ailleurs; l'amour se change en rage. Donc ce n'est plus de l'amour, de cet amour printanier, confiant, soumis, plein d'ardeur et de candeur, qui absorbe l'être dans un autre être (2). Que faire donc ? Payer sa dette ; payer le plaisir dont on a été enivré, plaisir suprême qu'on a volé aux dieux, et dont eux seuls étoient dignes. Irez- vous changer d'objet pour retrouver le même bonheur? Ah! qu'il n'est pas là de si tôt ; vous avez excédé les facultés communes de votre âme par un délire extrême, permettez qu'elle se rétablisse, et il faut au moins deux printemps pour que l'effet s'efface et ramène la cause. Diable ! messieurs les amans, comme vous y allez! Vous voudriez établir sur la terre le paradis de Mahomet, le bonheur
(i) C'est à dire au 5» degré de la gamme par rapport à ut, i*"" degré.
(2) Quand la femme a quitté son homme, un vieux proverbe, assez grossier, dit : « Elle m'a pété dans la main. » Cette expression triviale n'est pas toujours une métaphore. La femme qui aime ne s'oubliera jamais à ce point : c'est celle qui n'aime plus qui sonne la retraite. (G.)
sans fin. Mais dame NatLirc ne le veut pas ; souffrez, puisque vous avez joui. Si vous possédiez tout ici-bas, que vous resteroitil à désirer pour l'avenir? Vous dédaigneriez d'être un jour admis au rang des bienheureux.