‹ Réflexions d'un solitaireChapitre 75 sur 84 · QUE DEVIENT L'HOMME APRÈS LA PASSION DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

QUE DEVIENT L'HOMME APRÈS LA PASSION DE L'AMOUR

O nature, tu es en amour le premier des sophistes. Tu nous trompes, tu ordonnes, tu nous entraînes, tu changes tout à nos yeux ; mais, dans tout autre temps, tu es pour nous aussi sévère qu'inexorable. La meilleure tête d'homme se perd dans tes prestiges amoureux, et quelqu'assemblage de matière, quelques os recouverts de chair te suffisent pour opérer tes prodiges. Nous excusons l'homme ivre, excusons-le aussi étant amoureux : il résiste mal quand la nature ordonne. Il lui faudroit plus de petites maisons que de prisons, si on le jugeoit bien. Tout est miraculeux dans la nature, mais l'amour est son plus grand miracle. « C'est un beau mariage de Dieu que la nécesshé et le plaisir », a dit Charron. Observez ce petit niais de huit ans; revoyez-le à quinze, ce n'est plus lui : l'amour l'a métamorphosé. Il pleuroit pour une pomme qu'on lui avoit volée ; aujourd'hui, il répandroit son sang si vous maltraitiez sa maîtresse. N'insultons pas même le poltron devant celle qu'il aime : il est capable de devenir brave. L'amour et l'amour-propre sont les ballons qui enlèvent l'homme plus haut que lui-même. Dieu ou la nature dit : Je suis, parce que je suis. Nous voulons en vain

rétorquer l'argument et dire : Si nous faisons partie de la nature, nous sommes aussi, parce que nous sommes. C'est, tout bêtement, se déifier. Non, nous ne sommes pas parce que nous sommes, mais parce qu'elle est. Hors la nature (si nous pouvions y aller), nous ne serions rien; dans elle, nous sommes un de ces rouages qui s'use par le frottement, et qui prend une nouvelle direction quand la précédente a fini son cours. Venons plus directement à la question qui nous occupe. Que devient l'homme après la passion de V amour? L'enfance n'est que l'état préparatoire à celui de la reproduction de l'être, le seul que la nature apprécie. On diroit qu'elle ne nous laisse vivre que par indulgence, n'étant plus en état de générer; aussi cet état n'est-il qu'une décadence continuelle jusqu'à la mort. Les femmes surtout, quand elles cessent d'être fécondes, ont un interstice entre la vie et la mort que la moitié de leur sexe ne franchit pas. Dans ce moment final de l'amour, la nature est pour elles aussi cruelle qu'elle leur avoit été favorable dans leur jeunesse, en leur prodiguant mille charmes séducteurs qui nous attiroient vers elles ; la nature semble se venger après avoir été prodigue envers cette belle moitié de l'espèce. Si l'homme n'éprouve pas cette crise, c'est parce qu'il est plus longtemps capable de se reproduire. Cependant, tout change aussi pour lui après la saison des amours; les vaisseaux qui élaboroient le baume de vie se dessèchent souvent et la gourmandise remplace l'amour. Il grossit et crève souvent dans l'apoplexie. Pourquoi la nature donne-t-elle un appétit désordonné, qui tue l'individu qui cesse de lui être utile? C'est peut-être pour cela même; elle semble dire pour l'homme et pour la femme qui surmonte la crise qui lui est seule commune : « Mange, crève et fais place à ceux qui te guettent pour te continuer. » Après l'inhabileté ressentie, l'un tourne à la graisse, l'autre à la bile, devient sanguin, et chacun prend le caractère moral de son humeur dominante, dont Tamour, ou plutôt l'humeur prolifique, ne permettoit pas le développement. Avec lequel de ces hommes faut-il préférer de vivre? « Gros homme, bon homme; grosses gens, bonnes gens », dit le proverbe. Vive la paresse; elle est bonne à quelque chose; elle nous empêche d'être méchant ; le bilieux est dur et caustique, quoique souvent juste ; il se fâche pour purger la bile qui

l'étoutïe, et les occasions qu'il recherche ne lui manquent pas dans le monde.

Diogène se piu-geoit en grognant dans son tonneau, connue le fermier général en grondant la canaille qui lui demandoit l'aumône. Le sanguin est vif, compatissant et bon ; c'est le plus sociable parce qu'il est le plus heureux... Mais je raconte ce qui est dans les almanachs, qu'on peut consulter.

Sommes-nous ce que veulent nos humeurs, ou les formonsnous, par notre bon ou mauvais régime moral? Ou, si on l'aime mieux, l'humeur donne-t-elle le caractère moral; ou la moralité publique, dont nous sommes de toute part enveloppés, engendre-t-elle l'humeur qui nous domine? Elles agissent, je crois, sur nous, réciproquement. D'abord, en naissant, nous sommes quelque chose, de par notre père et notre mère; ensuite, l'éducation, notre régime, nos excès, notre profession... font en nous dominer une humeur plus que l'autre. En tout, il semble que l'homme n'est réellement mauvais que par causes morales ; on le bourre, il rend les coups qu'on lui porte et, tant que de battans que de battus, nous sommes tous dupes du dédale moral des sociétés et de notre amour-propre qui s'irrite en voyant les autres s'emparer de ce qui nous convient. Livré au physique pur, l'enfant joueroit sur l'herbette, lamoureux feroit exclusivement l'amour, le gros homme s'empliroit de plus en plus ; il est, en crevant, une si ample pâture pour les vers et les rayons du soleil ! Le bilieux iroit à la chasse pour se purger par la transpiration, sans compter le plaisir de tuer, et le sanguin riroit des sottises des dupes, en amusant les désœuvrés de ses saillies. Hélas! je m'amuse aussi en écrivant cet ouvrage, tant au-dessus de mes forces ! L'idée que ma morale est pure m'encourage; l'impiété ne s'y montre pas, quoique je suive et épie partout la nature. Non, je ne crains pas qu'on me soupçonne d'athéisme. Dieu, ce nom suprême, qu'on ne peut prononcer sans respect, est le pivot sacré sur lequel roulent toutes mes idées. Faut-il donc opter entre Dieu et l'éternité de la nature? Erreur trop longtemps prolongée ! La nature veut un maître ; sans lui tout est vague ; un effet sans cause est inconcevable. Que gagnerions-nous en adoptant le système de l'éternité de la matière sans le secours de Dieu? Rien. Mais en

adoptant un Dieu-Créateur, nous mettons l'intelligence suprême à la place du hazard, qui n'est qu'un mot vide de sens (i). — L'existence de Dieu est donc ici partout respectée jusqu'à l'adoration, quoique le fanatisme religieux y soit proscrit. Les cultes ne sont pas la religion; on peut adorer Dieu par tous les cultes, hors ceux de l'idolâtrie. Tant que les hommes ne seront pas déterminés sur deux points ; Dieu, Créateur suprême, et liberté des cultes pour l'adorer, la morale manquera de base; les systèmes des naturalistes n'empêchent pas cette croyance. Que Dieu nous ait créés d'une manière ou d'une autre, qu'importe! Nous sommes. Les atomes, les monades ont eu leurs partisans; aujourd'hui, notre terre est, dit-on, une exhalaison sortie jadis du soleil. Les substances se sont rapprochées par affinité et par attraction et sont devenues tout ce qui compose notre globe : cela peut être. Tout est sorti brtîlant du soleil (2), mais la terre se refroidit, et déjà l'on s'en aperçoit. Cela peut être encore, mais qui a fait le soleil, qui a produit cette exhalaison? C'est Dieu. Il est peut-être de l'essence du soleil de produire des exhalaisons qui se durcifient et qui forment des planètes, comme il est naturel à l'homme de rendre des sécrétions. Et que deviendrons-nous si la terre se refroidit tout-à-fait et ne végète plus? Nous périrons, et notre terre inculte et inhabitée restera un point dans l'immensité. D'ailleurs, qui sait si la terre refroidie ne produira pas des êtres aussi froids qu'ellemême? La nature crée toujours partout où elle est, et où n'estelle pas? Disons donc que raisonner ou déraisonner sur les phénomènes naturels, ce n'est nullement méconnoître la divinité. Adorer le grand Etre dans ses œuvres, depuis le soleil jusqu'au caillou, c'est être religieux et non matérialiste, pris en mauvaise part. On a été plus loin : chez quelques peuples, on a déifié les bêtes. C'est trop sans doute; mais si, en admirant leurs

(i) Grétry ne cache pas l'embarras où il est d'accorder sa croyance en l'éternité de la matière, en un monde sans commencement et sans fin (v. chap. XXII et XLIV), avec sa croyance en un Dieu Créateur. Les deux se contredisent évidemment. Il s'en rend compte, et se sauve par quelques contes puérils.

(2) On a, dit-on, échauffé une masse de matières mêlées jusqu'au dernier degré de chaleur; on a vu le temps qu'elle a m's à se refroidir totalement ; or, on sait de combien la terre est plus grosse qu'une masse connue et on a calculé combien de temps la terre resteroit chaude; c'est je crois, 3o.ooo ans. Nous ne sommes forts qu'en allant du petit au grand, preuve que nous sommes bien petits. (G.)

facultés, on ii'avoit voliIli que rendre hommage à leur créateur, c'eût été un acte religieux. Vraiment, nous aurions raison de désirer pour nous la bonne qualité qui distingue chacune d'elles; pour faire un homme parfait, il lui taudroit la force du lion, la finesse du renard, la prudence du chat, la diligence de la fourmi, l'instinct merveilleux de l'abeille, la fidélité du chien, le tact de l'araignée... Mais que sert-il de désirer ce que nous n'avons pas? Notre raison doit mettre cies bornes à nos souhaits et c'est elle qui nous pousse hors de ses limites. La nature veut que chacun ait son lot; elle veut que tous fassent un tout. Il nous faut mourir pour savoir ce que nous serons, et même ce que nous avons été. Prenons patience : chaque moment nous mène à ce dernier moment. Quelques élèves de Platon se tuèrent, dit-on, après avoir entendu son discours sur l'immortalité de l'âme; c'est un abus de l'exaltation de l'esprit. Si Platon avoit fait suivre son discours d'un autre sur la main invisible qui nous fait aimer la vie et redouter le moindre mal, il eiit bien fait ; cette thèse étoit moins métaphysique, plus facile à soutenir, plus abondante en preuves que la première. Dieu ne veut pas que nous le comprenions, mais que nous le connoissions, que nous l'admirions dans ses œuvres. Il ne veut pas que nous mourrions de notre chef, avant le temps préfixé qu'il a déterminé; cet instinct de conservation est en nous, et dans tout ce qui respire. Soyons fiers, si nous voulons, de nos facultés rationnelles qui, dans le vrai, peuvent nous humilier autant qu'elles nous élèvent; soyons plus fiers de notre vertu qui nous est si nécessaire pour supporter l'injustice des hommes : c'est là notre apanage. O vertu ! jamais tu ne fus plus importante aux hommes ! Mal appris, ils s'égorgeoient ; plus instruits, qu'ils se supportent. O amour de la vérité ! Viens rectifier les erreurs des sens et des passions subversives ; la douce chaleur, l'heureux enthousiasme que tu donnes à notre sang font mépriser l'injustice et tous les faux plaisirs qu'elle procure.

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