CE QUE POURROIT DANS LE MONDE UNE FEMME AUSSI BELLE QUE SPIRITUELLE
Les Aspasie, les Phryné, les Ninon ont fait merveille dans l'ancien et dans le nouveau monde, mais elles n'ont pas mérité l'em^pire que devroit posséder la beauté jointe aux grands talens. Si la nature n'avoit pas imprimé dans le cœur des femmes l'envie de plaire presque exclusivement par leurs charmes, elles seroient nos maîtresses en plusieurs choses comme elles le sont en amour. Le pouvoir qu'auroit celle qui, en nous captivant par les attraits de sa personne, profiteroit de son pouvoir et de sa grande intelligence pour arriver à une fin calculée avec méthode, est inconcevable.
Nous disions dans le chapitre précédent que l'homme, pour être parfait, auroit besoin de réunir les qualités de tels et tels animaux. Supposons(rien n'est impossible à la nature), supposons qu'une femme les possède seulement en partie, car on n'ose dire toutes à la fois, et qu'elle y joigne l'esprit et le jugement ; elle seroit un être de perfection tel que nous serions presque indignes de vivre avec elle; elle nous seroit supérieure autant que le soleil est au-dessus de la terre. Mais ne craignons pas cet objet trop inégal de comparaison ; chacun ici-bas a quelques défauts qu'entraînent ses qualités : douceur, candeur, beauté frisent la
foihlesse et la coquetterie ; f(irce d'esprit et imagination inclinent vers les excès .... La nature a tout prévu, tout combiné pour contrebalancer le fort et le foible, le bien et le mal. Elle donne à l'un ce qu'elle refuse à l'autre : l'un est chaud, l'autre est liède et l'autre est froid ; leurs germes et leurs substances sont ainsi. Si, pour le bien général de la société, ils sont obligés de vaincre leurs penchans, ils sont vertueux envers la société, souvent en violentant la nature. Leurs germes et leurs substances sont ainsi, venons-nous de dire; oui, et Dieu lui-même ne peut faire qu'une chose faite en soit une* autre, qu'en changeant la nature de cette première chose. Telle étoit la loi du destin, à laquelle la mythologie avoit soumis les dieux mêmes.
Pour être autant aimable qu'aimée, la femme doit surtout être occupée du grand art de plaire ; et ne plaît points celui ou celle qui nous subjugue par la force du caractère et de l'esprit. On l'admire, mais forcément. Il faut avoir en propre, comme la femme, l'attrait physique et la récompense occulte qui nous attirent et nous captivent malgré nous pour être aimée d'un véritable amour. Ainsi donc, la femme qui nous forceroit à l'admiration par trop de talens réunis, quoique belle, cesseroit d'être l'idole de notre âme. Et Homo facta est, seroit écrit sur son front, et notre idolâtrie amoureuse feroit place au respect. Que nous sommes loin de vouloir respecter la beauté ! Nous ne lui voulons de la pudeur que pour la lui ravir. Elle a beau couvrir ses charmes de vêtemens, notre imagination les écarte. Si elle vient à nous ou si elle nous quitte, nous croyons deviner d'où elle vient, où elle va; notre instinct voluptueux, notre impureté machinale la suit partout. Avant de l'avoir fréquentée, l'éloge qu'on nous feroit d'une beauté parfaite douée des dons de l'esprit nous séduiroit, nous enflammeroit pour elle sans doute : tout ce qu'on voit en perspective paroît étonnant ; mais en la voyant de près, en l'écoutant parler en savant, l'amour se rangeroit en seconde ligne et, bientôt, la jalousie, le dépit, la rivalité naturelle des sexes détruiroient l'attractif sentiment de l'amour. On ne voudroit lui plaire que pour la rendre à son sexe; son caractère mâle détruiroii le charme féminin et je doute que, même en la possédant, on aimât véritablement une femme de telle
étoffe (i). La racine, le tronc et la ti^^e forment l'arbre. La racine, c'est la source; le tronc, c'est l'homme; la tige, c'est la femme. Si l'un empiète sur la destination de l'autre, rien ne va.
Mais puisque nous nous amusons à faire des suppositions, il ne nous en coûte rien de les faire cadrer avec notre proposition ; supposons l'impossible, si tant est que la rature le connoisse dans le résultat de ses immenses combinaisons substantielles. Imaginons donc une femme de vingt ans, belle comme un ange, ayant l'esprit vif de Voltaire, la force de caractère de Mirabeau et le jugement juste de Gondillac. Je sais combien ces [acuités sont incompatibles et combien peu elles peuvent loger ensemble; mais nous supposons que la nature a jeté cette femme dans un monde extraordinaire ; qu'elle peut jouir de ses facultés et de ses talens, ensemble ou séparément, à sa volonté. Alors, si elle est dans un bal, elle danse comme Terpsichore et n'a plus d'autres prétentions ; si elle chante une douce romance en s'accompagnant de la lyre antique, elle est tendre comme Vénus, et rougit en baissant les yeux aux éloges qu'on lui adresse. Si elle est dans un cercle brillant où l'on entend un ouvrage d'esprit ou d'imagination, elle est la dernière à donner son avis, qu'on attend avec impatience; elle le donne enfin, mais accompagné de tant de grâce, de modestie, d'esprit et de justesse, qu'elle entraîne tous les suffrages. Si l'on parle de grandes affaires politiques, c'est Minerve dans toute sa majesté qui s'énonce avec éloquence, qui dédaigne les subtilités et les sophismes. Si l'on est occupé de sciences abstraites ou de morale, son jugement et son laconisme prouvent qu'elle a parcouru le cercle des connoissances humaines. Le trône du monde seroit-il digne d'une telle femme? Chacun lui adjugeroit, chacun l'adoreroit en secret et craindroit peut-être de la profaner en la possédant intimement, si l'homme n'étoit l'orgueil même. Disons plus : une telle femme ne semble pas être faite pour subir la loi de l'hyménée ; l'homme qu'elle honoreroit de son choix seroit trop effacé près d'elle; il seroit la lune devant le soleil. Cet
(i) Je connois une femme célèbre qui voulut conserver son premier nom en se rema riant; son second mari étouffoit de dépit chaque fois qu'on annonçoit sa femme dans un salon et je comprends qu'il avoit raison de se sentir humilié. (G.)
homme, dont chacun croiroit devoir envier le bonheur et l'honneur, ne seroit en ellet que l'étalon fortuné qui, au lieu d'éterniser la race céleste de sa femme, feroit craindre qu'il ne la détériorât. Sans doute, on voudroit être son amant chéri; quel poste plus digne d'envie! Mais le seul homme ignorant, orgueilleux, fort de corps et foible d'esprit ne craindroit pas de compromettre sa virilité en devenant l'époux, le soutien supposé d'une telle femme. Le célibat seroit donc son lot. Tel que Dieu dans le ciel, elle n'auroit point de second sur la terre. La richesse, la beauté, l'admiration publique pour ses talens seroient son partage. Telle que les rois qui n'ont point d'amis, victime brillante de son exaltation, elle devroit renoncer au bonheur de la maternité ; car, si la nature daignoit se complaire à réunir une fois les extrêmes du bon et du beau dans un individu, il ne pourroit que perdre et dégénérer dans sa progéniture en s'unissant avec un être moins accompli.
Il nous eût été aussi facile de supposer un homme parfait qu'une femme parfaite; mais il falloit à l'être entraînant que nous avons supposé le charme irrésistible qui n'appartient qu'au sexe privilégié par sa beauté, et qu'il n'a, je crois, jamais prêté au nôtre, malgré la vivacité de son imagination.
On voit beaucoup de belles femmes magiciennes seulement en amour ; c'est parce qu'on ne leur donne que l'éducation relative à leur beauté, qu'on étouffe leurs facultés intellectuelles. Chaque sexe à son genre d'égoïsme ; les femmes nous aiment pour elles, et nous les aimons pour nous. Cependant, notre vue est si courte quand elle ne s'étend pas plus loin que nous ; une certaine incurie s'empare de nos sensations quand nous n'allons pas au-delà de nous-mêmes. Quand on aime beaucoup en particulier, on aime peu en général. Mais ne demandons pas l'impossible : l'amoureux transi n'aime véritablement que sa maîtresse; la nature entière n'est là que pour lui prêter de nouveaux charmes.
Nous n'avons fait ci-devant qu'un être fantastique, rapprochons-nous du vrai. Il peut naître une femme qui aura la tête et l'âme poétique de Clotilde de Surville (i) ou la force d'intel-
(i) On avait publié deux ans auparavant (i8o3) les œuvres de cette prétendue poétesse française du XV^ siècle, recueillies par le marquis Joseph Etienne de Surville, un
lect et de précision d'un de nos forts géomètres, ou le don de la philosophie d'action de Molière, ou l'ingénuité poétique de La Fontaine, ou le talent de faire comme moi, et mieux que moi, de la musique adaptée aux paroles. Joignez à un de ces talens la beauté qui n'est que fortuite, et qui cependant nous captive malgré nous et double le talent; cette femme l'emportera sur l'homme son égal. Telle que je viens de la souhaiter, elle peut être, sans doute, puisque l'homme type auquel je la compare existe. Notre supposition n'est donc plus un rêve, et la crainte seule d'être détrôné peut rendre l'homme peu empressé de perfectionner l'esprit des femmes. Pense-t-il que c'est dans leur sein qu'il se forme, et que nous n'aurons jamais que des moitiés d'homme, tant que les femmes-mères ne seront que des machines d'amour ? Je sens combien les devoirs d'épouse et de mère, les occupations multipliées qu'elles donnent, les incommodités qui y sont attachées doivent éloigner la femme des travaux scientifiques et, aussi, combien les saintes fonctions auxquelles la nature les appelle sont préférables à l'étude des arts et des sciences; mais, une femme sur dix mille, investie des facultés nécessaires pour parvenir à un grand talent, ne doit pas résister à cette belle vocation. Dans une ruche d'abeilles on trouve une reine, des bourdons, des pondeuses, des travailleuses et des sentinelles. Combien une société humaine feroit sagement de prendre ces petits animaux pour modèles ! Mais notre raison est mobile, l'instinct est fixe. On diroit que Dieu ne nous a donné cette raison et la liberté d'agir que pour voir ce que nous en ferions. Hé ! ne le savoit-il pas d'avance ? Peut-on supposer qu'un Dieu ait besoin d'éprouver les qualités qu'il donne? Nous avons toujours la fatuité de le comparer à nous, qui ne connoissons le résultat des choses qu'après les avoir éprouvées maintes et maintes fois; mais lui, pour qui le passé, le présent et l'avenir ne sont qu'une sensation et une pensée, il n'a pas besoin d'épreuve pour connoître et statuer sur ses opérations. Il dit, et c'est fait. Nous, nous disons et puis nous essayons de faire. L'afïirmatif est d'un côté, le doute est de l'autre.
de ses descendants. Tout porte à croire qu'il s'agissait (la question souleva pendant longtemps les plus vives discussions) d'une supercherie littéraire et que le véritable auteur des poésies de Clotilde de Surville fut le marquis lui-même.