LA DANSE
Si les hommes s'observoient bien, ils chanteroient avec le petit Antonio (dans Richard Cœur de Lion) :
La danse n'est pas ce que j'aime, Mais c'est la fille à Nicolas.
Et si les filles s'observoient de même, elles diroient aussi :
La danse n'est pas ce que j'aime Mais c'est le fils à Nicolas.
L'intérêt de toutes choses naît de l'objet qu'on traite. Le mot patrie excitoit l'enthousiasme des Grecs ; chez nous, les noms des femmes et ce qui a rapport à elles, le nom d'enfant ou de fleur nous intéressent de diverses manières.
En me parlant de Sedaine, Beaumarchais me disoit souvent : « Ce diable d'homme amène, en deux lignes de prose, l'intérêt sur la scène » Je le pense aussi; mais je crois que Sedaine ne force à l'attention que parce qu'il sait choisir les sujets qu'il traite, et qu'il ne présente aux spectateurs que des objets qui les intéressent forcément. L'intérêt, l'effet magique de la danse provient des femmes qui y déploient toutes leurs grâces naturelles. Un ballet d'hommes n'est qu'une pierre d'attente
pour les spectaleurs; qu'un i^roupe de l'emmes paroisse, à l'instant la scène s'échautte. C'est le contraire pour les spectatrices, dira-t-on ; je ne le crois pas. La femme n'aime bien qu'un homme, et nous désirons toutes les femmes aimables. Après la conception, les neuf mois du repos nécessaire à la femme lui donnent, je crois, par ordre de la nature, cette manière différente d'aimer (i).
Une danse de mannequins pourroit, par l'effet d'une mécanique bien faite, offrir les attitudes les plus élégantes du corps humain; mais l'intérêt ne seroit qu'imaginaire; mettez des jolies danseuses à la place des marionnettes, aussitôt l'œil et le cœur sont en mouvement (2).
Je vois deux sortes d'artistes dans les artistes : l'un sait choisir les scènes d'une nature intéressante, l'autre croit que la méthode et l'art de présenter les objets suffisent pour être bon ; le premier néglige les formes parce qu'il est sûr de l'effet, le second s'applique à la forme et au style parce qu'il est vide d'intérêt direct; et une fois l'habitude contractée, notre manière de faire et de sentir a pris son pli; il est presque impossible d'en contracter une autre. Il y a souvent des fautes dans les ouvrages d'imagination et d'intérêt; il y a presque toujours du froid dans ceux qui sont compassés avec sévérité. Réunir à la fois l'invention et l'exécution chaude à la précision sans tache est chose rare. C'est comme au physique, le calorique fond la glace, ou la glace chasse le calorique. Le difficile d'un ouvrage (surtout dramatique) est de ne rien y mettre d'inutile; de ne pas mettre avant ce qui doit être après et vice-versa. L'effrayant Racine,
(i) On peut croire que toute femme grosse qui vit dans l'incontinence, nuit à son fruit ; elle le tue les premiers jours, le rend difforme et bête dans les premiers mois et, dans la suite, elle lui nuit encore plus ou moins. La nature ne peut avoir le tort de donner, à la femme qui a conçu, des désirs inutiles et nuisibles; c'est pure dépravation. Que de maux proviennent de cette source de vie ! Nommons-la source de mort. (G).
(2) C'est un nouveau spectacle dont je donne ici l'idée; mais quand ce livre paroîtra, la dansomanie sera évaporée. Aujourd'hui je ne doute pas que, parfaitement exécuté, il n'enrichît son entrepreneur, quoiqu'il y ait vingt spectacles ouverts tous les jours à Paris. Il ne faudroit pas oublier de faire ressembler les marionnettes, soit pour les traits du visage, soit pour les attitudes du corps, et surtout les tics et les manières, aux premiers sujets de la danse de l'opéra ; bientôt ces petites copies s'empareroient du nom de leurs originaux. Le nom seul du spectacle (ballet mécanique) suffiroit aujourd'hui pour attirer tout Paris ; joignez-y le piquant de la méchanceté, la parodie de la danse et des danseurs :sa fortune est faite. (G.)
pour ceux qui veulent écrire en vers, disoil : a Je tiens toutes mes scènes, il ne me reste plus qu'à écrire. » Quel reste que le style de cet homme divin! Les gens de lettres qui ne sont que cela prétendent qu'un ouvrage mal écrit est mort-né. Les inventeurs disent qu'un ouvrage qui n'est que bien écrit n'est que du vent : laissons-les se disputer et revenons à notre atiaire.
La physique, qui n'est autre chose qu'une philosophie expérimentale des phénomènes naturels, a pris le pas sur sa sœur. Tout ce qui n'est pas aujourd'hui constaté par l'expérience est à refaire et à examiner de nouveau. Les vieux documens physiques de Plutarque, Montaigne et autres (qui nous ont néanmoins conduits au vrai) ne sont pour la plupart que des aperçus du bon vieux temps qui font sourire nos physiciens. La musique a eu son temps de mode et de ridicules disputes entre les Gluckistes et les Piccinistes, ou plutôt entre la Dauphine, jadis écolière de Gluck, et Madame Dubarry, qui étoit toujours en opposition à ce que désiroit cette princesse. Elle a eu son temps, dis-je, et en France il faut un siècle pour qu'une même chose revienne à la mode. C'étoit donc le tour de la danse qui, quoiqu'élégante, n'avoit jamais primé comme aujourd'hui. Le François, ce peuple aimable, aimant et léger, n'avoit, je le répète, rien de mieux à faire que de danser après la tourmente, et il danse. Si le tremblement de terre qui désole dans ce moment les Etats napolitains nous avoit foudroyés, Paris auroit couru comme eux dans les campagnes ; mais bientôt, après quelques instans de désolation, mille danses légères s'y seroient formées et auroient fait oublier le désastre.
Nous avons dans ce moment à Paris (i) et donc en France une rage de danse inconcevable; c'est ce que les Français pouvoient faire de mieux que de danser après leur chaos révolutionnaire. Toutes nos jeunes femmes et jeunes filles dansent comme nos danseuses de l'Opéra ; on trouveroit, à Paris seulement, six mille danseuses de société capables de figurer sur ce théâtre. Il n'est pas un danseur de l'Opéra qui n'ait son cabriolet et vingt écolières. Duport est le zéphir à la mode (2).
(1) AnXin. (G.).
(2) Duport, Louis, danseur et chorégraphe français (1781-1833), Engagé à ropéra, il y balança la gloire du célèbre Vestris, en dansant le rôle de Zéphire du ballet
Trenis est le danseur de société le plus en voi^ue (i). .le ne vois point de mal à cela : la danse fortifie le corps et donne de l'élégance à tous nos mouvements; un danseur ne peut être maladroit que dans ses discours et ses actions ; du reste, il se présente toujours bien. D'ailleurs, les mariages commencent souvent dans les bals. La philosophie a perdu quelque chose dans l'opinion depuis le terrible résultat de la Révolution. Pourquoi l'accuser? La terre est-elle responsable quand un arbre pousse de travers? Un peuple de philosophes français devoit outrepasser le but raisonnable; on devoit s'y attendre et la philosophie devoit le prévoir. Elle a vivement ressenti les excès de ses jeunes prosélytes ; mais quand le feu est dans la mine, il n'est plus temps de l'éteindre, il faut qu'elle saute. Il falloit peut-être à la philosophie l'expérience qu'elle acquiert de nos fautes pour la rendre plus prévoyante à l'avenir. C'est comme une bonne mère qui a gâté par trop d'amour quelquesuns de ses enfans ; elle ne cesse de les plaindre et de les corriger
de Psyché. Le public se divisa en deux camps avec une telle ardeur que le pnéte Berchoux. y trouva le sujet d'un poème, la Danse ou la Guerre des Dieux à POpéra. Poursuivi par les intrigues et les misères que lui suscitait son rival, Dupoit prit la fuite, un soir, déguisé en femme, et, accompagné de M"« Georges, l'illustre tragédienne, il se rendit en Russie et y demeura jusqu'au 1816.
(i) Le danseur Trenis, ou Trenit^, a donné son nom à une contredanse qui était autrefois la quatrième figure du quadrille ordinaire.
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